I. Une pension bourgeoise Madame Vauquer, n?e de Conflans, est une vieille femme qui, depuis quarante ans, tient ? Paris une pension bourgeoise ?tablie rue Neuve-Sainte-Genevi?ve, entre le quartier latin et le faubourg Saint-Marceau. Cette pension, connue sous le nom de la Maison-Vauquer, admet ?galement des hommes et des femmes, des jeunes gens et des vieillards, sans que jamais la m?disance ait attaqu? les moeurs de ce respectable ?tablissement. Mais aussi depuis trente ans ne s'y ?tait-il jamais vu de jeune personne, et pour qu'un jeune homme y demeure, sa famille doit-elle lui faire une bien maigre pension. N?anmoins, en 1819, ?poque ? laquelle ce drame commence, il s'y trouvait une pauvre jeune fille. En quelque discr?dit que soit tomb? le mot drame par la mani?re abusive et tortionnaire dont il a ?t? prodigu? dans ces temps de douloureuse litt?rature, il est n?cessaire de l'employer ici: non que cette histoire soit dramatique dans le sens vrai du mot; mais, l'oeuvre accomplie, peut-?tre aura-t-on vers? quelques larmes intra muros et extra. Sera-t-elle comprise au-del? de Paris? le doute est permis. Les particularit?s de cette sc?ne pleine d'observations et de couleurs locales ne peuvent ?tre appr?ci?es qu'entre les buttes de Montmartre et les hauteurs de Montrouge, dans cette illustre vall?e de pl?tras incessamment pr?s de tomber et de ruisseaux noirs de boue; vall?e remplie de souffrances r?elles, de joies souvent fausses, et si terriblement agit?e qu'il faut je ne sais quoi d'exorbitant pour y produire une sensation de quelque dur?e. Cependant il s'y rencontre ?? et l? des douleurs que l'agglom?ration des vices et des vertus rend grandes et solennelles: ? leur aspect, les ?go?smes, les int?r?ts, s'arr?tent et s'apitoient; mais l'impression qu'ils en re?oivent est comme un fruit savoureux promptement d?vor?. Le char de la civilisation, semblable ? celui de l'idole de Jaggernat, ? peine retard? par un coeur moins facile ? broyer que les autres et qui enraie sa roue, l'a bris? bient?t et continue sa marche glorieuse. Ainsi ferez-vous, vous qui tenez ce livre d'une main blanche, vous qui vous enfoncez dans un moelleux fauteuil en vous disant: Peut-?tre ceci va-t-il m'amuser. Apr?s avoir lu les secr?tes infortunes du p?re Goriot, vous d?nerez avec app?tit en mettant votre insensibilit? sur le compte de l'auteur, en le taxant d'exag?ration, en l'accusant de po?sie. Ah! sachez-le: ce drame n'est ni une fiction, ni un roman. All is true, il est si v?ritable, que chacun peut en reconna?tre les ?l?ments chez soi, dans son coeur peut-?tre. La maison o? s'exploite la pension bourgeoise appartient ? madame Vauquer. Elle est situ?e dans le bas de la rue Neuve-Sainte-Genevi?ve, ? l'endroit o? le terrain s'abaisse vers la rue de l'Arbal?te par une pente si brusque et si rude que les chevaux la montent ou la descendent rarement. Cette circonstance est favorable au silence qui r?gne dans ces rues serr?es entre le d?me du Val-de-Gr?ce et le d?me du Panth?on, deux monuments qui changent les conditions de l'atmosph?re en y jetant des tons jaunes, en y assombrissant tout par les teintes s?v?res que projettent leurs coupoles. L?, les pav?s sont secs, les ruisseaux n'ont ni boue ni eau, l'herbe croit le long des murs. L'homme le plus insouciant s'y attriste comme tous les passants, le bruit d'une voiture y devient un ?v?nement, les maisons y sont mornes, les murailles y sentent la prison. Un Parisien ?gar? ne verrait l? que des pensions bourgeoises ou des institutions, de la mis?re ou de l'ennui, de la vieillesse qui meurt, de la joyeuse jeunesse contrainte ? travailler. Nul quartier de Paris n'est plus horrible, ni, disons-le, plus inconnu. La rue Neuve-Sainte-Genevi?ve surtout est comme un cadre de bronze, le seul qui convienne ? ce r?cit, auquel on ne saurait trop pr?parer l'intelligence par des couleurs brunes, par des id?es graves; ainsi que, de marche en marche, le jour diminue et le chant du conducteur se creuse, alors que le voyageur descend aux Catacombes. Comparaison vraie! Qui d?cidera de ce qui est plus horrible ? voir, ou des coeurs dess?ch?s, ou des cr?nes vides? La fa?ade de la pension donne sur un jardinet, en sorte que la maison tombe ? angle droit sur la rue Neuve-Sainte-Genevi?ve, o? vous la voyez coup?e dans sa profondeur. Le long de cette fa?ade, entre la maison et le jardinet, r?gne un cailloutis en cuvette, large d'une toise, devant lequel est une all?e sabl?e, bord?e de g?raniums, de lauriers-roses et de grenadiers plant?s dans de grands vases en fa?ence bleue et blanche. On entre dans cette all?e par une porte b?tarde, surmont?e d'un ?criteau sur lequel est ?crit: MAISON-VAUQUER, et dessous: Pension bourgeoise des deux sexes et autres. Pendant le jour, une porte ? claire-voie, arm?e d'une sonnette criarde, laisse apercevoir au bout du petit pav?, sur le mur oppos? ? la rue, une arcade peinte en marbre vert par un artiste du quartier. Sous le renfoncement que simule cette peinture, s'?l?ve une statue repr?sentant l'Amour. A voir le vernis ?caill? qui la couvre, les amateurs de symboles y d?couvriraient peut-?tre un mythe de l'amour parisien qu'on gu?rit ? quelques pas de l?. Sous le socle, cette inscription ? demi effac?e rappelle le temps auquel remonte cet ornement par l'enthousiasme dont il t?moigne pour Voltaire, rentr? dans Paris en 1777: Qui que tu sois, voici ton ma?tre: Il l'est, le fut, ou le doit ?tre. A la nuit tombante, la porte ? claire-voie est remplac?e par une porte pleine. Le jardinet, aussi large que la fa?ade est longue, se trouve encaiss? par le mur de la rue et par le mur mitoyen de la maison voisine, le long de laquelle pend un manteau de lierre qui la cache enti?rement, et attire les yeux des passants par un effet pittoresque dans Paris. Chacun de ces murs est tapiss? d'espaliers et de vignes dont les fructifications gr?les et poudreuses sont l'objet des craintes annuelles de madame Vauquer et de ses conversations avec les pensionnaires. Le long de chaque muraille, r?gne une ?troite all?e qui m?ne ? un couvert de tilleuls, mot que madame Vauquer, quoique n?e de Conflans, prononce obstin?ment tieuille, malgr? les observations grammaticales de ses h?tes. Entre les deux all?es lat?rales est un carr? d'artichauts flanqu? d'arbres fruitiers en quenouille, et bord? d'oseille, de laitue ou de persil. Sous le couvert de tilleuls est plant?e une table ronde peinte en vert, et entour?e de si?ges. L?, durant les jours caniculaires, les convives assez riches pour se permettre de prendre du caf? viennent le savourer par une chaleur capable de faire ?clore des oeufs. La fa?ade, ?lev?e de trois ?tages et surmont?e de mansardes, est b?tie en moellons, et badigeonn?e avec cette couleur jaune qui donne un caract?re ignoble ? presque toutes les maisons de Paris. Les cinq crois?es perc?es ? chaque ?tage ont de petits carreaux et sont garnies de jalousies dont aucune n'est relev?e de la m?me mani?re, en sorte que toutes leurs lignes jurent entre elles. La profondeur de cette maison comporte deux crois?es qui, au rez-de-chauss?e, ont pour ornement des barreaux en fer, grillag?s. Derri?re le b?timent est une cour large d'environ vingt pieds, o? vivent en bonne intelligence des cochons, des poules, des lapins, et au fond de laquelle s'?l?ve un hangar ? serrer le bois. Entre ce hangar et la fen?tre de la cuisine se suspend le garde-manger, au-dessous duquel tombent les eaux grasses de l'?vier. Cette cour a sur la rue Neuve-Sainte-Genevi?ve une porte ?troite par o? la cuisini?re chasse les ordures de la maison en nettoyant cette sentine ? grand renfort d'eau, sous peine de pestilence. Naturellement destin? ? l'exploitation de la pension bourgeoise, le rez-de-chauss?e se compose d'une premi?re pi?ce ?clair?e par les deux crois?es de la rue, et o? l'on entre par une porte-fen?tre. Ce salon communique ? une salle ? manger qui est s?par?e de la cuisine par la cage d'un escalier dont les marches sont en bois et en carreaux mis en couleur et frott?s. Rien n'est plus triste ? voir que ce salon meubl? de fauteuils et de chaises en ?toffe de crin ? raies alternativement mates et luisantes. Au milieu se trouve une table ronde ? dessus de marbre Sainte-Anne, d?cor?e de ce cabaret en porcelaine blanche orn?e de filets d'or effac?s ? demi, que l'on rencontre partout aujourd'hui. Cette pi?ce, assez mal planch?i?e, est lambriss?e ? hauteur d'appui. Le surplus des parois est tendu d'un papier verni repr?sentant les principales sc?nes de T?l?maque, et dont les classiques personnages sont colori?s. Le panneau d'entre les crois?es grillag?es offre aux pensionnaires le tableau du festin donn? au fils d'Ulysse par Calypso. Depuis quarante ans, cette peinture excite les plaisanteries des jeunes pensionnaires, qui se croient sup?rieurs ? leur position en se moquant du d?ner auquel la mis?re les condamne. La chemin?e en pierre, dont le foyer toujours propre atteste qu'il ne s'y fait de feu que dans les grandes occasions, est orn?e de deux vases pleins de fleurs artificielles, vieillies et encag?es, qui accompagnent une pendule en marbre bleu?tre du plus mauvais go?t. Cette premi?re pi?ce exhale une odeur sans nom dans la langue, et qu'il faudrait appeler l'odeur de pension. Elle sent le renferm?, le moisi, le rance; elle donne froid, elle est humide au nez, elle p?n?tre les v?tements; elle a le go?t d'une salle o? l'on a d?n?; elle pue le service, l'office, l'hospice. Peut-?tre pourrait-elle se d?crire si l'on inventait un proc?d? pour ?valuer les quantit?s ?l?mentaires et naus?abondes qu'y jettent les atmosph?res catarrhales et sui generis de chaque pensionnaire, jeune ou vieux. Eh bien! malgr? ces plates horreurs, si vous le compariez ? la salle ? manger, qui lui est contigu?, vous trouveriez ce salon ?l?gant et parfum? comme doit l'?tre un boudoir. Cette salle, enti?rement bois?e, fut jadis peinte en une couleur indistincte aujourd'hui, qui forme un fond sur lequel la crasse a imprim? ses couches de mani?re ? y dessiner des figures bizarres. Elle est plaqu?e de buffets gluants sur lesquels sont des carafes ?chancr?es, ternies, des ronds de moir? m?tallique, des piles d'assiettes en porcelaine ?paisse, ? bords bleus, fabriqu?es ? Tournai. Dans un angle est plac?e une boite ? cases num?rot?es qui sert ? garder les serviettes, ou tach?es ou vineuses, de chaque pensionnaire. Il s'y rencontre de ces meubles indestructibles, proscrits partout, mais plac?s l? comme le sont les d?bris de la civilisation aux Incurables. Vous y verriez un barom?tre ? capucin qui sort quand il pleut, des gravures ex?crables qui ?tent l'app?tit, toutes encadr?es en bois verni ? filets dor?s; un cartel en ?caille incrust?e de cuivre; un po?le vert, des quinquets d'Argand o? la poussi?re se combine avec l'huile, une longue table couverte en toile cir?e assez grasse pour qu'un fac?tieux externe y ?crive son nom en se servant de son doigt comme de style, des chaises estropi?es, de petits paillassons piteux en sparterie qui se d?roule toujours sans se perdre jamais, puis des chaufferettes mis?rables ? trous cass?s, ? charni?res d?faites, dont le bois se carbonise. Pour expliquer combien ce mobilier est vieux, crevass?, pourri, tremblant, rong?, manchot, borgne, invalide, expirant, il faudrait en faire une description qui retarderait trop l'int?r?t de cette histoire, et que les gens press?s ne pardonneraient pas. Le carreau rouge est plein de vall?es produites par le frottement ou par les mises en couleur. Enfin, l? r?gne la mis?re sans po?sie; une mis?re ?conome, concentr?e, r?p?e. Si elle n'a pas de fange encore, elle a des taches; si elle n'a ni trous ni haillons, elle va tomber en pourriture. Cette pi?ce est dans tout son lustre au moment o?, vers sept heures du matin, le chat de madame Vauquer pr?c?de sa ma?tresse, saute sur les buffets, y flaire le lait que contiennent plusieurs jattes couvertes d'assiettes, et fait entendre son rourou matinal. Bient?t la veuve se montre, attif?e de son bonnet de tulle sous lequel pend un tour de faux cheveux mal mis; elle marche en tra?nassant ses pantoufles grimac?es. Sa face vieillotte, grassouillette, du milieu de laquelle sort un nez ? bec de perroquet; ses petites mains potel?es, sa personne dodue comme un rat d'?glise, son corsage trop plein et qui flotte, sont en harmonie avec cette salle o? suinte le malheur, o? s'est blottie la sp?culation et dont madame Vauquer respire l'air chaudement f?tide sans en ?tre ?coeur?e. Sa figure fra?che comme une premi?re gel?e d'automne, ses yeux rid?s, dont l'expression passe du sourire prescrit aux danseuses ? l'amer renfrognement de l'escompteur, enfin toute sa personne explique la pension, comme la pension implique sa personne. Le bagne ne va pas sans l'argousin, vous n'imagineriez pas l'un sans l'autre. L'embonpoint blafard de cette petite femme est le produit de cette vie, comme le typhus est la cons?quence des exhalaisons d'un h?pital. Son jupon de laine tricot?e, qui d?passe sa premi?re jupe faite avec une vieille robe, et dont la ouate s'?chappe par les fentes de l'?toffe l?zard?e, r?sume le salon, la salle ? manger, le jardinet, annonce la cuisine et fait pressentir les pensionnaires. Quand elle est l?, ce spectacle est complet. Ag?e d'environ cinquante ans, madame Vauquer ressemble ? toutes les femmes qui ont eu des malheurs. Elle a l'oeil vitreux, l'air innocent d'une entremetteuse qui va se gendarmer pour se faire payer plus cher, mais d'ailleurs pr?te ? tout pour adoucir son sort, ? livrer Georges ou Pichegru, si Georges ou Pichegru ?taient encore ? livrer. N?anmoins, elle est bonne femme au fond, disent les pensionnaires, qui la croient sans fortune en l'entendant geindre et tousser comme eux. Qu'avait ?t? monsieur Vauquer? Elle ne s'expliquait jamais sur le d?funt. Comment avait-il perdu sa fortune? Dans les malheurs, r?pondait-elle. Il s'?tait mal conduit envers elle, ne lui avait laiss? que les yeux pour pleurer, cette maison pour vivre, et le droit de ne compatir ? aucune infortune, parce que, disait-elle, elle avait souffert tout ce qu'il est possible de souffrir. En entendant trottiner sa ma?tresse, la grosse Sylvie, la cuisini?re, s'empressait de servir le d?jeuner des pensionnaires internes. G?n?ralement les pensionnaires externes ne s'abonnaient qu'au d?ner, qui co?tait trente francs par mois. A l'?poque o? cette histoire commence, les internes ?taient au nombre de sept. Le premier ?tage contenait les deux meilleurs appartements de la maison. Madame Vauquer habitait le moins consid?rable, et l'autre appartenait ? madame Couture, veuve d'un Commissaire-Ordonnateur de la R?publique fran?aise. Elle avait avec elle une tr?s jeune personne, nomm?e Victorine Taillefer, ? qui elle servait de m?re. La pension de ces deux dames montait ? dix-huit cents francs. Les deux appartements du second ?taient occup?s, l'un par un vieillard nomm? Poiret; l'autre, par un homme ?g? d'environ quarante ans, qui portait une perruque noire, se teignait les favoris, se disait ancien n?gociant, et s'appelait monsieur Vautrin. Le troisi?me ?tage se composait de quatre chambres, dont deux ?taient lou?es, l'une par une vieille fille nomm?e mademoiselle Michonneau, l'autre par un ancien fabricant de vermicelles, de p?tes d'Italie et d'amidon, qui se laissait nommer le p?re Goriot. Les deux autres chambres ?taient destin?es aux oiseaux de passage, ? ces infortun?s ?tudiants qui, comme le p?re Goriot et mademoiselle Michonneau, ne pouvaient mettre que quarante-cinq francs par mois ? leur nourriture et ? leur logement; mais madame Vauquer souhaitait peu leur pr?sence et ne les prenait que quand elle ne trouvait pas mieux: ils mangeaient trop de pain. En ce moment, l'une de ces deux chambres appartenait ? un jeune homme venu des environs d'Angoul?me ? Paris pour y faire son Droit, et dont la nombreuse famille se soumettait aux plus dures privations afin de lui envoyer douze cents francs par an. Eug?ne de Rastignac, ainsi se nommait-il, ?tait un de ces jeunes gens fa?onn?s au travail par le malheur, qui comprennent d?s le jeune ?ge les esp?rances que leurs parents placent en eux, et qui se pr?parent une belle destin?e en calculant d?j? la port?e de leurs ?tudes, et, les adaptant par avance au mouvement futur de la soci?t?, pour ?tre les premiers ? la pressurer. Sans ses observations curieuses et l'adresse avec laquelle il sut se produire dans les salons de Paris, ce r?cit n'e?t pas ?t? color? des tons vrais qu'il devra sans doute ? son esprit sagace et ? son d?sir de p?n?trer les myst?res d'une situation ?pouvantable, aussi soigneusement cach?e par ceux qui l'avaient cr??e que par celui qui la subissait. Au-dessus de ce troisi?me ?tage ?taient un grenier ? ?tendre le linge et deux mansardes o? couchaient un gar?on de peine, nomm? Christophe, et la grosse Sylvie, la cuisini?re. Outre les sept pensionnaires internes, madame Vauquer avait, bon an, mal an, huit ?tudiants en Droit ou en M?decine, et deux ou trois habitu?s qui demeuraient dans le quartier, abonn?s tous pour le d?ner seulement. La salle contenait ? d?ner dix-huit personnes et pouvait en admettre une vingtaine; mais le matin, il ne s'y trouvait que sept locataires dont la r?union offrait pendant le d?jeuner l'aspect d'un repas de famille. Chacun descendait en pantoufles, se permettait des observations confidentielles sur la mise ou sur l'air des externes, et sur les ?v?nements de la soir?e pr?c?dente, en s'exprimant avec la confiance de l'intimit?. Ces sept pensionnaires ?taient les enfants g?t?s de madame Vauquer, qui leur mesurait avec une pr?cision d'astronome les soins et les ?gards, d'apr?s le chiffre de leurs pensions. Une m?me consid?ration affectait ces ?tres rassembl?s par le hasard. Les deux locataires du second ne payaient que soixante-douze francs par mois. Ce bon march?, qui ne se rencontre que dans le faubourg Saint-Marcel, entre la Bourbe et la Salp?tri?re, et auquel madame Couture faisait seule exception, annonce que ces pensionnaires devaient ?tre sous le poids de malheurs plus ou moins apparents. Aussi le spectacle d?solant que pr?sentait l'int?rieur de cette maison se r?p?tait-il dans le costume de ses habitu?s, ?galement d?labr?s. Les hommes portaient des redingotes dont la couleur ?tait devenue probl?matique, des chaussures comme il s'en jette au coin des bornes dans les quartiers ?l?gants, du linge ?lim?, des v?tements qui n'avaient plus que l'?me. Les femmes avaient des robes pass?es reteintes, d?teintes, de vieilles dentelles raccommod?es, des gants glac?s par l'usage, des collerettes toujours rousses et des fichus ?raill?s. Si tels ?taient les habits, presque tous montraient des corps solidement charpent?s, des constitutions qui avaient r?sist? aux temp?tes de la vie, des faces froides, dures, effac?es comme celles des ?cus d?mon?tis?s. Les bouches fl?tries ?taient arm?es de dents avides. Ces pensionnaires faisaient pressentir des drames accomplis ou en action; non pas de ces drames jou?s ? la lueur des rampes, entre des toiles peintes mais des drames vivants et muets, des drames glac?s qui remuaient chaudement le coeur, des drames continus. La vieille demoiselle Michonneau gardait sur ses yeux fatigu?s un crasseux abat-jour en taffetas vert, cercl? par du fil d'archal qui aurait effarouch? l'ange de la Piti?. Son ch?le ? franges maigres et pleurardes semblait couvrir un squelette, tant les formes qu'il cachait ?taient anguleuses. Quel acide avait d?pouill? cette cr?ature de ses formes f?minines? elle devait avoir ?t? jolie et bien faite: ?tait-ce le vice, le chagrin, la cupidit?? avait-elle trop aim?, avait-elle ?t? marchande ? la toilette, ou seulement courtisane? Expiait-elle les triomphes d'une jeunesse insolente au-devant de laquelle s'?taient ru?s les plaisirs par une vieillesse que fuyaient les passants? Son regard blanc donnait froid, sa figure rabougrie mena?ait. Elle avait la voix clairette d'une cigale criant dans son buisson aux approches de l'hiver. Elle disait avoir pris soin d'un vieux monsieur affect? d'un catarrhe ? la vessie et abandonn? par ses enfants, qui l'avaient cru sans ressource. Ce vieillard lui avait l?gu? mille francs de rente viag?re, p?riodiquement disput?s par les h?ritiers, aux calomnies desquels elle ?tait en butte. Quoique le jeu des passions e?t ravag? sa figure, il s'y trouvait encore certains vestiges d'une blancheur et d'une finesse dans le tissu qui permettaient de supposer que le corps conservait quelques restes de beaut?. Monsieur Poiret ?tait une esp?ce de m?canique. En l'apercevant s'?tendre comme une ombre grise le long d'une all?e au Jardin des Plantes, la t?te couverte d'une vieille casquette flasque, tenant ? peine sa canne ? pomme d'ivoire jauni dans sa main, laissant flotter les pans fl?tris de sa redingote qui cachait mal une culotte presque vide, et des jambes en bas bleus qui flageolaient comme celles d'un homme ivre, montrant son gilet blanc sale et son jabot de grosse mousseline recroquevill?e qui s'unissait imparfaitement ? sa cravate cord?e autour de son cou de dindon, bien des gens se demandaient si cette ombre chinoise appartenait ? la race audacieuse des fils de Japhet qui papillonnent sur le boulevard Italien. Quel travail avait pu le ratatiner ainsi? quelle passion avait bistr? sa face bulbeuse, qui, dessin?e en caricature, aurait paru hors du vrai? Ce qu'il avait ?t?? mais peut-?tre avait-il ?t? employ? au Minist?re de la Justice, dans le bureau o? les ex?cuteurs des hautes oeuvres envoient leurs m?moires de frais, le compte des fournitures de voiles noirs pour les parricides, de son pour les paniers, de ficelle pour les couteaux. Peut-?tre avait-il ?t? receveur ? la porte d'un abattoir, ou sous-inspecteur de salubrit?. Enfin, cet homme semblait avoir ?t? l'un des ?nes de notre grand moulin social, l'un de ces Ratons parisiens qui ne connaissent m?me pas leurs Bertrands, quelque pivot sur lequel avaient tourn? les infortunes ou les salet?s publiques, enfin l'un de ces hommes dont nous disons, en les voyant: Il en faut pourtant comme ?a. Le beau Paris ignore ces figures bl?mes de souffrances morales ou physiques. Mais Paris est un v?ritable oc?an. Jetez-y la sonde, vous n'en conna?trez jamais la profondeur. Parcourez-le, d?crivez-le! quelque soin que vous mettiez ? le parcourir, ? le d?crire; quelque nombreux et int?ress?s que soient les explorateurs de cette mer, il s'y rencontrera toujours un lieu vierge, un antre inconnu, des fleurs, des perles, des monstres, quelque chose d'inou?, oubli? par les plongeurs litt?raires. La Maison-Vauquer est une de ces monstruosit?s curieuses. Deux figures y formaient un contraste frappant avec la masse des pensionnaires et des habitu?s. Quoique mademoiselle Victorine Taillefer e?t une blancheur maladive semblable ? celle des jeunes filles attaqu?es de chlorose, et qu'elle se rattach?t ? la souffrance g?n?rale qui faisait le fond de ce tableau par une tristesse habituelle, par une contenance g?n?e, par un air pauvre et gr?le, n?anmoins son visage n'?tait pas vieux, ses mouvements et sa voix ?taient agiles. Ce jeune malheur ressemblait ? un arbuste aux feuilles jaunies, franchement plant? dans un terrain contraire. Sa physionomie rouss?tre, ses cheveux d'un blond fauve, sa taille trop mince, exprimaient cette gr?ce que les po?tes modernes trouvaient aux statuettes du Moyen Age. Ses yeux gris m?lang?s de noir exprimaient une douceur, une r?signation chr?tiennes. Ses v?tements simples, peu co?teux, trahissaient des formes jeunes. Elle ?tait jolie par juxtaposition. Heureuse, elle e?t ?t? ravissante: le bonheur est la po?sie des femmes, comme la toilette en est le fard. Si la joie d'un bal e?t refl?t? ses teintes ros?es sur ce visage p?le; si les douceurs d'une vie ?l?gante eussent rempli, eussent vermillonn? ces joues d?j? l?g?rement creus?es; si l'amour e?t ranim? ces yeux tristes, Victorine aurait pu lutter avec les plus belles jeunes filles. Il lui manquait ce qui cr?e une seconde fois la femme, les chiffons et les billets doux. Son histoire e?t fourni le sujet d'un livre. Son p?re croyait avoir des raisons pour ne pas la reconna?tre, refusait de la garder pr?s de lui, ne lui accordait que six cents francs par an, et avait d?natur? sa fortune, afin de pouvoir la transmettre en entier ? son fils. Parente ?loign?e de la m?re de Victorine, qui jadis ?tait venue mourir de d?sespoir chez elle, madame Couture prenait soin de l'orpheline comme de son enfant. Malheureusement la veuve du Commissaire-Ordonnateur des arm?es de la R?publique ne poss?dait rien au monde que son douaire et sa pension; elle pouvait laisser un jour cette pauvre fille, sans exp?rience et sans ressources, ? la merci du monde. La bonne femme menait Victorine ? la messe tous les dimanches, ? confesse tous les quinze jours, afin d'en faire ? tout hasard une fille pieuse. Elle avait raison. Les sentiments religieux offraient un avenir ? cet enfant d?savou?, qui aimait son p?re, qui tous les ans s'acheminait chez lui pour y apporter le pardon de sa m?re; mais qui, tous les ans, se cognait contre la porte de la maison paternelle, inexorablement ferm?e. Son fr?re, son unique m?diateur, n'?tait pas venu la voir une seule fois en quatre ans, et ne lui envoyait aucun secours. Elle suppliait Dieu de dessiller les yeux de son p?re, d'attendrir le coeur de son fr?re, et priait pour eux sans les accuser. Madame Couture et madame Vauquer ne trouvaient pas assez de mots dans le dictionnaire des injures pour qualifier cette conduite barbare. Quand elles maudissaient ce millionnaire inf?me, Victorine faisait entendre de douces paroles, semblables au chant du ramier bless?, dont le cri de douleur exprime encore l'amour. Eug?ne de Rastignac avait un visage tout m?ridional, le teint blanc, des cheveux noirs, des yeux bleus. Sa tournure, ses mani?res, sa pose habituelle d?notaient le fils d'une famille noble, o? l'?ducation premi?re n'avait comport? que des traditions de bon go?t. S'il ?tait m?nager de ses habits, si les jours ordinaires il achevait d'user les v?tements de l'an pass?, n?anmoins il pouvait sortir quelquefois mis comme l'est un jeune homme ?l?gant. Ordinairement il portait une vieille redingote, un mauvais gilet, la m?chante cravate noire, fl?trie, mal nou?e de l'Etudiant, un pantalon ? l'avenant et des bottes ressemel?es. Entre ces deux personnages et les autres, Vautrin, l'homme de quarante ans, ? favoris peints, servait de transition. Il ?tait un de ces gens dont le peuple dit: Voil? un fameux gaillard! Il avait les ?paules larges, le buste bien d?velopp?, les muscles apparents, des mains ?paisses, carr?es et fortement marqu?es aux phalanges par des bouquets de poils touffus et d'un roux ardent. Sa figure, ray?e par des rides pr?matur?es, offrait des signes de duret? que d?mentaient ses mani?res souples et liantes. Sa voix de basse-taille, en harmonie avec sa grosse gaiet?, ne d?plaisait point. Il ?tait obligeant et rieur. Si quelque serrure allait mal, il l'avait bient?t d?mont?e, rafistol?e, huil?e, lim?e, remont?e, en disant: ?a me conna?t. " Il connaissait tout d'ailleurs, les vaisseaux, la mer, la France, l'?tranger, les affaires, les hommes, les ?v?nements, les lois, les h?tels et les prisons. Si quelqu'un se plaignait par trop, il lui offrait aussit?t ses services. Il avait pr?t? plusieurs fois de l'argent ? madame Vauquer et ? quelques pensionnaires; mais ses oblig?s seraient morts plut?t que de ne pas le lui rendre, tant, malgr? son air bonhomme, il imprimait de crainte par un certain regard profond et plein de r?solution. A la mani?re dont il lan?ait un jet de salive, il annon?ait un sang-froid imperturbable qui ne devait pas le faire reculer devant un crime pour sortir d'une position ?quivoque. Comme un juge s?v?re, son oeil semblait aller au fond de toutes les questions, de toutes les consciences, de tous les sentiments. Ses moeurs consistaient ? sortir apr?s le d?jeuner, ? revenir pour d?ner, ? d?camper pour toute la soir?e, et ? rentrer vers minuit, ? l'aide d'un passe-partout que lui avait confi? madame Vauquer. Lui seul jouissait de cette faveur. Mais aussi ?tait-il au mieux avec la veuve, qu'il appelait maman en la saisissant par la taille, flatterie peu comprise! La bonne femme croyait la chose encore facile, tandis que Vautrin seul avait les bras assez longs pour presser cette pesante circonf?rence. Un trait de son caract?re ?tait de payer g?n?reusement quinze francs par mois pour le gloria qu'il prenait au dessert. Des gens moins superficiels que ne l'?taient ces jeunes gens emport?s par les tourbillons de la vie parisienne, ou ces vieillards indiff?rents ? ce qui ne les touchait pas directement, ne se seraient pas arr?t?s ? l'impression douteuse que leur causait Vautrin. Il savait ou devinait les affaires de ceux qui l'entouraient, tandis que nul ne pouvait p?n?trer ni ses pens?es ni ses occupations. Quoiqu'il e?t jet? son apparente bonhomie, sa constante complaisance et sa gaiet? comme une barri?re entre les autres et lui, souvent il laissait percer l'?pouvantable profondeur de son caract?re. Souvent une boutade digne de Juv?nal, et par laquelle il semblait se complaire ? bafouer les lois, ? fouetter la haute soci?t?, ? la convaincre d'incons?quence avec elle-m?me, devait faire supposer qu'il gardait rancune ? l'?tat social, et qu'il y avait au fond de sa vie un myst?re soigneusement enfoui. Attir?e, peut-?tre ? son insu, par la force de l'un ou par la beaut? de l'autre, mademoiselle Taillefer partageait ses regards furtifs, ses pens?es secr?tes, entre ce quadrag?naire et le jeune ?tudiant; mais aucun d'eux ne paraissait songer ? elle, quoique d'un jour ? l'autre le hasard p?t changer sa position et la rendre un riche parti. D'ailleurs aucune de ces personnes ne se donnait la peine de v?rifier si les malheurs all?gu?s par l'une d'elles ?taient faux ou v?ritables. Toutes avaient les unes pour les autres une indiff?rence m?l?e de d?fiance qui r?sultait de leurs situations respectives. Elles se savaient impuissantes ? soulager leurs peines, et toutes avaient en se les contant ?puis? la coupe des condol?ances. Semblables ? de vieux ?poux, elles n'avaient plus rien ? se dire. Il ne restait donc entre elles que les rapports d'une vie m?canique, le jeu de rouages sans huile. Toutes devaient passer droit dans la rue devant un aveugle, ?couter sans ?motion le r?cit d'une infortune, et voir dans une mort la solution d'un probl?me de mis?re qui les rendait froides ? la plus terrible agonie. La plus heureuse de ces ?mes d?sol?es ?tait madame Vauquer, qui tr?nait dans cet hospice libre. Pour elle seule ce petit jardin, que le silence et le froid, le sec et l'humide faisaient vaste comme un steppe, ?tait un riant bocage. Pour elle seule cette maison jaune et morne, qui sentait le vert-de-gris du comptoir, avait des d?lices. Ces cabanons lui appartenaient. Elle nourrissait ces for?ats acquis ? des peines perp?tuelles, en exer?ant sur eux une autorit? respect?e. O? ces pauvres ?tres auraient-ils trouv? dans Paris, au prix o? elle les donnait, des aliments sains, suffisants, et un appartement qu'ils ?taient ma?tres de rendre, sinon ?l?gant ou commode, du moins propre et salubre? Se f?t-elle permis une injustice criante, la victime l'aurait support?e sans se plaindre. Une r?union semblable devait offrir et offrait en petit les ?l?ments d'une soci?t? compl?te. Parmi les dix-huit convives il se rencontrait, comme dans les coll?ges, comme dans le monde, une pauvre cr?ature rebut?e, un souffre-douleur sur qui pleuvaient les plaisanteries. Au commencement de la seconde ann?e, cette figure devint pour Eug?ne de Rastignac la plus saillante de toutes celles au milieu desquelles il ?tait condamn? ? vivre encore pendant deux ans. Ce Patiras ?tait l'ancien vermicellier, le p?re Goriot, sur la t?te duquel un peintre aurait, comme l'historien, fait tomber toute la lumi?re du tableau. Par quel hasard ce m?pris ? demi haineux, cette pers?cution m?lang?e de piti?, ce non-respect du malheur avaient-ils frapp? le plus ancien pensionnaire? Y avait-il donn? lieu par quelques-uns de ces ridicules ou de ces bizarreries que l'on pardonne moins qu'on ne pardonne des vices? Ces questions tiennent de pr?s ? bien des injustices sociales. Peut-?tre est-il dans la nature humaine de tout faire supporter ? qui souffre tout par humilit? vraie, par faiblesse ou par indiff?rence. N'aimons-nous pas tous ? prouver notre force aux d?pens de quelqu'un ou de quelque chose? L'?tre le plus d?bile, le gamin sonne ? toutes les portes quand il g?le, ou se glisse pour ?crire son nom sur un monument vierge. Le p?re Goriot, vieillard de soixante-neuf ans environ, s'?tait retir? chez madame Vauquer, en 1813, apr?s avoir quitt? les affaires. Il y avait d'abord pris l'appartement occup? par madame Couture, et donnait alors douze cents francs de pension, en homme pour qui cinq louis de plus ou de moins ?taient une bagatelle. Madame Vauquer avait rafra?chi les trois chambres de cet appartement moyennant une indemnit? pr?alable qui paya, dit-on, la valeur d'un m?chant ameublement compos? de rideaux en calicot jaune, de fauteuils en bois verni couverts en velours d'Utrecht, de quelques peintures ? la colle, et de papiers que refusaient les cabarets de la banlieue. Peut-?tre l'insouciante g?n?rosit? que mit ? se laisser attraper le p?re Goriot, qui vers cette ?poque ?tait respectueusement nomm? monsieur Goriot, le fit-elle consid?rer comme un imb?cile qui ne connaissait rien aux affaires. Goriot vint muni d'une garde-robe bien fournie, le trousseau magnifique du n?gociant qui ne se refuse rien en se retirant du commerce. Madame Vauquer avait admir? dix-huit chemises de demi-hollande, dont la finesse ?tait d'autant plus remarquable que le vermicellier portait sur son jabot dormant deux ?pingles unies par une cha?nette, et dont chacune ?tait mont?e d'un gros diamant. Habituellement v?tu d'un habit bleu-barbeau, il prenait chaque jour un gilet de piqu? blanc, sous lequel fluctuait son ventre piriforme et pro?minent, qui faisait rebondir une lourde cha?ne d'or garnie de breloques. Sa tabati?re, ?galement en or, contenait un m?daillon plein de cheveux qui le rendaient en apparence coupable de quelques bonnes fortunes. Lorsque son h?tesse l'accusa d'?tre un galantine il laissa errer sur ses l?vres le gai sourire du bourgeois dont on a flatt? le dada. Ses ormoires (il pronon?ait ce mot ? la mani?re du menu peuple) furent remplies par la nombreuse argenterie de son m?nage. Les yeux de la veuve s'allum?rent quand elle l'aida complaisamment ? d?baller et ranger les louches, les cuillers ? rago?t, les couverts, les huiliers, les sauci?res, plusieurs plats, des d?jeuners en vermeil, enfin des pi?ces plus ou moins belles, pesant un certain nombre de marcs, et dont il ne voulait pas se d?faire. Ces cadeaux lui rappelaient les solennit?s de sa vie domestique. Ceci, dit-il ? madame Vauquer en serrant un plat et une petite ?cuelle dont le couvercle repr?sentait deux tourterelles qui se becquetaient, est le premier pr?sent que m'a fait ma femme, le jour de notre anniversaire. Pauvre bonne! elle y avait consacr? ses ?conomies de demoiselle. Voyez-vous, madame? j'aimerais mieux gratter la terre avec mes ongles que de me s?parer de cela. Dieu merci! je pourrai prendre dans cette ?cuelle mon caf? tous les matins durant le reste de mes jours. Je ne suis pas ? plaindre, j'ai sur la planche du pain de cuit pour longtemps. " Enfin, madame Vauquer avait bien vu, de son oeil de pie, quelques inscriptions sur le Grand Livre qui, vaguement additionn?es, pouvaient faire ? cet excellent Goriot un revenu d'environ huit ? dix mille francs. D?s ce jour, madame Vauquer, n?e de Conflans, qui avait alors quarante-huit ans effectifs et n'en acceptait que trente-neuf, eut des id?es. Quoique le larmier des yeux de Goriot f?t retourn?, gonfl?, pendant, ce qui l'obligeait ? les essuyer assez fr?quemment, elle lui trouva l'air agr?able et comme il faut. D'ailleurs son mollet charnu, saillant, pronostiquait, autant que son long nez carr?, des qualit?s morales auxquelles paraissait tenir la veuve, et que confirmait la face lunaire et na?vement niaise du bonhomme. Ce devait ?tre une b?te solidement b?tie, capable de d?penser tout son esprit en sentiment. Ses cheveux en ailes de pigeon, que le coiffeur de l'Ecole Polytechnique vint lui poudrer tous les matins, dessinaient cinq pointes sur son front bas, et d?coraient bien sa figure. Quoique un peu rustaud, il ?tait si bien tir? ? quatre ?pingles, il prenait si richement en tabac, il le humait en homme si s?r de toujours avoir sa tabati?re pleine de macouba, que le jour o? monsieur Goriot s'installa chez elle, madame Vauquer se coucha le soir en r?tissant, comme une perdrix dans sa barde, au feu du d?sir qui la saisit de quitter le suaire de Vauquer pour rena?tre en Goriot. Se marier, vendre sa pension, donner le bras ? cette fine fleur de bourgeoisie, devenir une dame notable dans le quartier, y qu?ter pour les indigents, faire de petites parties le dimanche ? Choisy, Soissy, Gentilly; aller au spectacle ? sa guise, en loge, sans attendre les billets d'auteur que lui donnaient quelques-uns de ses pensionnaires, au mois de juillet: elle r?va tout l'Eldorado des petits m?nages parisiens. Elle n'avait avou? ? personne qu'elle poss?dait quarante mille francs amass?s sou ? sou. Certes elle se croyait, sous le rapport de la fortune, un parti sortable. " Quant au reste, je vaux bien le bonhomme! " se dit-elle ne se retournant dans son lit, comme pour s'attester ? elle-m?me des charmes que la grosse Sylvie trouvait chaque matin moul?s en creux. D?s ce jour, pendant environ trois mois, la veuve Vauquer profita du coiffeur de monsieur Goriot, et fit quelques frais de toilette, excus?s par la n?cessit? de donner ? sa maison un certain d?corum en harmonie avec les personnes honorables qui la fr?quentaient. Elle s'intrigua beaucoup pour changer le personnel de ses pensionnaires, en affichant la pr?tention de n'accepter d?sormais que les gens les plus distingu?s sous tous les rapports. Un ?tranger se pr?sentait-il, elle lui vantait la pr?f?rence que monsieur Goriot, un des n?gociants les plus notables et les plus respectables de Paris, lui avait accord?e. Elle distribua des prospectus en t?te desquels se lisait: MAISON-VAUQUER. " C'?tait, disait-elle, une des plus anciennes et des plus estim?es pensions bourgeoises du pays latin. Il y existait une vue des plus agr?ables sur la vall?e des Gobelins (on l'apercevait du troisi?me ?tage), et un joli jardin, au bout duquel S'ETENDAIT une ALLEE de tilleuls. " Elle y parlait du bon air et de la solitude. Ce prospectus lui amena madame la comtesse de l'Ambermesnil, femme de trente-six ans, qui attendait la fin de la liquidation et le r?glement d'une pension qui lui ?tait due, en qualit? de veuve d'un g?n?ral mort sur les champs de bataille. Madame Vauquer soigna sa table, fit du feu dans les salons pendant pr?s de six mois, et tint si bien les promesses de son prospectus, qu'elle y mit du sien. Aussi la comtesse disait-elle ? madame Vauquer, en l'appelant ch?re amie, qu'elle lui procurerait la baronne de Vaumerland et la veuve du colonel comte Picquoiseau, deux de ses amies, qui achevaient au Marais leur terme dans une pension plus co?teuse que ne l'?tait la Maison-Vauquer. Ces dames seraient d'ailleurs fort ? leur aise quand les Bureaux de la Guerre auraient fini leur travail. " Mais, disait-elle, les Bureaux ne terminent rien. " Les deux veuves montaient ensemble apr?s le d?ner dans la chambre de madame Vauquer, et y faisaient de petites causettes en buvant du cassis et mangeant des friandises r?serv?es pour la bouche de la ma?tresse. Madame de l'Ambermesnil approuva beaucoup les vues de son h?tesse sur le Goriot, vues excellentes, qu'elle avait d'ailleurs devin?es d?s le premier jour; elle le trouvait un homme parfait. - Ah! ma ch?re dame, un homme sain comme mon oeil, lui disait la veuve, un homme parfaitement conserv?, et qui peut donner encore bien de l'agr?ment ? une femme. La comtesse fit g?n?reusement des observations ? madame Vauquer sur sa mise, qui n'?tait pas en harmonie avec ses pr?tentions. " Il faut vous mettre sur le pied de guerre ", lui dit-elle. Apr?s bien des calculs, les deux veuves all?rent ensemble au Palais-Royal, o? elles achet?rent, aux Galeries de Bois, un chapeau ? plumes et un bonnet. La comtesse entra?na son amie au magasin de La Petite Jeannette, o? elles choisirent une robe et une ?charpe. Quand ces munitions furent employ?es, et que la veuve fut sous les armes, elle ressembla parfaitement ? l'enseigne du Boeuf ? la mode. N?anmoins elle se trouva si chang?e ? son avantage, qu'elle se crut l'oblig?e de la comtesse, et, quoique peu donnante, elle la pria d'accepter un chapeau de vingt francs. Elle comptait, ? la v?rit?, lui demander le service de sonder Goriot et de la faire valoir aupr?s de lui. Madame de l'Ambermesnil se pr?ta fort amicalement ? ce man?ge, et cerna le vieux vermicellier avec lequel elle r?ussit ? avoir une conf?rence; mais apr?s l'avoir trouv? pudibond, pour ne pas dire r?fractaire aux tentatives que lui sugg?ra son d?sir particulier de le s?duire pour son propre compte, elle sortit r?volt?e de sa grossi?ret?. - Mon ange, dit-elle ? sa ch?re amie, vous ne tirerez rien de cet homme-l?! il est ridiculement d?fiant, c'est un grippe-sou, une b?te, un sot, qui ne vous causera que du d?sagr?ment. Il y eut entre monsieur Goriot et madame de l'Ambermesnil des choses telles que la comtesse ne voulut m?me plus se trouver avec lui. Le lendemain, elle partit en oubliant de payer six mois de pension, et en laissant une d?froque pris?e cinq francs. Quelque ?pret? que madame Vauquer m?t ? ses recherches, elle ne put obtenir aucun renseignement dans Paris sur la comtesse de l'Ambermesnil. Elle parlait souvent de cette d?plorable affaire, en se plaignant de son trop de confiance, quoiqu'elle f?t plus m?fiante que ne l'est une chatte; mais elle ressemblait ? beaucoup de personnes qui se d?fient de leurs proches, et se livrent au premier venu. Fait moral, bizarre, mais vrai, dont la racine est facile ? trouver dans le coeur humain. Peut-?tre certaines gens n'ont-ils plus rien ? gagner aupr?s des personnes avec lesquelles ils vivent; apr?s leur avoir montr? le vide de leur ?me, ils se sentent secr?tement jug?s par elles avec une s?v?rit? m?rit?e; mais, ?prouvant un invincible besoin de flatteries qui leur manquent, ou d?vor?s par l'envie de para?tre poss?der les qualit?s qu'ils n'ont pas, ils esp?rent surprendre l'estime ou le coeur de ceux qui leur sont ?trangers, au risque d'en d?choir un jour. Enfin il est des individus n?s mercenaires qui ne font aucun bien ? leurs amis ou ? leurs proches, parce qu'ils le doivent; tandis qu'en rendant service ? des inconnus, ils en recueillent un gain d'amour-propre: plus le cercle de leurs affections est pr?s d'eux, moins ils aiment; plus il s'?tend, plus serviables ils sont. Madame Vauquer tenait sans doute de ces deux natures, essentiellement mesquines, fausses, ex?crables. - Si j'avais ?t? ici, lui disait alors Vautrin, ce malheur ne vous serait pas arriv?! je vous aurais joliment d?visag? cette farceuse-l?. Je connais leurs frimousses. Comme tous les esprits r?tr?cis, madame Vauquer avait l'habitude de ne pas sortir du cercle des ?v?nements, et de ne pas juger leurs causes. Elle aimait ? s'en prendre ? autrui de ses propres fautes. Quand cette perte eut lieu, elle consid?ra l'honn?te vermicellier comme le principe de son infortune, et commen?a d?s lors, disait-elle, ? se d?griser sur son compte. Lorsqu'elle eut reconnu l'inutilit? de ses agaceries et de ses frais de repr?sentation, elle ne tarda pas ? en deviner la raison. Elle s'aper?ut alors que son pensionnaire avait d?j?, selon son expression, ses allures. Enfin il lui fut prouv? que son espoir si mignonnement caress? reposait sur une base chim?rique, et qu'elle ne tirerait jamais rien de cet homme-l?, suivant le mot ?nergique de la comtesse, qui paraissait ?tre une connaisseuse. Elle alla n?cessairement plus loin en aversion qu'elle n'?tait all?e dans son amiti?. Sa haine ne fut pas en raison de son amour, mais de ses esp?rances tromp?es. Si le coeur humain trouve des repos en montant les hauteurs de l'affection, il s'arr?te rarement sur la pente rapide des sentiments haineux. Mais monsieur Goriot ?tait son pensionnaire, la veuve fut donc oblig?e de r?primer les explosions de son amour-propre bless?, d'enterrer les soupirs que lui causa cette d?ception, et de d?vorer ses d?sirs de vengeance, comme un moine vex? par son prieur. Les petits esprits satisfont leurs sentiments, bons ou mauvais, par des petitesses incessantes. La veuve employa sa malice de femme ? inventer de sourdes pers?cutions contre sa victime. Elle commen?a par retrancher les superfluit?s introduites dans sa pension. " Plus de cornichons, plus d'anchois: c'est des duperies! " dit-elle ? Sylvie, le matin o? elle rentra dans son ancien programme. Monsieur Goriot ?tait un homme frugal, chez qui la parcimonie n?cessaire aux gens qui font eux-m?mes leur fortune ?tait d?g?n?r?e en habitude. La soupe, le bouilli, un plat de l?gumes, avaient ?t?, devaient toujours ?tre son d?ner de pr?dilection. Il fut donc bien difficile ? madame Vauquer de tourmenter son pensionnaire, de qui elle ne pouvait en rien froisser les go?ts. D?sesp?r?e de rencontrer un homme inattaquable, elle se mit ? le d?consid?rer, et fit ainsi partager son aversion pour Goriot par ses pensionnaires, qui, par amusement, servirent ses vengeances. Vers la fin de la premi?re ann?e, la veuve en ?tait venue ? un tel degr? de m?fiance, qu'elle se demandait pourquoi ce n?gociant, riche de sept ? huit mille livres de rente, qui poss?dait une argenterie superbe et des bijoux aussi beaux que ceux d'une fille entretenue, demeurait chez elle, en lui payant une pension si modique relativement ? sa fortune. Pendant la plus grande partie de cette premi?re ann?e, Goriot avait souvent d?n? dehors une ou deux fois par semaine; puis, insensiblement, il en ?tait arriv? ? ne plus d?ner en ville que deux fois par mois. Les petites parties fines du sieur Goriot convenaient trop bien aux int?r?ts de madame Vauquer pour quelle ne f?t pas m?contente de l'exactitude progressive avec laquelle son pensionnaire prenait ses repas chez elle. Ces changements furent attribu?s autant ? une lente diminution de fortune qu'au d?sir de contrarier son h?tesse. Une des plus d?testables habitudes de ces esprits lilliputiens est de supposer leurs petitesses chez les autres. Malheureusement, ? la fin de la deuxi?me ann?e, monsieur Goriot justifia les bavardages dont il ?tait l'objet, en demandant ? madame Vauquer de passer au second ?tage, et de r?duire sa pension ? neuf cents francs. Il eut besoin d'une si stricte ?conomie qu'il ne fit plus de feu chez lui pendant l'hiver. La veuve Vauquer voulut ?tre pay?e d'avance; ? quoi consentit monsieur Goriot, que d?s lors elle nomma le p?re Goriot. Ce fut ? qui devinerait les causes de cette d?cadence. Exploration difficile! Comme l'avait dit la fausse comtesse, le p?re Goriot ?tait un sournois, un taciturne. Suivant la logique des gens ? t?te vide, tous indiscrets parce qu'ils n'ont que des riens ? dire, ceux qui ne parlent pas de leurs affaires en doivent faire de mauvaises. Ce n?gociant si distingu? devint donc un fripon, ce galantin fut un vieux dr?le. Tant?t, selon Vautrin, qui vint vers cette ?poque habiter la Maison-Vauquer, le p?re Goriot ?tait un homme qui allait ? la Bourse et qui, suivant une expression assez ?nergique de la langue financi?re, carottait sur les rentes apr?s s'y ?tre ruin?. Tant?t c'?tait un de ces petits joueurs qui vont hasarder et gagner tous les soirs dix francs au jeu. Tant?t on en faisait un espion attach? ? la haute police; mais Vautrin pr?tendait qu'il n'?tait pas assez rus? pour en ?tre. Le p?re Goriot ?tait encore un avare qui pr?tait ? la petite semaine, un homme qui nourrissait des num?ros ? la loterie. On en faisait tout ce que le vice, la honte, l'impuissance engendrent de plus myst?rieux. Seulement, quelque ignobles que fussent sa conduite ou ses vices, l'aversion qu'il inspirait n'allait pas jusqu'? le faire bannir: il payait sa pension. Puis il ?tait utile, chacun essayait sur lui sa bonne ou mauvaise humeur par des plaisanteries ou par des bourrades. L'opinion qui paraissait plus probable, et qui fut g?n?ralement adopt?e, ?tait celle de madame Vauquer. ? l'entendre, cet homme si bien conserv?, sain comme son oeil et avec lequel on pourrait avoir encore beaucoup d'agr?ment, ?tait un libertin qui avait des go?ts ?tranges. Voici sur quels faits la veuve Vauquer appuyait ses calomnies. Quelques mois apr?s le d?part de cette d?sastreuse comtesse qui avait su vivre pendant six mois ? ses d?pens, un matin, avant de se lever, elle entendit dans son escalier le froufrou d'une robe de soie et le pas mignon d'une femme jeune et l?g?re qui filait chez Goriot, dont la porte s'?tait intelligemment ouverte. Aussit?t la grosse Sylvie vint dire ? sa ma?tresse qu'une fille trop jolie pour ?tre honn?te, mise comme une divinit?, chauss?e en brodequins de prunelle qui n'?taient pas crott?s, avait gliss? comme une anguille de la rue jusqu'? la cuisine, et lui avait demand? l'appartement de monsieur Goriot. Madame Vauquer et sa cuisini?re se mirent aux ?coutes, et surprirent plusieurs mots tendrement prononc?s pendant la visite, qui dura quelque temps. Quand monsieur Goriot reconduisit sa dame, la grosse Sylvie prit aussit?t son panier, et feignit d'aller au march?, pour suivre le couple amoureux. - Madame, dit-elle ? sa ma?tresse en revenant, il faut que monsieur Goriot soit diantrement riche tout de m?me, pour les mettre sur ce pied-l?. Figurez-vous qu'il y avait au coin de l'estrapade un superbe ?quipage dans lequel elle est mont?e. Pendant le d?ner, madame Vauquer alla tirer un rideau pour emp?cher que Goriot ne f?t incommod? par le soleil dont un rayon lui tombait sur les yeux. - Vous ?tes aim? des belles, monsieur Goriot, le soleil vous cherche, dit-elle en faisant allusion ? la visite qu'il avait re?ue. Peste! vous avez bon go?t, elle ?tait bien jolie. - C'?tait ma fille, dit-il avec une sorte d'orgueil dans lequel les pensionnaires voulurent voir la fatuit? d'un vieillard qui garde les apparences. Un mois apr?s cette visite, monsieur Goriot en re?ut une autre. Sa fille qui, la premi?re fois, ?tait venue en toilette du matin, vint apr?s le d?ner et habill?e comme pour aller dans le monde! Les pensionnaires, occup?s ? causer dans le salon, purent voir en elle une jolie blonde, mince de taille, gracieuse, et beaucoup trop distingu?e pour ?tre la fille d'un p?re Goriot. - Et de deux! dit la grosse Sylvie, qui ne la reconnut pas. Quelques jours apr?s, une autre fille, grande et bien faite, brune, ? cheveux noirs et ? l'oeil vif, demanda monsieur Goriot. - Et de trois! dit Sylvie. Cette seconde fille, qui la premi?re fois ?tait aussi venue voir son p?re le matin, vint quelques jours apr?s, le soir, en toilette de bal et en voiture. - Et de quatre! dirent madame Vauquer et la grosse Sylvie, qui ne reconnurent dans cette grande dame aucun vestige de la fille simplement mise le matin o? elle fit sa premi?re visite. Goriot payait encore douze cents francs de pension. Madame Vauquer trouva tout naturel qu'un homme riche e?t quatre ou cinq ma?tresses, et le trouva m?me fort adroit de les faire passer pour ses filles. Elle ne se formalisa point de ce qu'il les mandait dans la Maison-Vauquer. Seulement, comme ces visites lui expliquaient l'indiff?rence de son pensionnaire ? son ?gard, elle se permit, au commencement de la deuxi?me ann?e, de l'appeler vieux matou. Enfin, quand son pensionnaire tomba dans les neuf cents francs, elle lui demanda fort insolemment ce qu'il comptait faire de sa maison, en voyant descendre une de ces dames. Le p?re Goriot lui r?pondit que cette dame ?tait sa fille; a?n?e. - Vous en avez donc trente-six, des filles? dit aigrement madame Vauquer. - Je n'en ai que deux, r?pliqua le pensionnaire avec la douceur d'un homme ruin? qui arrive ? toutes les docilit?s de la mis?re. Vers la fin de la troisi?me ann?e, le p?re Goriot r?duisit encore ses d?penses, en montant au troisi?me ?tage et en se mettant ? quarante-cinq francs de pension par mois. Il se passa de tabac, cong?dia son perruquier et ne mit plus de poudre. Quand le p?re Goriot parut pour la premi?re fois sans ?tre poudr?, son h?tesse laissa ?chapper une exclamation de surprise en apercevant la couleur de ses cheveux, ils ?taient d'un gris sale et verd?tre. Sa physionomie, que des chagrins secrets avaient insensiblement rendue plus triste de jour en jour, semblait la plus d?sol?e de toutes celles qui garnissaient la table. Il n'y eut alors plus aucun doute. Le p?re Goriot ?tait un vieux libertin dont les yeux n'avaient ?t? pr?serv?s de la maligne influence des rem?des n?cessit?s par ses maladies que par l'habilet? d'un m?decin. La couleur d?go?tante de ses cheveux provenait de ses exc?s et des drogues qu'il avait prises pour les continuer. L'?tat physique et moral du bonhomme donnait raison ? ces radotages. Quand son trousseau fut us?, il acheta du calicot ? quatorze sous l'aune pour remplacer son beau linge. Ses diamants, sa tabati?re d'or, sa cha?ne, ses bijoux, disparurent un ? un. Il avait quitt? l'habit bleu-barbeau, tout son costume cossu, pour porter, ?t? comme hiver, une redingote de drap marron grossier, un gilet en poil de ch?vre, et un pantalon gris en cuir de laine. Il devint progressivement maigre; ses mollets tomb?rent; sa figure, bouffie par le contentement d'un bonheur bourgeois, se vida d?mesur?ment; son front se plissa, sa m?choire se dessina. Durant la quatri?me ann?e de son ?tablissement rue Neuve-Sainte-Genevi?ve, il ne se ressemblait plus. Le bon vermicellier de soixante-deux ans qui ne paraissait pas en avoir quarante, le bourgeois gros et gras, frais de b?tise, dont la tenue ?grillarde r?jouissait les passants, qui avait quelque chose de jeune dans le sourire, semblait ?tre un septuag?naire h?b?t?, vacillant, blafard. Ses yeux bleus si vivaces prirent des teintes ternes et gris-de-fer, ils avaient p?li, ne larmoyaient plus, et leur bordure rouge semblait pleurer du sang. Aux uns, il faisait horreur; aux autres, il faisait piti?. De jeunes ?tudiants en M?decine, ayant remarqu? l'abaissement de sa l?vre inf?rieure et mesur? le sommet de son angle facial, le d?clar?rent atteint de cr?tinisme, apr?s l'avoir longtemps houspill? sans en rien tirer. Un soir, apr?s le d?ner, madame Vauquer lui ayant dit en mani?re de raillerie: " Eh bien! elles ne viennent donc plus vous voir, vos filles? " en mettant en doute sa paternit?, le p?re Goriot tressaillit comme si son h?tesse l'e?t piqu? avec un fer. - Elles viennent quelquefois, r?pondit-il d'une voix ?mue. - Ah! ah! vous les voyez encore quelquefois! s'?cri?rent les ?tudiants. Bravo, p?re Goriot! Mais le vieillard n'entendit pas les plaisanteries que sa r?ponse lui attirait, il ?tait retomb? dans un ?tat m?ditatif que ceux qui l'observaient superficiellement prenaient pour un engourdissement s?nile d? ? son d?faut d'intelligence. S'ils l'avaient bien connu, peut-?tre auraient-ils ?t? vivement int?ress?s par le probl?me que pr?sentait sa situation physique et morale; mais rien n'?tait plus difficile. Quoiqu'il f?t ais? de savoir si Goriot avait r?ellement ?t? vermicelier, et quel ?tait le chiffre de sa fortune, les vieilles gens dont la curiosit? s'?veilla sur son compte ne sortaient pas du quartier et vivaient dans la pension comme des hu?tres sur un rocher. Quant aux autres personnes, l'entra?nement particulier de la vie parisienne leur faisait oublier, en sortant de la rue Neuve-Sainte-Genevi?ve, le pauvre vieillard dont ils se moquaient. Pour ces esprits ?troits, comme pour ces jeunes gens insouciants, la s?che mis?re du p?re Goriot et sa stupide attitude ?taient incompatibles avec une fortune et une capacit? quelconques. Quant aux femmes qu'il nommait ses filles, chacun partageait l'opinion de madame Vauquer, qui disait, avec la logique s?v?re que l'habitude de tout supposer donne aux vieilles femmes occup?es ? bavarder pendant leurs soir?es: " Si le p?re Goriot avait des filles aussi riches que paraissaient l'?tre toutes les dames qui sont venues le voir, il ne serait pas dans ma maison, au troisi?me, ? quarante-cinq francs par mois, et n'irait pas v?tu comme un pauvre. " Rien ne pouvait d?mentir ces inductions. Aussi, vers la fin du mois de novembre 1819, ?poque ? laquelle ?clata ce drame, chacun dans la pension avait-il des id?es arr?t?es sur le pauvre vieillard. Il n'avait jamais eu ni fille ni femme; l'abus des plaisirs en faisait un colima?on, un mollusque anthropomorphe ? classer dans les Casquettiferes, disait un employ? au Mus?um, un des habitu?s ? cachet. Poiret ?tait un aigle, un gentleman aupr?s de Goriot. Poiret parlait, raisonnait, r?pondait, il ne disait rien, ? la v?rit?, en parlant, raisonnant ou r?pondant, car il avait l'habitude de r?p?ter en d'autres termes ce que les autres disaient; mais il contribuait ? la conversation, il ?tait vivant, il paraissait sensible; tandis que le p?re Goriot, disait encore l'employ? au Mus?um, ?tait constamment ? z?ro de R?aumur. Eug?ne de Rastignac ?tait revenu dans une disposition d'esprit que doivent avoir connue les jeunes gens sup?rieurs, ou ceux auxquels une position difficile communique momentan?ment les qualit?s des hommes d'?lite. Pendant sa premi?re ann?e de s?jour ? Paris, le peu de travail que veulent les premiers grades ? prendre dans la Facult? l'avait laiss? libre de go?ter les d?lices visibles du Paris mat?riel. Un ?tudiant n'a pas trop de temps s'il veut conna?tre le r?pertoire de chaque th??tre, ?tudier les issues du labyrinthe parisien, savoir les usages, apprendre la langue et s'habituer aux plaisirs particuliers de la capitale; fouiller les bons et les mauvais endroits, suivre les cours qui amusent, inventorier les richesses des mus?es. Un ?tudiant se passionne alors pour des niaiseries qui lui paraissent grandioses. Il a son grand homme, un professeur du Coll?ge de France, pay? pour se tenir ? la hauteur de son auditoire. Il rehausse sa cravate et se pose pour la femme des premi?res galeries de l'Op?ra-Comique. Dans ces initiations successives, il se d?pouille de son aubier, agrandit l'horizon de sa vie, et finit par concevoir la superposition des couches humaines qui composent la soci?t?. S'il a commenc? par admirer les voitures au d?fil? des Champs-Elys?es par un beau soleil, il arrive bient?t ? les envier. Eug?ne avait subi cet apprentissage ? son insu, quand il partit en vacances, apr?s avoir ?t? re?u bachelier en Lettres et bachelier en Droit. Ses illusions d'enfance, ses id?es de province avaient disparu. Son intelligence modifi?e, son ambition exalt?e lui firent voir juste au milieu du manoir paternel, au sein de la famille. Son p?re, sa m?re, ses deux fr?res, ses deux soeurs, et une tante dont la fortune consistait en pensions, vivaient sur la petite terre de Rastignac. Ce domaine d'un revenu d'environ trois mille francs ?tait soumis ? l'incertitude qui r?git le produit tout industriel de la vigne, et n?anmoins il fallait en extraire chaque ann?e douze cents francs pour lui. L'aspect de cette constante d?tresse qui lui ?tait g?n?reusement cach?e, la comparaison qu'il fut forc? d'?tablir entre ses soeurs, qui lui semblaient si belles dans son enfance, et les femmes de Paris, qui lui avaient r?alis? le type d'une beaut? r?v?e, l'avenir incertain de cette nombreuse famille qui reposait sur lui, la parcimonieuse attention avec laquelle il vit serrer les plus minces productions, la boisson faite pour sa famille avec les marcs de pressoir, enfin une foule de circonstances inutiles ? consigner ici, d?cupl?rent son d?sir de parvenir et lui donn?rent soif des distinctions. Comme il arrive aux ?mes grandes, il voulut ne rien devoir qu'? son m?rite. Mais son esprit ?tait ?minemment m?ridional; ? l'ex?cution, ses d?terminations devaient donc ?tre frapp?es de ces h?sitations qui saisissent les jeunes gens quand ils se trouvent en pleine mer, sans savoir ni de quel c?t? diriger leurs forces, ni sous quel angle enfler leurs voiles. Si d'abord il voulut se jeter ? corps perdu dans le travail, s?duit bient?t par la n?cessit? de se cr?er des relations, il remarqua combien les femmes ont d'influence sur la vie sociale, et avisa soudain ? se lancer dans le monde, afin d'y conqu?rir des protectrices: devaient-elles manquer ? un jeune homme ardent et spirituel dont l'esprit et l'ardeur ?taient rehauss?s par une tournure ?l?gante et par une sorte de beaut? nerveuse ? laquelle les femmes se laissent prendre volontiers? Ces id?es l'assaillirent au milieu des champs, pendant les promenades que jadis il faisait gaiement avec ses soeurs, qui le trouv?rent bien chang?. Sa tante, madame de Marcillac, autrefois pr?sent?e ? la Cour, y avait connu les sommit?s aristocratiques. Tout ? coup le jeune ambitieux reconnut, dans les souvenirs dont sa tante l'avait si souvent berc?, les ?l?ments de plusieurs conqu?tes sociales, au moins aussi importantes que celles qu'il entreprenait ? l'Ecole de Droit; il la questionna sur les liens de parent? qui pouvaient encore se renouer. Apr?s avoir secou? les branches de l'arbre g?n?alogique, la vieille dame estima que, de toutes les personnes qui pouvaient servir son neveu parmi la gent ?go?ste des parents riches, madame la vicomtesse de Beaus?ant serait la moins r?calcitrante. Elle ?crivit ? cette jeune femme une lettre dans l'ancien style, et la remit ? Eug?ne, en lui disant que, s'il r?ussissait aupr?s de la vicomtesse, elle lui ferait retrouver ses autres parents. Quelques jours apr?s son arriv?e, Rastignac envoya la lettre de sa tante ? madame de Beaus?ant. La vicomtesse r?pondit par une invitation de bal pour le lendemain. Telle ?tait la situation g?n?rale de la pension bourgeoise ? la fin du mois de novembre 1819. Quelques jours plus tard, Eug?ne, apr?s ?tre all? au bal de madame de Beaus?ant, rentra vers deux heures dans la nuit. Afin de regagner le temps perdu, le courageux ?tudiant s'?tait promis, en dansant, de travailler jusqu'au matin. Il allait passer la nuit pour la premi?re fois au milieu de ce silencieux quartier, car il s'?tait mis sous le charme d'une fausse ?nergie en voyant les splendeurs du monde. Il n'avait pas d?n? chez madame Vauquer. Les pensionnaires purent donc croire qu'il ne reviendrait du bal que le lendemain matin au petit jour, comme il ?tait quelquefois rentr? des f?tes du Prado ou des bals de l'Od?on, en crottant ses bas de soie et gauchissant ses escarpins. Avant de mettre les verrous ? la porte, Christophe l'avait ouverte pour regarder dans la rue. Rastignac se pr?senta dans ce moment, et put monter ? sa chambre sans faire de bruit, suivi de Christophe qui en faisait beaucoup. Eug?ne se d?shabilla, se mit en pantoufles, prit une m?chante redingote, alluma son feu de mottes, et se pr?para lestement au travail, en sorte que Christophe couvrit encore par le tapage de ses gros souliers les appr?ts peu bruyants du jeune homme. Eug?ne resta pensif pendant quelques moments avant de se plonger dans ses livres de Droit. Il venait de reconna?tre en madame la vicomtesse de Beaus?ant l'une des reines de la mode ? Paris, et dont la maison passait pour ?tre la plus agr?able du faubourg Saint-Germain. Elle ?tait d'ailleurs, et par son nom et par sa fortune, l'une des sommit?s du monde aristocratique. Gr?ce ? sa tante de Marcillac, le pauvre ?tudiant avait ?t? bien re?u dans cette maison, sans conna?tre l'?tendue de cette faveur. Etre admis dans ces salons dor?s ?quivalait ? un brevet de haute noblesse. En se montrant dans cette soci?t?, la plus exclusive de toutes, il avait conquis le droit d'aller partout. Ebloui par cette brillante assembl?e, ayant ? peine ?chang? quelques paroles avec la vicomtesse, Eug?ne s'?tait content? de distinguer, parmi la foule des d?it?s parisiennes qui se pressaient dans ce raout, une de ces femmes que doit adorer tout d'abord un jeune homme. La comtesse Anastasie de Restaud, grande et bien faite, passait pour avoir l'une des plus jolies tailles de Paris. Figurez-vous de grands yeux noirs, une main magnifique, un pied bien d?coup?, du feu dans les mouvements, une femme que le marquis de Ronquerolles nommait un cheval de pur sang. Cette finesse de nerfs ne lui ?tait aucun avantage; elle avait les formes pleines et rondes, sans qu'elle p?t ?tre accus?e de trop d'embonpoint. Cheval de pur sang, femme de race, ces locutions commen?aient ? remplacer les anges du ciel, les figures ossianiques, toute l'ancienne mythologie amoureuse repouss?e par le dandysme. Mais pour Rastignac, madame Anastasie de Restaud fut la femme d?sirable. Il s'?tait m?nag? deux tours dans la liste des cavaliers ?crite sur l'?ventail, et avait pu lui parler pendant la premi?re contredanse.- O? vous rencontrer d?sormais, madame? lui avait-il dit brusquement avec cette force de passion qui pla?t tant aux femmes.- Mais, dit-elle, au Bois, aux Bouffons, chez moi, partout. Et l'aventureux M?ridional s'?tait empress? de se lier avec cette d?licieuse comtesse, autant qu'un jeune homme peut se lier avec une femme pendant une contredanse et une valse. En se disant cousin de madame de Beaus?ant, il fut invit? par cette femme, qu'il prit pour une grande dame, et eut ses entr?es chez elle. Au dernier sourire qu'elle lui jeta, Rastignac crut sa visite n?cessaire. Il avait eu le bonheur de rencontrer un homme qui ne s'?tait pas moqu? de son ignorance, d?faut mortel au milieu des illustres impertinents de l'?poque, les Maulincourt, les Ronquerolles, les Maxime de Trailles, les de Marsay, les Ajuda-Pinto, les Vandenesse, qui ?taient l? dans la gloire de leurs fatuit?s et m?l?s aux femmes les plus ?l?gantes, lady Grandon, la duchesse de Langeais, la comtesse de Kergarou?t, madame de S?risy, la duchesse de Carigliano, la comtesse Ferraud, madame de Lanty, la marquise d'Aiglemont, madame Firmiani, la marquise de Listom?re et la marquise d'Espard, la duchesse de Maufrigneuse et les Grandlieu. Heureusement donc, le na?f ?tudiant tomba sur le marquis de Montriveau, l'amant de la duchesse de Langeais, un g?n?ral simple comme un enfant, qui lui apprit que la comtesse de Restaud demeurait rue du Helder. Etre jeune, avoir soif du monde, avoir faim d'une femme, et voir s'ouvrir pour soi deux maisons! mettre le pied au faubourg Saint-Germain chez la vicomtesse de Beaus?ant, le genou dans la Chauss?e-d'Antin chez la comtesse de Restaud plonger d'un regard dans les salons de Paris en enfilade, et se croire assez joli gar?on pour y trouver aide et protection dans un coeur de femme! se sentir assez ambitieux pour donner un superbe coup de pied ? la corde roide sur laquelle il faut marcher avec l'assurance du sauteur qui ne tombera pas, et avoir trouv? dans une charmante femme le meilleur des balanciers! Avec ces pens?es et devant cette femme qui se dressait sublime aupr?s d'un feu de mottes, entre le Code et la mis?re, qui n'aurait comme Eug?ne sond? l'avenir par une m?ditation, qui ne l'aurait meubl? de succ?s? Sa pens?e vagabonde escomptait si dr?ment ses joies futures qu'il se croyait aupr?s de madame de Restaud quand un soupir semblable ? un ban de saint joseph troubla le silence de la nuit, retentit au coeur du jeune homme de mani?re ? le lui faire prendre pour le r?le d'un moribond. Il ouvrit doucement la porte, et quand il fut dans le corridor, il aper?ut une ligne de lumi?re trac?e au bas de la porte du p?re Goriot. Eug?ne craignit que son voisin ne se trouv?t indispos?, il approcha son oeil de la serrure, regarda dans la chambre, et vit le vieillard occup? de travaux qui lui parurent trop criminels pour qu'il ne cr?t pas rendre service ? la soci?t? en examinant bien ce que machinait nuitamment le soi-disant vermicellier. Le p?re Goriot, qui sans doute avait attach? sur la barre d'une table renvers?e un plat et une esp?ce de soupi?re en vermeil, tournait une esp?ce de c?ble autour de ces objets richement sculpt?s, en les serrant avec une si grande force qu'il les tordait vraisemblablement pour les convertir en lingots.- Peste! quel homme! se dit Rastignac en voyant le bras nerveux du vieillard qui, ? l'aide de cette corde, p?trissait sans bruit l'argent dor?, comme une p?te. Mais serait-ce donc un voleur ou un receleur qui, pour se livrer plus s?rement ? son commerce, affecterait la b?tise, l'impuissance, et vivrait en mendiant? se dit Eug?ne en se relevant un moment. L'?tudiant appliqua de nouveau son oeil ? la serrure. Le p?re Goriot, qui avait d?roul? son c?ble, prit la masse d'argent, la mit sur la table apr?s y avoir ?tendu sa couverture, et l'y roula pour l'arrondir en barre, op?ration dont il s'acquitta avec une facilit? merveilleuse.- Il serait donc aussi fort que l'?tait Auguste, roi de Pologne? se dit Eug?ne quand la barre ronde fut ? peu pr?s fa?onn?e. Le p?re Goriot regarda tristement son ouvrage, des larmes sortirent de ses yeux, il souffla le rat-de-cave ? la lueur duquel il avait tordu ce vermeil, et Eug?ne l'entendit se coucher en poussant un soupir.- Il est fou, pensa l'?tudiant. - Pauvre enfant! dit ? haute voix le p?re Goriot. A cette parole, Rastignac jugea prudent de garder le silence sur cet ?v?nement, et de ne pas inconsid?r?ment condamner son voisin. Il allait rentrer quand il distingua soudain un bruit assez difficile ? exprimer, et qui devait ?tre produit par des hommes en chaussons de lisi?re montant l'escalier. Eug?ne pr?ta l'oreille, et reconnut en effet le son alternatif de la respiration de deux hommes. Sans avoir entendu ni le cri de la porte ni les pas des hommes, il vit tout ? coup une faible lueur au second ?tage, chez monsieur Vautrin.- Voil? bien des myst?res dans une pension bourgeoise! se dit-il. Il descendit quelques marches, se mit ? ?couter, et le son de l'or frappa son oreille. Bient?t la lumi?re fut ?teinte, les deux respirations se firent entendre derechef sans que la porte e?t cri?. Puis, ? mesure que les deux hommes descendirent, le bruit alla s'affaiblissant. - Qui va l?? cria madame Vauquer en ouvrant la fen?tre de sa chambre. - C'est moi qui rentre, maman Vauquer, dit Vautrin de sa grosse voix. - C'est singulier! Christophe avait mis le verrou, se dit Eug?ne en rentrant dans sa chambre. Il faut veiller pour bien savoir ce qui se passe autour de soi, dans Paris. D?tourn? par ces petits ?v?nements de sa m?ditation ambitieusement amoureuse, il se mit au travail. Distrait par les soup?ons qui lui venaient sur le compte du p?re Goriot plus distrait encore par la figure de madame de Restaud, qui de moments en moments se posait devant lui comme la messag?re d'une brillante destin?e, il finit par se coucher et par dormir ? poings ferm?s. Sur dix nuits promises au travail par les jeunes gens, ils en donnent sept au sommeil. Il faut avoir plus de vingt ans pour veiller. Le lendemain matin r?gnait ? Paris un de ces ?pais brouillards qui l'enveloppent et l'embrument si bien que les gens les plus exacts sont tromp?s par le temps. Les rendez-vous d'affaires se manquent. Chacun se croit ? huit heures quand midi sonne. Il ?tait neuf heures et demie, madame Vauquer n'avait pas encore boug? de son lit. Christophe et la grosse Sylvie, attard?s aussi, prenaient tranquillement leur caf?, pr?par? avec les couches sup?rieures du lait destin? aux pensionnaires, et que Sylvie faisait longtemps bouillir, afin que madame Vauquer ne s'aper??t pas de cette d?me ill?galement lev?e. - Sylvie, dit Christophe en mouillant sa premi?re r?tie, monsieur Vautrin, qu'est un bon homme tout de m?me, a encore vu deux personnes cette nuit. Si madame s'en inqui?tait, ne faudrait rien lui dire. - Vous a-t-il donn? quelque chose? - Il m'a donn? cent sous pour son mois, une mani?re de me dire: " Tais-toi. " - Sauf lui et madame Couture, qui ne sont pas regardants, les autres voudraient nous retirer de la main gauche ce qu'ils nous donnent de la main droite au jour de l'an, dit Sylvie. - Encore, qu'est-ce qu'ils donnent! fit Christophe, une m?chante pi?ce et de cent sous. Voil? depuis deux ans le p?re Goriot qui fait ses souliers lui-m?me. Ce grigou de Poiret se passe de cirage, et le boirait plut?t que de le mettre ? ses savates. Quant au gringalet d'?tudiant, il me donne quarante sous. Quarante sous ne payent pas mes brosses, et il vend ses vieux habits, par-dessus le march?. Qu? baraque! - Bah! fit Sylvie en buvant de petites gorg?es de caf?, nos places sont encore les meilleures du quartier: on y vit bien. Mais, ? propos de gros papa Vautrin, Christophe, vous a-t-on dit quelque chose? - Oui, j'ai rencontr? il y a quelques jours un monsieur dans la rue, qui m'a dit:- N'est-ce pas chez vous que demeure un gros monsieur qui a des favoris qu'il teint? Moi j'ai dit: " Non, monsieur, il ne les teint pas. Un homme gai comme lui, il n'en a pas le temps. " J'ai donc dit ?a ? monsieur Vautrin, qui m'a r?pondu: " Tu as bien fait, mon gar?on! R?ponds toujours comme ?a. Rien n'est plus d?sagr?able que de laisser conna?tre nos infirmit?s. ?a peut faire manquer des mariages. " - Eh bien! ? moi, au march?, on a voulu m'englauder aussi pour me faire dire si je lui voyais passer sa chemise. C'te farce! Tiens, dit-elle en s'interrompant, voil? dix heures quart moins qui sonnent au Val-de-Gr?ce, et personne ne bouge. - Ah bah! ils sont tous sortis. Madame Couture et sa jeune personne sont all?es manger le bon Dieu ? Saint-Etienne d?s huit heures. Le p?re Goriot est sorti avec un paquet. L'?tudiant ne reviendra qu'apr?s son cours, ? dix heures. Je les ai vus partir en faisant mes escaliers; que le p?re Goriot m'a donn? un coup avec ce qu'il portait qu'?tait dur comme du fer. Qu? qui fait donc, ce bonhomme-l?? Les autres le font aller comme une toupie, mais c'est un brave homme tout de m?me, et qui vaut mieux qu'eux tous. Il ne donne pas grand-chose; mais les dames chez lesquelles il m'envoie quelquefois allongent de fameux pourboires, et sont joliment ficel?es. - Celles qu'il appelle ses filles, hein? Elles sont une douzaine. - Je ne suis jamais all? que chez deux, les m?mes qui sont venues ici. - Voil? madame qui se remue; elle va faire son sabbat: faut que j'y aille. Vous veillerez au lait, Christophe, rapport au chat. - Comment, Sylvie, voil? dix heures quart moins, vous m'avez laiss?e dormir comme une marmotte! jamais pareille chose n'est arriv?e. - C'est le brouillard, qu'est ? couper au couteau. - Mais le d?jeuner? - Bah! vos pensionnaires avaient bien le diable au corps; ils ont tous d?canill? d?s le patron-jacquette. - Parle donc bien, Sylvie, reprit madame Vauquer on dit le patron-minette. - Ah! madame, je dirai comme vous voudrez. Tant y a que vous pouvez d?jeuner ? dix heures. La Michonnette et le Poireau n'ont pas boug?. Il n'y a qu'eux qui soient dans la maison, et ils dorment comme des souches qui sont. - Mais, Sylvie, tu les mets tous les deux ensemble, comme si... - Comme si, quoi? reprit Sylvie en laissant ?chapper un gros rire b?te. Les deux font la paire. - C'est singulier, Sylvie: comment monsieur Vautrin est-il donc rentr? cette nuit apr?s que Christophe a eu mis les verrous? - Bien au contraire, madame. Il a entendu monsieur Vautrin, et est descendu pour lui ouvrir la porte. Et voil? ce que vous avez cru... - Donne-moi ma camisole, et va vite voir au d?jeuner. Arrange le reste du mouton avec des pommes de terre, et donne des poires cuites, de celles qui co?tent deux liards la pi?ce. Quelques instants apr?s, madame Vauquer descendit au moment o? son chat venait de renverser d'un coup de patte l'assiette qui couvrait un bol de lait, et le lapait en toute h?te. - Mistigris, s'?cria-t-elle. Le chat se sauva, puis revint se frotter ? ses jambes. Oui, oui, fais ton capon, vieux l?che! lui dit-elle. Sylvie! Sylvie! - Eh bien! quoi, madame? - Voyez donc ce qu'a bu le chat. - C'est la faute de cet animal de Christophe, ? qui j'avais dit de mettre le couvert. O? est-il pass?? Ne vous inqui?tez pas, madame; ce sera le caf? du p?re Goriot. Je mettrai de l'eau dedans, il ne s'en apercevra pas. Il ne fait attention ? rien, pas m?me ? ce qu'il mange. - O? donc est-il all?, ce chinois-l?? dit madame Vauquer en pla?ant les assiettes. - Est-ce qu'on sait? Il fait des trafics des cinq cents diables. - J'ai trop dormi, dit madame Vauquer. - Mais aussi madame est-elle fra?che comme une rose... En ce moment la sonnette se fit entendre, et Vautrin entra dans le salon en chantant de sa grosse voix J'ai longtemps parcouru le monde, Et l'on m'a vu de toute part... - Oh! oh! bonjour, madame Vauquer, dit-il en apercevant l'h?tesse, qu'il prit galamment dans ses bras. - Allons, finissez donc. - Dites impertinent, reprit-il. Allons, dites-le. Voulez-vous bien le dire? Tenez, je vais mettre le couvert avec vous. Ah! je suis gentil, n'est-ce pas? Courtiser la brune et la blonde, Aimer, soupirer... - je viens de voir quelque chose de singulier. ... au hasard. - Quoi? dit la veuve. - Le p?re Goriot ?tait ? huit heures et demie rue Dauphine, chez l'orf?vre qui ach?te de vieux couverts et des galons. Il lui a vendu pour une bonne somme un ustensile de m?nage, en vermeil, assez joliment tortill? pour un homme qui n'est pas de la manique. - Bah! vraiment? - Oui. Je revenais ici apr?s avoir conduit un de mes amis qui s'expatrie par les Messageries royales; j'ai attendu le p?re Goriot pour voir: histoire de rire. Il a remont? dans ce quartier-ci, rue des Gr?s, o? il est entr? dans la maison d'un usurier connu, nomm? Gobseck, un fier dr?le, capable de faire des dominos avec les os de son p?re; un juif, un arabe, un grec, un boh?mien, un homme qu'on serait bien embarrass? de d?valiser, il met ses ?cus la Banque. - Qu'est-ce que fait donc ce p?re Goriot? - Il ne fait rien, dit Vautrin, il d?fait. C'est un imb?cile assez b?te pour se ruiner ? aimer les filles qui... - Le voil?! dit Sylvie. - Christophe, cria le p?re Goriot, monte avec moi. Christophe suivit le p?re Goriot, et redescendit bient?t. - O? vas-tu? dit madame Vauquer ? son domestique. - Faire une commission pour monsieur Goriot. Qu'est-ce que c'est que ?a? dit Vautrin en arrachant des mains de Christophe une lettre sur laquelle il lut: A madame la comtesse Anastasie de Restaud. Et tu vas? reprit-il en tendant la lettre ? Christophe. - Rue du Helder. J'ai ordre de ne remettre ceci qu'? madame la comtesse. - Qu'est-ce qu'il y a l?-dedans? dit Vautrin en mettant la lettre au jour; un billet de banque? non. Il entrouvrit l'enveloppe.- Un billet acquitt?, s'?cria-t-il. Fourche! il est galant, le roquentin. Va, vieux lascar, dit-il en coiffant de sa large main Christophe, qu'il fit tourner sur lui-m?me comme un d?, tu auras un bon pourboire. Le couvert ?tait mis. Sylvie faisait bouillir le lait. Madame Vauquer allumait le po?le, aid?e par Vautrin, qui fredonnait toujours: J'ai longtemps parcouru le monde Et l'on m'a vu de toute part... Quand tout fut pr?t, madame Couture et mademoiselle Taillefer rentr?rent. - D'o? venez-vous donc si matin, ma belle dame? dit madame Vauquer ? madame Couture. - Nous venons de faire nos d?votions ? Saint-Etienne-du-Mont, ne devons-nous pas aller aujourd'hui chez monsieur Taillefer? Pauvre petite, elle tremble comme la feuille, reprit madame Couture en s'asseyant devant le po?le ? la bouche duquel elle pr?senta ses souliers qui fum?rent. - Chauffez-vous donc, Victorine, dit madame Vauquer. - C'est bien, mademoiselle, de prier le bon Dieu d'attendrir le coeur de votre p?re, dit Vautrin en avan?ant une chaise ? l'orpheline. Mais ?a ne suffit pas. Il vous faudrait un ami qui se charge?t de dire son fait ? ce marsouin-l?, un sauvage qui a, dit-on, trois millions, et qui ne vous donne pas de dot. Une belle fille a besoin de dot dans ce temps-ci. - Pauvre enfant, dit madame Vauquer. Allez, mon chou, votre monstre de p?re attire le malheur ? plaisir sur lui. A ces mots, les yeux de Victorine se mouill?rent de larmes, et la veuve s'arr?ta sur un signe que lui fit madame Couture. - Si nous pouvions seulement le voir, si je pouvais lui parler, lui remettre la derni?re lettre de sa femme, reprit la veuve du Commissaire-Ordonnateur. Je n'ai jamais os? la risquer par la poste; il conna?t mon ?criture... - O femmes innocentes, malheureuses et pers?cut?es, s'?cria Vautrin en interrompant, voil? donc o? vous en ?tes? D'ici ? quelques jours je me m?lerai de vos affaires, et tout ira bien. - Oh! monsieur, dit Victorine en jetant un regard ? la fois humide et br?lant ? Vautrin, qui ne s'en ?mut pas, si vous saviez un moyen d'arriver ? mon p?re, dites-lui bien que son affection et l'honneur de ma m?re me sont plus pr?cieux que toutes les richesses du monde. Si vous obteniez quelque adoucissement ? sa rigueur, je prierais Dieu pour vous. Soyez s?r d'une reconnaissance. - J'ai longtemps parcouru le monde, chanta Vautrin d'une voix ironique. En ce moment, Goriot, mademoiselle Michonneau, Poiret descendirent, attir?s peut-?tre par l'odeur du roux que faisait Sylvie pour accommoder les restes du mouton. A l'instant o? les sept convives s'attabl?rent en se souhaitant le bonjour, dix heures sonn?rent, l'on entendit dans la rue le pas de l'?tudiant.. - Ah! bien, monsieur Eug?ne, dit Sylvie, aujourd'hui vous allez d?jeuner avec tout le monde. L'?tudiant salua les pensionnaires, et s'assit aupr?s du p?re Goriot. - Il vient de m'arriver une singuli?re aventure, dit-il en se servant abondamment du mouton et se coupant un morceau de pain que madame Vauquer mesurait toujours de l'oeil. - Une aventure! dit Poiret. - Eh bien! pourquoi vous en ?tonneriez-vous, vieux chapeau? dit Vautrin ? Poiret. Monsieur est bien fait pour en avoir. Mademoiselle Taillefer coula timidement un regard sur le jeune ?tudiant. - Dites-nous votre aventure demanda madame Vauquer. - Hier j'?tais au bal chez madame la vicomtesse de Beaus?ant, une cousine ? moi, qui poss?de une maison magnifique, des appartements habill?s de soie, enfin qui nous a donn? une f?te superbe, o? je me suis amus? comme un roi... - Telet, dit Vautrin en interrompant net. - Monsieur, reprit vivement Eug?ne, que voulez-vous dire? - Je dis telet, parce que les roitelets s'amusent beaucoup plus que les rois. - C'est vrai: j'aimerais mieux ?tre ce petit oiseau sans souci que roi, parce... fit Poiret l'id?miste. - Enfin, reprit l'?tudiant en lui coupant la parole, je danse avec une des plus belles femmes du bal, une comtesse ravissante, la plus d?licieuse cr?ature que j'aie jamais vue. Elle ?tait coiff?e avec des fleurs de p?cher, elle avait au c?t? le plus beau bouquet de fleurs, des fleurs naturelles qui embaumaient; mais, bah! il faudrait que vous l'eussiez vue, il est impossible de peindre une femme anim?e par la danse. Eh bien! ce matin j'ai rencontr? cette divine comtesse, sur les neuf heures, ? pied, rue des Gr?s. Oh! le coeur m'a battu, je me figurais... - Qu'elle venait ici, dit Vautrin en jetant un regard profond ? l'?tudiant. Elle allait sans doute chez le papa Gobseck, un usurier. Si jamais vous fouillez des coeurs de femmes ? Paris, vous y trouverez l'usurier avant l'amant. Votre comtesse se nomme Anastasie de Restaud, et demeure rue du Helder. A ce nom, l'?tudiant regarda fixement Vautrin. Le p?re Goriot leva brusquement la t?te, il jeta sur les deux interlocuteurs un regard lumineux et plein d'inqui?tude qui surprit les pensionnaires. - Christophe arrivera trop tard, elle y sera donc all?e, s'?cria douloureusement Goriot. - J'ai devin?, dit Vautrin en se penchant ? l'oreille de madame Vauquer. Goriot mangeait machinalement et sans savoir ce qu'il mangeait. Jamais il n'avait sembl? plus stupide et plus absorb? qu'il l'?tait en ce moment. - Qui diable, monsieur Vautrin, a pu vous dire son nom? demanda Eug?ne. - Ah! ah! voil?, r?pondit Vautrin. Le p?re Goriot le savait bien, lui! pourquoi ne le saurais-je pas? - Monsieur Goriot, s'?cria l'?tudiant. - Quoi! dit le pauvre vieillard. Elle ?tait donc bien belle hier? - Qui? - Madame de Restaud. - Voyez-vous le vieux grigou, dit madame Vauquer a Vautrin, comme ses yeux s'allument. Il l'entretiendrait donc? dit ? voix basse mademoiselle Michonneau ? l'?tudiant. - Oh! oui, elle ?tait furieusement belle, reprit Eug?ne, que le p?re Goriot regardait avidement. Si madame de Beaus?ant n'avait pas ?t? l?, ma divine comtesse e?t ?t? la reine du bal, les jeunes gens n'avaient d'yeux que pour elle, j'?tais le douzi?me inscrit sur la liste, elle dansait toutes les contredanses. Les autres femmes enrageaient. Si une cr?ature a ?t? heureuse hier, c'?tait bien elle. On a bien raison de dire qu'il n'y a rien de plus beau que fr?gate ? la voile, cheval au galop et femme qui danse. - Hier en haut de la roue, chez une duchesse, dit Vautrin; ce matin en bas de l'?chelle chez un escompteur: voil? les Parisiennes. Si leurs maris ne peuvent entretenir leur luxe effr?n?, elles se vendent. Si elles ne savent pas se vendre, elles ?ventreraient leurs m?res pour y chercher de quoi briller. Enfin elles font les cent mille coups. Connu, connu! Le visage du p?re Goriot, qui s'?tait allum? comme le soleil d'un beau jour en entendant l'?tudiant, devint sombre ? cette cruelle observation de Vautrin. - Eh bien! dit madame Vauquer, o? donc est votre aventure? Lui avez-vous parl?? lui avez-vous demand? si elle voulait apprendre le Droit? - Elle ne m'a pas vu, dit Eug?ne. Mais rencontrer une des plus jolies femmes de Paris rue des Gr?s, ? neuf heures, une femme qui a d? rentrer du bal ? deux heures du matin, n'est-ce pas singulier? Il n'y a que Paris pour ces aventures-l?. - Bah! il y en a de bien plus dr?les, s'?cria Vautrin. Mademoiselle Taillefer avait ? peine ?cout?, tant elle ?tait pr?occup?e par la tentative qu'elle allait faire. Madame Couture lui fit signe de se lever pour aller s'habiller. Quand les deux dames sortirent, le p?re Goriot les imita. - Eh bien! l'avez-vous vu? dit madame Vauquer ? Vautrin et ? ses autres pensionnaires. Il est clair qu'il s'est ruin? pour ces femmes-l?. Jamais on ne me fera croire, s'?cria l'?tudiant, que la belle comtesse de Restaud appartienne au p?re Goriot.- Mais, lui dit Vautrin en l'interrompant, nous ne tenons pas a vous le faire croire. Vous ?tes encore trop jeune pour bien conna?tre Paris, vous saurez plus tard qu'il s'y rencontre ce que nous nommons des hommes ? passions... (A ces mots, mademoiselle Michonneau regarda Vautrin d'un air intelligent. Vous eussiez dit un cheval de r?giment entendant le son de la trompette.) Ah! ah! fit Vautrin en s'interrompant pour lui jeter un regard profond, que nous n'avons n?u nos petites passions, nous? (La vieille fille baissa les yeux comme une religieuse qui voit des statues.)- Eh bien! reprit-il, ces gens-l? chaussent une id?e et n'en d?mordent pas. Ils n'ont soif que d'une certaine eau prise ? une certaine fontaine, et souvent croupie; pour en boire, ils vendraient leurs femmes, leurs enfants; ils vendraient leur ?me au diable. Pour les uns, cette fontaine est le jeu, la Bourse, une collection de tableaux ou d'insectes, la musique; pour d'autres, c'est une femme qui sait leur cuisiner des friandises. A ceux-l?, vous leur offririez toutes les femmes de la terre, ils s'en moquent, ils ne veulent que celle qui satisfait leur passion. Souvent cette femme ne les aime pas du tout, vous les rudoie, leur vend fort cher des bribes de satisfaction; eh bien! mes farceurs ne se lassent pas, et mettraient leur derni?re couverture au Mont-de-Pi?t? pour lui apporter leur dernier ?cu. Le p?re Goriot est un de ces gens-l?. La comtesse l'exploite parce qu'il est discret, et voil? le beau monde! Le pauvre bonhomme ne pense qu'? elle. Hors de sa passion, vous le voyez, c'est une b?te brute. Mettez-le sur ce chapitre-l?, son visage ?tincelle comme un diamant. Il n'est pas difficile de deviner ce secret-l?. Il a port? ce matin du vermeil ? la fonte, et je l'ai vu entrant chez le papa Gobseck, rue des Gr?s. Suivez bien! En revenant, il a envoy? chez la comtesse de Restaud ce niais de Christophe qui nous a montr? l'adresse de la lettre dans laquelle ?tait un billet acquitt?. Il est clair que si la comtesse allait aussi chez le vieil escompteur, il y avait urgence. Le p?re Goriot a galamment financ? pour elle. Il ne faut pas coudre deux id?es pour voir clair l?-dedans. Cela vous prouve, mon jeune ?tudiant, que, pendant que votre comtesse riait, dansait, faisait ses singeries, balan?ait ses fleurs de p?cher, et pin?ait sa robe, elle ?tait dans ses petits souliers, comme on dit, en pensant ? ses lettres de change protest?es, ou ? celles de son amant. - Vous me donnez une furieuse envie de savoir la v?rit?. J'irai demain chez madame de Restaud, s'?cria Eug?ne. - Oui, dit Poiret, il faut aller demain chez madame de Restaud. - Vous y trouverez peut-?tre le bonhomme Goriot qui viendra toucher le montant de ses galanteries. - Mais, dit Eug?ne avec un air de d?go?t, votre Paris est donc un bourbier. - Et un dr?le de bourbier, reprit Vautrin. Ceux qui s'y crottent en voiture sont d'honn?tes gens, ceux qui s'y crottent ? pied sont des fripons. Ayez le malheur d'y d?crocher n'importe quoi, vous ?tes montr? sur la place du Palais-de-Justice comme une curiosit?. Volez un million, vous ?tes marqu? dans les salons comme une vertu. Vous payez trente millions ? la Gendarmerie et ? la justice pour maintenir cette morale-l?. joli! - Comment, s'?cria madame Vauquer, le p?re Goriot aurait fondu son d?jeuner de vermeil? - N'y avait-il pas deux tourterelles sur le couvercle? dit Eug?ne. - C'est bien cela. - Il y tenait donc beaucoup, il a pleur? quand il a eu p?tri l'?cuelle et le plat. je l'ai vu par hasard, dit Eug?ne. - Il y tenait comme ? sa vie, r?pondit la veuve. - Voyez-vous le bonhomme, combien il est passionn?, s'?cria Vautrin. Cette femme-l? sait lui chatouiller l'?me. L'?tudiant remonta chez lui. Vautrin sortit. Quelques instants apr?s, madame Couture et Victorine mont?rent dans un fiacre que Sylvie alla leur chercher. Poiret offrit son bras ? mademoiselle Michonneau, et tous deux all?rent se promener au Jardin des Plantes, pendant les deux belles heures de la journ?e. - Eh bien! les voil? donc quasiment mari?s, dit la grosse Sylvie. Ils sortent ensemble aujourd'hui pour la premi?re fois. Ils sont tous deux si secs que, s'ils se cognent, ils feront feu comme un briquet. - Gare au ch?le de mademoiselle Michonneau, dit en riant madame Vauquer, il prendra comme de l'amadou. A quatre heures du soir, quand Goriot rentra, il vit, ? la lueur de deux lampes fumeuses, Victorine dont les yeux ?taient rouges. Madame Vauquer ?coutait le r?cit de la visite infructueuse faite ? monsieur Taillefer pendant la matin?e. Ennuy? de recevoir sa fille et cette vieille femme, Taillefer les avait laiss? parvenir jusqu'? lui pour s'expliquer avec elles. - Ma ch?re dame, disait madame Couture ? madame Vauquer, figurez-vous qu'il n'a pas m?me fait asseoir Victorine, qu'est rest?e constamment debout. A moi, il m'a dit, sans se mettre en col?re, tout froidement, de nous ?pargner la peine de venir chez lui; que mademoiselle, sans dire sa fille, se nuisait dans son esprit en l'importunant (une fois par an, le monstre!); que la m?re de Victorine ayant ?t? ?pous?e sans fortune, elle n'avait rien ? pr?tendre; enfin les choses les plus dures, qui ont fait fondre en larmes cette pauvre petite. La petite s'est jet?e alors aux pieds de son p?re, et lui a dit avec courage qu'elle n'insistait autant que pour sa m?re, qu'elle ob?irait ? ses volont?s sans murmure, mais qu'elle le suppliait de lire le testament de la pauvre d?funte; elle a pris la lettre et la lui a pr?sent?e en disant les plus belles choses du monde et les mieux senties, je ne sais pas o? elle les a prises, Dieu les lui dictait, car la pauvre enfant ?tait si bien inspir?e qu'en l'entendant, moi, je pleurais comme une b?te. Savez-vous ce que faisait cet horreur d'homme, il se coupait les ongles, il a pris cette lettre que la pauvre madame Taillefer avait tremp?e de larmes, et l'a jet?e sur la chemin?e en disant: " C'est bon! " Il a voulu relever sa fille qui lui prenait les mains pour les lui baiser, mais il les a retir?es. Est-ce pas une sc?l?ratesse? Son grand dadais de fils est entr? sans saluer sa soeur. - C'est donc des monstres? dit le p?re Goriot. - Et puis, dit madame Couture sans faire attention ? l'exclamation du bonhomme, le p?re et le fils s'en sont all?s en me saluant et en me priant de les excuser, ils avaient des affaires pressantes. Voil? notre visite. Au moins, il a vu sa fille. Je ne sais pas comment il peut la renier, elle lui ressemble comme deux gouttes d'eau. Les pensionnaires, internes et externes, arriv?rent les uns apr?s les autres, en se souhaitant mutuellement le bonjour, et se disant de ces riens qui constituent, chez certaines classes parisiennes, un esprit drolatique dans lequel la b?tise entre comme ?l?ment principal, et dont le m?rite consiste particuli?rement dans le geste ou la prononciation. Cette esp?ce d'argot varie continuellement. La plaisanterie qui en est le principe n'a jamais un mois d'existence. Un ?v?nement politique, un proc?s en cour d'assises, une chanson des rues, les farces d'un acteur, tout sert ? entretenir ce jeu d'esprit qui consiste surtout ? prendre les id?es et les mots comme des volants, et ? se les renvoyer sur des raquettes. La r?cente invention du Diorama, qui portait l'illusion de l'optique ? un plus haut degr? que dans les Panoramas, avait amen? dans quelques ateliers de peinture la plaisanterie de parler en rama, esp?ce de charge qu'un jeune peintre, habitu? de la pension Vauquer, y avait inocul?e. - Eh bien! monsieurre Poiret, dit l'employ? au Mus?um, comment va cette petite sant?rama? Puis, sans attendre la r?ponse: Mesdames, vous avez du chagrin, dit-il ? madame Couture et ? Victorine. - Allons-nous dinaire? s'?cria Horace Bianchon, un ?tudiant en m?decine, ami de Rastignac, ma petite estomac est descendue osque ad talones. - Il fait un fameux froitorama! dit Vautrin. D?rangez-vous donc, p?re Goriot! Que diable! votre pied prend toute la gueule du po?le. - Illustre monsieur Vautrin, dit Bianchon, pourquoi dites-vous froitorama? il y a une faute, c'est froidorama. - Non, dit l'employ? au Mus?um, c'est froitorama, par la r?gle: j'ai froid aux pieds. - Ah! ah! - Voici son excellence le marquis de Rastignac, docteur en droit-travers, s'?cria Bianchon en saisissant Eug?ne par le cou et le serrant de mani?re ? l'?touffer. Oh?! les autres, oh?! Mademoiselle Michonneau entra doucement, salua les convives sans rien dire, et s'alla placer pr?s des trois femmes. - Elle me fait toujours grelotter, cette vieille chauve-souris, dit ? voix basse Bianchon ? Vautrin en montrant mademoiselle Michonneau. Moi qui ?tudie le syst?me de Gall, je lui trouve les bosses de judas. - Monsieur l'a connu? dit Vautrin. - Qui ne l'a pas rencontr?! r?pondit Bianchon. Ma parole d'honneur, cette vieille fille blanche me fait l'effet de ces longs vers qui finissent par ronger une poutre. - Voil? ce que c'est, jeune homme, dit le quadrag?naire en peignant ses favoris. Et rose, elle a v?cu ce que vivent les roses, L'espace d'un matin. - Ah! ah! voici une fameuse soupeaurama, dit Poiret en voyant Christophe qui entrait en tenant respectueusement le potage. - Pardonnez-moi, monsieur, dit madame Vauquer, c'est une soupe aux choux. Tous les jeunes gens ?clat?rent de rire. - Enfonc?, Poiret! - Poirrrrrette enfonc?! - Marquez deux points ? maman Vauquer, dit Vautrin. - Quelqu'un a-t-il fait attention au brouillard de ce matin? dit l'employ?. - C'?tait, dit Bianchon, un brouillard fr?n?tique et sans exemple, un brouillard lugubre, m?lancolique, vert, poussif, un brouillard Goriot. - Goriorama, dit le peintre, parce qu'on n'y voyait goutte. - H?, milord G??riotte, il ?tre questi?nne d? v?aus. Assis au bas-bout de la table, pr?s de la porte par laquelle on servait, le p?re Goriot leva la t?te en flairant un morceau de pain qu'il avait sous sa serviette, par une vieille habitude commerciale qui reparaissait quelquefois. - Eh bien! lui cria aigrement madame Vauquer d'une voix qui domina le bruit des cuillers, des assiettes et des voix, est-ce que vous ne trouvez pas le pain bon? - Au contraire, madame, r?pondit-il, il est fait avec de la farine d'Etampes, premi?re qualit?. - A quoi voyez-vous cela? lui dit Eug?ne. - A la blancheur, au go?t. - Au go?t du nez puisque vous le sentez, dit madame Vauquer. Vous devenez si ?conome que vous finirez par trouver le moyen de vous nourrir en humant l'air de la cuisine. - Prenez alors un brevet d'invention, cria l'employ? au Mus?um, vous ferez une belle fortune. - Laissez donc, il fait ?a pour nous persuader qu'il a ?t? vermicellier, dit le peintre. - Votre nez est donc une cornue, demanda encore l'employ? du Mus?um. - Cor quoi? fit Bianchon. - Cor-nouille. - Cor-nemuse. - Cor-naline. - Cor-niche. -Cor-nichon. -Cor-beau. -Cor-nac. -Cor-norama. Ces huit r?ponses partirent de tous les c?t?s de la salle avec la rapidit? d'un feu de file, et pr?t?rent d'autant plus ? rire, que le pauvre p?re Goriot regardait les convives d'un air niais, comme un homme qui t?che de comprendre une langue ?trang?re. - Cor? dit-il ? Vautrin qui se trouvait pr?s de lui. - Cor aux pieds, mon vieux! dit Vautrin en enfon?ant le chapeau du p?re Goriot par une tape qu'il lui appliqua sur la t?te et qui le fit descendre jusque sur les yeux. Le pauvre vieillard, stup?fait de cette brusque attaque, resta pendant un moment immobile. Christophe emporta l'assiette du bonhomme, croyant qu'il avait fini sa soupe; en sorte que quand Goriot, apr?s avoir relev? son chapeau, prit sa cuiller, il frappa la table. Tous les convives ?clat?rent de rire. - Monsieur, dit le vieillard, vous ?tes un mauvais plaisant, et si vous vous permettez encore de me donner de pareils renfoncements... - Eh bien, quoi, papa? dit Vautrin en l'interrompant. - Eh bien! vous payerez cela bien cher quelque jour... - En enfer, pas vrai? dit le peintre, dans ce petit coin noir o? l'on met les enfants m?chants! - Eh bien! mademoiselle, dit Vautrin ? Victorine, vous ne mangez pas. Le papa s'est donc montr? r?calcitrant? - Une horreur, dit madame Couture. - Il faut le mettre ? la raison, dit Vautrin. - Mais, dit Rastignac, qui se trouvait assez pr?s de Bianchon, mademoiselle pourrait intenter un proc?s sur la question des aliments, puisqu'elle ne mange pas. Eh! eh! voyez donc comme le p?re Goriot examine mademoiselle Victorine. Le vieillard oubliait de manger pour contempler la pauvre jeune fille dans les traits de laquelle ?clatait une douleur vraie, la douleur de l'enfant m?connu qui aime son p?re. - Mon cher, dit Eug?ne ? voix basse, nous nous sommes tromp?s sur le p?re Goriot. Ce n'est ni un imb?cile ni un homme sans nerfs. Applique-lui ton syst?me de Gall, et dis-moi ce que tu en penseras. Je lui ai vu cette nuit tordre un plat de vermeil, comme si c'e?t ?t? de la cire, et dans ce moment l'air de son visage trahit des sentiments extraordinaires. Sa vie me parait ?tre trop myst?rieuse pour ne pas valoir la peine d'?tre ?tudi?e. Oui, Bianchon, tu as beau rire, je ne plaisante pas. - Cet homme est un fait m?dical, dit Bianchon, d'accord; s'il veut, je le diss?que. - Non, t?te-lui la t?te. - Ah! bien, sa b?tise est peut-?tre contagieuse. Le lendemain Rastignac s'habilla fort ?l?gamment, et alla, vers trois heures de l'apr?s-midi, chez madame de Restaud, en se livrant pendant la route ? ces esp?rances ?tourdiment folles qui rendent la vie des jeunes gens si belle d'?motions: ils ne calculent alors ni les obstacles ni les dangers, ils voient en tout le succ?s, po?tisent leur existence par le seul jeu de leur imagination, et se font malheureux ou tristes par le renversement de projets qui ne vivaient encore que dans leurs d?sirs effr?n?s; s'ils n'?taient pas ignorants et timides, le monde social serait impossible. Eug?ne marchait avec mille pr?cautions pour ne se point crotter, mais il marchait en pensant ? ce qu'il dirait ? madame de Restaud, il s'approvisionnait d'esprit, il inventait les reparties d'une conversation imaginaire, il pr?parait ses mots fins, ses phrases ? la Talleyrand, en supposant de petites circonstances favorables ? la d?claration sur laquelle il fondait son avenir. Il se crotta, l'?tudiant, il fut forc? de faire cirer ses bottes et brosser son pantalon au Palais-Royal. " Si j'?tais riche, se dit-il en changeant une pi?ce de trente sous qu'il avait prise en cas de malheur, je serais all? en voiture, j'aurais pu penser ? mon aise. " Enfin il arriva rue du Helder et demanda la comtesse de Restaud. Avec la rage froide d'un homme s?r de triompher un jour, il re?ut le coup d'oeil m?prisant des gens qui l'avaient vu traversant la cour ? pied, sans avoir entendu le bruit d'une voiture ? la porte. Ce coup d'oeil lui fut d'autant plus sensible qu'il avait d?j? compris son inf?riorit? en entrant dans cette cour, o? piaffait un beau cheval richement attel? ? l'un de ces cabriolets pimpants qui affichent le luxe d'une existence dissipatrice, et sous-entendent l'habitude de toutes les f?licit?s parisiennes. Il se mit, ? lui tout seul, de mauvaise humeur. Les tiroirs ouverts dans son cerveau et qu'il comptait trouver pleins d'esprit se ferm?rent, il devint stupide. En attendant la r?ponse de la comtesse, ? laquelle un valet de chambre allait dire les noms du visiteur, Eug?ne se posa sur un seul pied devant une crois?e de l'antichambre, s'appuya le coude sur une espagnolette, et regarda machinalement dans la cour. Il trouvait le temps long, il s'en serait all? s'il n'avait pas ?t? dou? de cette t?nacit? m?ridionale qui enfante des prodiges quand elle va en ligne droite. - Monsieur, dit le valet de chambre, madame est dans son boudoir et fort occup?e, elle ne m'a pas r?pondu; mais si monsieur veut passer au salon, il y a d?j? quelqu'un. Tout en admirant l'?pouvantable pouvoir de ces gens qui, d'un seul mot, accusent ou jugent leurs ma?tres, Rastignac ouvrit d?lib?r?ment la porte par laquelle ?tait sorti le valet de chambre, afin sans doute de faire croire ? ces insolents valets qu'il connaissait les ?tres de la maison; mais d?boucha fort ?tourdiment dans une pi?ce o? se trouvaient des lampes, des buffets, un appareil ? chauffer des serviettes pour le bain, et qui menait ? la fois dans un corridor obscur et dans un escalier d?rob?. Les rires ?touff?s qu'il entendit dans l'antichambre mirent le comble ? sa confusion. - Monsieur, le salon est par ici, lui dit le valet de chambre avec ce faux respect qui semble ?tre une raillerie de plus. Eug?ne revint sur ses pas avec une telle pr?cipitation qu'il se heurta contre une baignoire, mais il retint assez heureusement son chapeau pour l'emp?cher de tomber dans le bain. En ce moment, une porte s'ouvrit au fond du long corridor ?clair? par une petite lampe, Rastignac y entendit ? la fois la voix de madame de Restaud, celle du p?re Goriot, et le bruit d'un baiser. Il entra dans la salle ? manger, la traversa, suivit le valet de chambre, et rentra dans un premier salon o? il resta pos? devant la fen?tre, en s'apercevant qu'elle avait vue sur la cour. Il voulait voir si ce p?re Goriot ?tait bien r?ellement son p?re Goriot. Le coeur lui battait ?trangement, il se souvenait des ?pouvantables r?flexions de Vautrin. Le valet de chambre attendait Eug?ne ? la porte du salon, mais il en sortit tout ? coup un ?l?gant jeune homme, qui dit impatiemment " je m'en vais, Maurice. Vous direz ? madame la comtesse que je l'ai attendue plus d'une demi-heure. " Cet impertinent, qui sans doute avait le droit de l'?tre, chantonna quelque roulade italienne en se dirigeant vers la fen?tre o? stationnait Eug?ne, autant pour voir la figure de l'?tudiant que pour regarder dans la cour. - Mais monsieur le comte ferait mieux d'attendre encore un instant, Madame a fini, dit Maurice en retournant ? l'antichambre. En ce moment, le p?re Goriot d?bouchait pr?s de la porte coch?re par la sortie du petit escalier. Le bonhomme tirait son parapluie et se disposait ? le d?ployer, sans faire attention que la grande porte ?tait ouverte pour donner passage ? un jeune homme d?cor? qui conduisait un tilbury. Le p?re Goriot n'eut que le temps de se jeter en arri?re pour n'?tre pas ?cras?. Le taffetas du parapluie avait effray? le cheval, qui fit un l?ger ?cart en se pr?cipitant vers le perron. Ce jeune homme d?tourna la t?te d'un air de col?re, regarda le p?re Goriot, et lui fit, avant qu'il ne sortit, un salut qui peignait la consid?ration forc?e que l'on accorde aux usuriers dont on a besoin, ou ce respect n?cessaire exig? par un homme tar?, mais dont on rougit plus tard. Le p?re Goriot r?pondit par un petit salut amical, plein de bonhomie. Ces ?v?nements se pass?rent avec la rapidit? de l'?clair. Trop attentif pour s'apercevoir qu'il n'?tait pas seul, Eug?ne entendit tout ? coup la voix de la comtesse. - Ah! Maxime, vous vous en alliez, dit-elle avec un ton de reproche o? se m?lait un peu de d?pit. La comtesse n'avait pas fait attention ? l'entr?e du tilbury. Rastignac se retourna brusquement et vit la comtesse coquettement v?tue d'un peignoir en cachemire blanc, ? noeuds roses, coiff?e n?gligemment, comme le sont les femmes de Paris au matin; elle embaumait, elle avait sans doute pris un bain, et sa beaut?, pour ainsi dire assouplie, semblait plus voluptueuse; ses yeux ?taient humides. L'oeil des jeunes gens sait tout voir: leurs esprits s'unissent aux rayonnements de la femme comme une plante aspire dans l'air des substances qui lui sont propres. Eug?ne sentit donc la fra?cheur ?panouie des mains de cette femme sans avoir besoin d'y toucher. Il voyait, ? travers le cachemire, les teintes ros?es du corsage que le peignoir, l?g?rement entrouvert, laissait parfois ? nu, et sur lequel son regard s'?talait. Les ressources du busc ?taient inutiles ? la comtesse, la ceinture marquait seule sa taille flexible, son cou invitait ? l'amour, ses pieds ?taient jolis dans les pantoufles. Quand Maxime prit cette main pour la baiser, Eug?ne aper?ut alors Maxime, et la comtesse aper?ut Eug?ne. - Ah! c'est vous, monsieur de Rastignac, je suis bien aise de vous voir, dit-elle d'un air auquel savent ob?ir les gens d'esprit. Maxime regardait alternativement Eug?ne et la comtesse d'une mani?re assez significative pour faire d?camper l'intrus. " Ah ??, ma ch?re, j'esp?re que tu vas me mettre ce petit dr?le ? la porte! " Cette phrase ?tait une traduction claire et intelligible des regards du jeune homme impertinemment fier que la comtesse Anastasie avait nomm? Maxime, et dont elle consultait le visage de cette intention soumise qui dit tous les secrets d'une femme sans qu'elle s'en doute. Rastignac se sentit une haine violente pour ce jeune homme. D'abord les beaux cheveux blonds et bien fris?s de Maxime lui apprirent combien les siens ?taient horribles. Puis Maxime avait des bottes fines et propres, tandis que les siennes, malgr? le soin qu'il avait pris en marchant, s'?taient empreintes d'une l?g?re teinte de boue. Enfin Maxime portait une redingote qui lui serait ?l?gamment la taille et le faisait ressembler ? une jolie femme, tandis qu'Eug?ne avait ? deux heures et demie un habit noir. Le spirituel enfant de la Charente sentit la sup?riorit? que la mise donnait ? ce dandy, mince et grand, ? l'oeil clair, au teint p?le, un de ces hommes capables de ruiner des orphelins. Sans attendre la r?ponse d'Eug?ne, madame de Restaud se sauva comme ? tire-d'aile dans l'autre salon, en laissant flotter les pans de son peignoir qui se roulaient et se d?roulaient de mani?re ? lui donner l'apparence d'un papillon; et Maxime la suivit. Eug?ne furieux suivit Maxime et la comtesse. Ces trois personnages se trouv?rent donc en pr?sence, ? la hauteur de la chemin?e, au milieu du grand salon. L'?tudiant savait bien qu'il allait g?ner cet odieux Maxime; mais, au risque de d?plaire ? madame de Restaud, il voulut g?ner le dandy. Tout ? coup, en se souvenant d'avoir vu ce jeune homme au bal de madame de Beaus?ant, il devina ce qu'?tait Maxime pour madame de Restaud, et avec cette audace juv?nile qui fait commettre de grandes sottises ou obtenir de grand succ?s, il se dit: " Voil? mon rival, je veux triompher de lui. " L'imprudent! il ignorait que le comte Maxime de Trailles se laissait insulter, tirait le premier et tuait son homme. Eug?ne ?tait un adroit chasseur, mais il n'avait pas encore abattu vingt poup?es sur vingt-deux dans un tir. Le jeune comte se jeta dans une berg?re au coin du feu, prit les pincettes et fouilla le foyer par un mouvement si violent, si grimaud, que le beau visage d'Anastasie se chagrina soudain. La jeune femme se tourna vers Eug?ne, et lui lan?a un de ces regards froidement interrogatifs qui disent si bien: Pourquoi ne vous en allez-vous pas? que les gens bien ?lev?s savent aussit?t faire de ces phrases qu'il faudrait appeler des phrases de sortie. Eug?ne prit un air agr?able et dit Madame, j'avais h?te de vous voir pour... Il s'arr?ta tout court. Une porte s'ouvrit. Le monsieur qui conduisait le tilbury se montra soudain, sans chapeau, ne salua pas la comtesse, regarda soucieusement Eug?ne, et tendit la main ? Maxime, en lui disant: " Bonjour " avec une expression fraternelle qui surprit singuli?rement Eug?ne. Les jeunes gens de province ignorent combien est douce la vie ? trois. - Monsieur de Restaud, dit la comtesse ? l'?tudiant en lui montrant son mari. Eug?ne s'inclina profond?ment. - Monsieur, dit-elle en continuant et en pr?sentant Eug?ne au comte de Restaud, est monsieur de Rastignac, parent de madame la vicomtesse de Beaus?ant par les Marcillac, et que j'ai eu le plaisir de rencontrer ? son dernier bal. Parent de madame la vicomtesse de Beaus?ant par les Marcillac! ces mots, que la comtesse pronon?a presque emphatiquement, par suite de l'espace d'orgueil qu'?prouve une ma?tresse de maison ? prouver qu'elle n'a chez elle que des gens de distinction, furent d'un effet magique, le comte quitta son air froidement c?r?monieux et salua l'?tudiant. - Enchant?, dit-il, monsieur, de pouvoir faire votre connaissance. Le comte Maxime de Trailles lui-m?me jeta sur Eug?ne un regard inquiet et quitta tout ? coup son air impertinent. Ce coup de baguette, d? ? la puissante intervention d'un nom, ouvrit trente cases dans le cerveau du M?ridional, et lui rendit l'esprit qu'il avait pr?par?. Une soudaine lumi?re lui fit voir clair dans l'atmosph?re de la haute soci?t? parisienne, encore t?n?breuse pour lui. La Maison Vauquer, le p?re Goriot ?taient alors bien loin de sa pens?e. - Je croyais les Marcillac ?teints? dit le comte de Restaud ? Eug?ne. - Oui, monsieur, r?pondit-il. Mon grand-oncle, le chevalier de Rastignac, a ?pous? l'h?riti?re de la famille de Marcillac. Il n'a eu qu'une fille, qui a ?pous? le mar?chal de Clarimbault, a?eul maternel de madame de Beaus?ant. Nous sommes la branche cadette, branche d'autant plus pauvre que mon grand-oncle, vice-amiral, a tout perdu au service du Roi. Le gouvernement r?volutionnaire n'a pas voulu admettre nos cr?ances dans la liquidation qu'il a faite de la Compagnie des Indes. - Monsieur votre grand-oncle ne commandait-il pas le Vengeur avant 1789? - Pr?cis?ment. - Alors, il a connu mon grand-p?re, qui commandait le Warwick. Maxime haussa l?g?rement les ?paules en regardant madame de Restaud, et eut l'air de lui dire: " S'il se met ? causer marine avec celui-l? nous sommes perdus. " Anastasie comprit le regard de monsieur de Trailles. Avec cette admirable puissance que poss?dent les femmes, elle se mit ? sourire en disant: " Venez, Maxime; j'ai quelque chose ? vous demander. Messieurs, nous vous laisserons naviguer de conserve sur le Warwick et sur le Vengeur. " Elle se leva et fit un signe plein de tra?trise railleuse ? Maxime, qui prit avec elle la route du boudoir. A peine ce couple morganatique, jolie expression allemande qui n'a pas son ?quivalent en fran?ais, avait-il atteint la porte que le comte interrompit sa conversation avec Eug?ne. - Anastasie! restez donc, ma ch?re, s'?cria-t-il avec humeur, vous savez bien que... - Je reviens, je reviens, dit-elle en l'interrompant, il ne me faut qu'un moment pour dire ? Maxime ce dont je veux le charger. Elle revint promptement. Comme toutes les femmes qui, forc?es d'observer le caract?re de leurs maris pour pouvoir se conduire ? leur fantaisie, savent reconna?tre jusqu'o? elles peuvent aller afin de ne pas perdre une confiance pr?cieuse, et qui alors ne les choquent jamais dans les petites choses de la vie, la comtesse avait vu d'apr?s les inflexions de la voix du comte qu'il n'y aurait aucune s?curit? ? rester dans le boudoir. Ces contretemps ?taient dus ? Eug?ne. Aussi la comtesse montra-t-elle l'?tudiant d'un air et par un geste pleins de d?pit ? Maxime, qui dit fort ?pigrammatiquement au comte, ? sa femme et ? Eug?ne:- Ecoutez, vous ?tes en affaires, je ne veux pas vous g?ner; adieu. Il se sauva. - Restez donc, Maxime! cria le comte. - Venez d?ner, dit la comtesse qui, laissant encore une fois Eug?ne et le comte, suivit Maxime dans le premier salon o? ils rest?rent assez de temps ensemble pour croire que monsieur de Restaud cong?dierait Eug?ne. Rastignac les entendait tour ? tour ?clatant de rire, causant, se taisant; mais le malicieux ?tudiant faisait de l'esprit avec monsieur de Restaud, le flattait ou l'embarquait dans des discussions, afin de revoir la comtesse et de savoir quelles ?taient ses relations avec le p?re Goriot. Cette femme, ?videmment amoureuse de Maxime; cette femme, ma?tresse de son mari, li?e secr?tement au vieux vermicellier, lui semblait tout un myst?re. Il voulait p?n?trer ce myst?re, esp?rant ainsi pouvoir r?gner en souverain sur cette femme si ?minemment Parisienne. - Anastasie, dit le comte appelant de nouveau sa femme. - Allons, mon pauvre Maxime, dit-elle au jeune homme, il faut se r?signer. A ce soir... - J'esp?re, Nasie, lui dit-il ? l'oreille, que vous consignerez ce petit homme dont les yeux s'allumaient comme des charbons quand votre peignoir s'entrouvrait. Il vous ferait des d?clarations, vous compromettrait, et vous me forceriez ? le tuer. - Etes-vous fou, Maxime? dit-elle. Ces petits ?tudiants ne sont-ils pas, au contraire, d'excellents paratonnerres? je le ferai, certes, prendre en grippe ? Restaud. Maxime ?clata de rire et sortit suivi de la comtesse, qui se mit ? la fen?tre pour le voir montant en voiture, faire piaffer son cheval, et agitant son fouet. Elle ne revint que quand la grande porte fut ferm?e. - Dites donc, lui cria le comte quand elle rentra, ma ch?re, la terre o? demeure la famille de monsieur n'est pas loin de Verteuil, sur la Charente. Le grand-oncle de monsieur et mon grand-p?re se connaissaient. - Enchant?e d'?tre en pays de connaissance, dit la comtesse distraite. - Plus que vous ne le croyez, dit ? voix basse Eug?ne. - Comment? dit-elle vivement. - Mais, reprit l'?tudiant, je viens de voir sortir de chez vous un monsieur avec lequel je suis porte ? porte dans la m?me pension, le p?re Goriot. A ce nom enjoliv? du mot p?re, le comte, qui tisonnait, jeta les pincettes dans le feu, comme si elles lui eussent br?l? les mains, et se leva. - Monsieur, vous auriez pu dire monsieur Goriot! s'?cria-t-il. La comtesse p?lit d'abord en voyant l'impatience de son mari, puis elle rougit, et fut ?videmment embarrass?e; elle r?pondit d'une voix qu'elle voulut rendre naturelle, et d'un air faussement d?gag?: " Il est impossible de conna?tre quelqu'un que nous aimions mieux... " Elle s'interrompit, regarda son piano, comme s'il se r?veillait en elle quelque fantaisie, et dit Aimez-vous la musique, monsieur. - Beaucoup, r?pondit Eug?ne devenu rouge et b?tifi? par l'id?e confuse qu'il eut d'avoir commis quelque lourde sottise. - Chantez-vous? s'?cria-t-elle en s'en allant ? son piano dont elle attaqua vivement toutes les touches en les remuant depuis l'ut d'en bas jusqu'au fa d'en haut. Rrrrah! - Non, madame. Le comte de Restaud se promenait de long en large. - C'est dommage, vous ?tes priv? d'un grand moyen de succ?s.- Ca-a-ro, ca-a-ro, ca-a-a-a-ro, non dubita-re, chanta la comtesse. En pronon?ant le nom du p?re Goriot, Eug?ne avait donn? un coup de baguette magique, mais dont l'effet ?tait inverse de celui qu'avaient frapp? ces mots: parent de madame de Beaus?ant. Il se trouvait dans la situation d'un homme introduit par faveur chez un amateur de curiosit?s, et qui, touchant par m?garde une armoire pleine de figures sculpt?es, fait tomber trois ou quatre t?tes mal coll?es. Il aurait voulu se jeter dans un gouffre. Le visage de madame de Restaud ?tait sec, froid, et ses yeux devenus indiff?rents fuyaient ceux du malencontreux ?tudiant. - Madame, dit-il, vous avez ? causer avec monsieur de Restaud, veuillez agr?er mes hommages, et me permettre... - Toutes les fois que vous viendrez, dit pr?cipitamment la comtesse en arr?tant Eug?ne par un geste, vous ?tes s?r de nous faire, ? monsieur de Restaud comme ? moi, le plus vif plaisir. Eug?ne salua profond?ment le couple et sortit suivi de monsieur de Restaud, qui, malgr? ses instances, l'accompagna jusque dans l'antichambre. - Toutes les fois que monsieur se pr?sentera, dit le comte ? Maurice, ni madame ni moi nous n'y serons. Quand Eug?ne mit pied sur le perron, il s'aper?ut qu'il pleuvait.- Allons, se dit-il, je suis venu faire une gaucherie dont j'ignore la cause et la port?e, je g?terai par-dessus le march? mon habit et mon chapeau. je devrais rester dans un coin ? piocher le Droit, ne penser qu'? devenir un rude magistrat. Puis-je aller dans le monde quand, pour y manoeuvrer convenablement, il faut un tas de cabriolets, de bottes cir?es, d'agr?s indispensables, de cha?nes d'or, d?s le matin des gants de daim blancs qui co?tent six francs, et toujours des gants jaunes le soir? Vieux dr?le de p?re Goriot, va! Quand il se trouva sous la porte de la rue, le cocher d'une voiture de louage, qui venait sans doute de remiser de nouveaux mari?s et qui ne demandait pas mieux que de voler ? son ma?tre quelques courses de contrebande, fit ? Eug?ne un signe en le voyant sans parapluie, en habit noir, gilet blanc, gants jaunes et bottes cir?es. Eug?ne ?tait sous l'empire de ces rages sourdes qui poussent un jeune homme ? s'enfoncer de plus en plus dans l'ab?me o? il est entr?, comme s'il esp?rait y trouver une heureuse issue. Il consentit par un mouvement de t?te ? la demande du cocher. Sans avoir plus de vingt-deux sous dans sa poche, il monta dans la voiture o? quelques grains de fleurs d'oranger et des brins de cannetille attestaient le passage des mari?s. - O? monsieur va-t-il? demanda le cocher, qui n'avait d?j? plus ses gants blancs. - Parbleu! se dit Eug?ne, puisque je m'enfonce, il faut au moins que cela me serve ? quelque chose! Allez ? l'h?tel de Beaus?ant, ajouta-t-il ? haute voix. - Lequel? dit le cocher Mot sublime qui confondit Eug?ne. Cet ?l?gant in?dit ne savait pas qu'il y avait deux h?tels de Beaus?ant, il ne connaissait pas combien il ?tait riche en parents qui ne se souciaient pas de lui. - Le vicomte de Beaus?ant, rue... - De Grenelle, dit le cocher en hochant la t?te et l'interrompant. Voyez-vous, il y a encore l'h?tel du comte et du marquis de Beaus?ant, rue Saint-Dominique, ajouta-t-il en relevant le marchepied. - Je le sais bien, r?pondit Eug?ne d'un air sec. Tout le monde aujourd'hui se moque donc de moi! dit-il en jetant son chapeau sur les coussins de devant. Voil? une escapade qui va me co?ter la ran?on d'un roi. Mais au moins je vais faire ma visite ? ma soi-disant cousine d'une mani?re solidement aristocratique. Le p?re Goriot me co?te d?j? au moins dix francs, le vieux sc?l?rat! Ma foi, je vais raconter mon aventure ? madame de Beaus?ant, peut-?tre la ferais-je rire. Elle saura sans doute le myst?re des liaisons criminelles de ce vieux rat sans queue et de cette belle femme. Il vaut mieux plaire ? ma cousine que de me cogner contre cette femme immorale, qui me fait l'effet d'?tre bien co?teuse. Si le nom de la belle vicomtesse est si puissant, de quel poids doit donc ?tre sa personne? Adressons-nous en haut. Quand on s'attaque ? quelque chose dans le ciel, il faut viser Dieu! Ces paroles sont la formule br?ve des mille et une pens?es entre lesquelles il flottait. Il reprit un peu de calme et d'assurance en voyant tomber la pluie. Il se dit que s'il allait dissiper deux des pr?cieuses pi?ces de cent sous qui lui restaient, elles seraient heureusement employ?es ? la conservation de son habit, de ses bottes et de son chapeau. Il n'entendit pas sans un mouvement d'hilarit? son cocher criant: La porte, s'il vous pla?t? Un suisse rouge et dor? fit grogner sur ses gonds la porte de l'h?tel, et Rastignac vit avec une douce satisfaction sa voiture passant sous le porche, tournant dans la cour, et s'arr?tant sous la marquise du perron. Le cocher ? grosse houppelande bleue bord?e de rouge vint d?plier le marchepied. En descendant de sa voiture, Eug?ne entendit des rires ?touff?s qui partaient sous le p?ristyle. Trois ou quatre valets avaient d?j? plaisant? sur cet ?quipage de mari?e vulgaire. Leur rire ?claira l'?tudiant au moment o? il compara cette voiture ? l'un des plus ?l?gants coup?s de Paris, attel? de deux cheveux fringants qui avaient des roses ? l'oreille, qui mordaient leur frein, et qu'un cocher poudr?, bien cravat?, tenait en bride comme s'ils eussent voulu s'?chapper. A la Chauss?e-d'Antin, madame de Restaud avait dans sa cour le fin cabriolet de l'homme de vingt-six ans. Au faubourg Saint-Germain, attendait le luxe d'un grand seigneur, un ?quipage que trente mille francs n'auraient pas pay?. - Qui donc est l?? se dit Eug?ne en comprenant un peu tardivement qu'il devait se rencontrer ? Paris bien peu de femmes qui ne fussent occup?es, et que la conqu?te d'une de ces reines co?tait plus que du sang. Diantre! ma cousine aura sans doute aussi son Maxime. Il monta le perron la mort dans l'?me. A son aspect la porte vitr?e s'ouvrit; il trouva les valets s?rieux comme des ?nes qu'on ?trille. La f?te ? laquelle il avait assist? s'?tait donn?e dans les grands appartements de r?ception, situ?s au rez-de-chauss?e de l'h?tel de Beaus?ant. N'ayant pas eu le temps, entre l'invitation et le bal, de faire une visite ? sa cousine, il n'avait donc pas encore p?n?tr? dans les appartements de madame de Beaus?ant; il allait donc voir pour la premi?re fois les merveilles de cette ?l?gance personnelle qui trahit l'?me et les moeurs d'une femme de distinction. Etude d'autant plus curieuse que le salon de madame de Restaud lui fournissait un terme de comparaison. A quatre heures et demie la vicomtesse ?tait visible. Cinq minutes plus t?t, elle n'e?t pas re?u son cousin. Eug?ne, qui ne savait rien des diverses ?tiquettes parisiennes, fut conduit par un grand escalier plein de fleurs, blanc de ton, ? rampe dor?e, ? tapis rouge, chez madame de Beaus?ant, dont il ignorait la biographie verbale, une de ces changeantes histoires qui se content tous les soirs d'oreille ? oreille dans les salons de Paris. La vicomtesse ?tait li?e depuis trois ans avec un des plus c?l?bres et des plus riches seigneurs portugais, le marquis d'Ajuda-Pinto. C'?tait une de ces liaisons innocentes qui ont tant d'attraits pour les personnes ainsi li?es, qu'elles ne peuvent supporter personne en tiers. Aussi le vicomte de Beaus?ant avait-il donn? lui-m?me l'exemple au public en respectant, bon gr?, mal gr?, cette union morganatique. Les personnes qui, dans les premiers jours de cette amiti?, vinrent voir la vicomtesse ? deux heures, y trouvaient le marquis d'Ajuda-Pinto. Madame de Beaus?ant, incapable de fermer sa porte, ce qui e?t ?t? fort inconvenant, recevait si froidement les gens et contemplait si studieusement sa corniche, que chacun comprenait combien il la g?nait. Quand on sut dans Paris qu'on g?nait madame de Beaus?ant en venant la voir entre deux et quatre heures, elle se trouva dans la solitude la plus compl?te. Elle allait aux Bouffons ou ? l'Op?ra en compagnie de monsieur de Beaus?ant et de monsieur d'Ajuda-Pinto; mais en homme qui sait vivre, monsieur de Beaus?ant quittait toujours sa femme et le Portugais apr?s les y avoir install?s. Monsieur d'Ajuda devait se marier. Il ?pousait une demoiselle de Rochefide. Dans toute la haute soci?t? une seule personne ignorait encore ce mariage, cette personne ?tait madame de Beaus?ant. Quelques-unes de ses amies lui en avaient bien parl? vaguement; elle en avait ri, croyant que ses amies voulaient troubler un bonheur jalous?. Cependant les bans allaient se publier. Quoiqu'il f?t venu pour notifier ce mariage ? la vicomtesse, le beau Portugais n'avait pas encore os? dire un tra?tre mot. Pourquoi? rien sans doute n'est plus difficile que de notifier ? une femme un semblable ultimatum. Certains hommes se trouvent plus ? l'aise sur le terrain, devant un homme qui leur menace le coeur avec une ?p?e, que devant une femme qui, apr?s avoir d?bit? ses ?l?gies pendant deux heures, fait la morte et demande des sels. En ce moment donc monsieur d'Ajuda-Pinto ?tait sur les ?pines, et voulait sortir, en se disant que madame de Beaus?ant apprendrait cette nouvelle, il lui ?crirait, il serait plus commode de traiter ce galant assassinat par correspondance que de vive voix. Quand le valet de chambre de la vicomtesse annon?a monsieur Eug?ne de Rastignac, il fit tressaillir de joie le marquis d'Ajuda-Pinto. Sachez-le bien, une femme aimante est encore plus ing?nieuse ? se cr?er des doutes qu'elle n'est habile ? varier le plaisir. Quand elle est sur le point d'?tre quitt?e, elle devine plus rapidement le sens d'un geste que le coursier de Virgile ne flaire les lointains corpuscules qui lui annoncent l'amour. Aussi comptez que madame de Beaus?ant surprit ce tressaillement involontaire, l?ger, mais na?vement ?pouvantable. Eug?ne ignorait qu'on ne doit jamais se pr?senter chez qui que ce soit ? Paris sans s'?tre fait conter par les amis de la maison l'histoire du mari, celle de la femme ou des enfants, afin de n'y commettre aucune de ces balourdises dont on dit pittoresquement en Pologne: Attelez cinq boeufs ? votre char! sans doute pour vous tirer du mauvais pas o? vous vous embourbez. Si ces malheurs de la conversation n'ont encore aucun nom en France, on les y suppose sans doute impossibles, par suite de l'?norme publicit? qu'y obtiennent les m?disances. Apr?s s'?tre embourb? chez madame de Restaud, qui ne lui avait pas m?me laiss? le temps d'atteler les cinq boeufs ? son char, Eug?ne seul ?tait capable de recommencer son m?tier de bouvier, en se pr?sentant chez madame de Beaus?ant. Mais s'il avait horriblement g?n? madame de Restaud et monsieur de Trailles, il tirait d'embarras monsieur d'Ajuda. - Adieu, dit le Portugais en s'empressant de gagner la porte quand Eug?ne entra dans un petit salon coquet, gris et rose, o? le luxe semblait n'?tre que de l'?l?gance. - Mais ? ce soir, dit madame de Beaus?ant en retournant la t?te et jetant un regard au marquis. N'allons-nous pas aux Bouffons? - Je ne le puis, dit-il en prenant le bouton de la porte. Madame de Beaus?ant se leva, le rappela pr?s d'elle, sans faire la moindre attention ? Eug?ne, qui, debout, ?tourdi par les scintillements d'une richesse merveilleuse, croyait ? la r?alit? des contes arabes, et ne savait o? se fourrer en se trouvant en pr?sence de cette femme sans ?tre remarqu? par elle. La vicomtesse avait lev? l'index de sa main droite, et par un joli mouvement d?signait au marquis une place devant elle. Il y eut dans ce geste un si violent despotisme de passion que le marquis laissa le bouton de la porte et vint. Eug?ne le regarda non sans envie. - Voil?, se dit-il, l'homme au coup?! Mais il faut donc avoir des chevaux fringants, des livr?es et de l'or ? flots pour obtenir le regard d'une femme de Paris? Le d?mon du luxe le mordit au coeur, la fi?vre du gain le prit, la soif de l'or lui s?cha la gorge. Il avait cent trente francs pour son trimestre. Son p?re, sa m?re, ses fr?res, ses soeurs, sa tante, ne d?pensaient pas deux cents francs par mois, ? eux tous. Cette rapide comparaison entre sa situation pr?sente et le but auquel il fallait parvenir contribu?rent ? le stup?fier. - Pourquoi, dit la vicomtesse en riant, ne pouvez-vous pas venir aux Italiens? - Des affaires! je d?ne chez l'ambassadeur d'Angleterre. - Vous les quitterez. Quand un homme trompe, il est invinciblement forc? d'entasser mensonges sur mensonges. Monsieur d'Ajuda dit alors en riant: " Vous l'exigez? " - Oui, certes. - Voil? ce que je voulais me faire dire, r?pondit-il en jetant un de ces fins regards qui auraient rassur? toute autre femme. Il prit la main de la vicomtesse, la baisa et partit. Eug?ne passa la main dans ses cheveux et se tortilla pour saluer en croyant que madame de Beaus?ant allait penser ? lui; tout ? coup elle s'?lance, se pr?cipite dans la galerie, accourt ? la fen?tre et regarde monsieur d'Ajuda pendant qu'il montait en voiture; elle pr?te l'oreille ? l'ordre, et entend le chasseur r?p?tant au cocher: " Chez monsieur de Rochefide. " Ces mots, et la mani?re dont d'Ajuda se plongea dans sa voiture, furent l'?clair et la foudre pour cette femme, qui revint en proie ? de mortelles appr?hensions. Les plus horribles catastrophes ne sont que cela dans le grand monde. La vicomtesse rentra dans sa chambre ? coucher, se mit ? sa table, et prit un joli papier. Du moment, ?crivait-elle, o? vous d?nez chez les Rochefide, et non ? l'ambassade anglaise, vous ne devez une explication, je vous attends. Apr?s avoir redress? quelques lettres d?figur?es par le tremblement convulsif de sa main, elle mit un C qui voulait dire Claire de Bourgogne, et sonna. - Jacques, dit-elle ? son valet de chambre qui vint aussit?t, vous irez ? sept heures et demie chez monsieur de Rochefide, vous y demanderez le marquis d'Ajuda. Si monsieur le marquis y est, vous lui ferez parvenir ce billet sans demander de r?ponse; s'il n'y est pas, vous reviendrez et me rapporterez ma lettre. - Madame la vicomtesse a quelqu'un dans son salon. - Ah! c'est vrai, dit-elle en poussant la porte. Eug?ne commen?ait ? se trouver tr?s mal ? l'aise, il aper?ut enfin la vicomtesse qui lui dit d'un ton dont l'?motion lui remua les fibres du coeur: " Pardon, monsieur, j'avais un mot ? ?crire, je suis maintenant tout ? vous. " Elle ne savait ce qu'elle disait, car voici ce qu'elle pensait: " Ah! il veut ?pouser mademoiselle de Rochefide. Mais est-il donc libre? Ce soir ce mariage sera bris?, ou je... Mais il n'en sera plus question demain. " - Ma cousine... r?pondit Eug?ne. - Hein? fit la vicomtesse en lui jetant un regard dont l'impertinence gla?a l'?tudiant. Eug?ne comprit ce hein. Depuis trois heures il avait appris tant de choses, qu'il s'?tait mis sur le qui-vive. - Madame, reprit-il en rougissant. Il h?sita, puis il dit en continuant: Pardonnez-moi; j'ai besoin de tant de protection qu'un bout de parent? n'aurait rien g?t?. Madame de Beaus?ant sourit, mais tristement: elle sentait d?j? le malheur qui grondait dans son atmosph?re. - Si vous connaissiez la situation dans laquelle se trouve ma famille, dit-il en continuant, vous aimeriez ? jouer le r?le d'une de ces f?es fabuleuses qui se plaisaient ? dissiper les obstacles autour de leurs filleuls. - Eh bien! mon cousin, dit-elle en riant, ? quoi puis-je vous ?tre bonne? - Mais le sais-je? Vous appartenir par un lien de parent? qui se perd dans l'ombre est d?j? toute une fortune. Vous m'avez troubl?, je ne sais plus ce que je venais vous dire. Vous ?tes la seule personne que je connaisse ? Paris. Ah! je voulais vous consulter en vous demandant de m'accepter comme un pauvre enfant qui d?sire se coudre ? votre jupe, et qui saurait mourir pour vous. - Vous tueriez quelqu'un pour moi? - J'en tuerais deux, dit Eug?ne. - Enfant! Oui, vous ?tes un enfant, dit-elle en r?primant quelques larmes; vous aimeriez sinc?rement, vous! - Oh! fit-il en hochant la t?te. La vicomtesse s'int?ressa vivement ? l'?tudiant pour une r?ponse d'ambitieux. Le m?ridional en ?tait ? son premier calcul. Entre le boudoir bleu de madame de Restaud et le salon rose de madame de Beaus?ant, il avait fait trois ann?es de ce Droit parisien dont on ne parle pas, quoiqu'il constitue une haute jurisprudence sociale qui, bien apprise et bien pratiqu?e, m?ne ? tout. Ah! j'y suis, dit Eug?ne. J'avais remarqu? madame de Restaud ? votre bal, je suis all? ce matin chez elle. - Vous avez d? bien la g?ner, dit en souriant madame de Beaus?ant. - Eh! oui, je suis un ignorant qui mettra contre lui tout le monde, si vous me refusez votre secours. Je crois qu'il est fort difficile de rencontrer ? Paris une femme jeune, belle, riche, ?l?gante qui soit inoccup?e, et il m'en faut une qui m'apprenne ce que, vous autres femmes, vous savez si bien expliquer: la vie. Je trouverai partout un monsieur de Trailles. je venais donc ? vous pour vous demander le mot d'une ?nigme, et vous prier de me dire de quelle nature est la sottise que j'y ai faite. J'ai parl? d'un p?re... - Madame la duchesse de Langeais, dit Jacques en coupant la parole ? l'?tudiant, qui fit le geste d'un homme violemment contrari?. - Si vous voulez r?ussir, dit la vicomtesse ? voix basse, d'abord ne soyez pas aussi d?monstratif. - Eh! bonjour, ma ch?re, reprit-elle en se levant et allant au-devant de la duchesse dont elle pressa les mains avec l'effusion caressante qu'elle aurait pu montrer pour une soeur et ? laquelle la duchesse r?pondit par les plus jolies c?lineries. - Voil? deux bonnes amies, se dit Rastignac. J'aurai d?s lors deux protectrices; ces deux femmes doivent avoir les m?mes affections, et celle-ci s'int?ressera sans doute ? moi. - A quelle heureuse pens?e dois-je le bonheur de te voir, ma ch?re Antoinette? dit madame de Beaus?ant. - Mais j'ai vu monsieur d'Ajuda-Pinto entrant chez monsieur de Rochefide, et j'ai pens? qu'alors vous ?tiez seule. Madame de Beaus?ant ne se pin?a point les l?vres, elle ne rougit pas, son regard resta le m?me, son front parut s'?claircir pendant que la duchesse pronon?ait ces fatales paroles. - Si j'avais su que vous fussiez occup?e... ajouta la duchesse en se tournant vers Eug?ne. - Monsieur est monsieur Eug?ne de Rastignac, un de mes cousins, dit la vicomtesse. Avez-vous des nouvelles du g?n?ral Montriveau? fit-elle. S?risy m'a dit hier qu'on ne le voyait plus, l'avez-vous eu chez vous aujourd'hui? La duchesse, qui passait pour ?tre abandonn?e par monsieur de Montriveau, de qui elle ?tait ?perdument ?prise, sentit au coeur la pointe de cette question, et rougit en r?pondant:- Il ?tait hier ? l'Elys?e. - De service, dit madame de Beaus?ant. - Clara, vous savez sans doute, reprit la duchesse en jetant des flots de malignit? par ses regards, que demain les bans de monsieur d'Ajuda-Pinto et de mademoiselle de Rochefide se publient? Ce coup ?tait trop violent, la vicomtesse p?lit et r?pondit en riant:- Un de ces bruits dont s'amusent les sots. Pourquoi monsieur d'Ajuda porterait-il chez les Rochefide un des plus beaux noms du Portugal? Les Rochefide sont des gens anoblis d'hier. - Mais Berthe r?unira, dit-on, deux cent mille livres de rente. - Monsieur d'Ajuda est trop riche pour faire de ces calculs. - Mais, ma ch?re, mademoiselle de Rochefide est charmante. - Ah! - Enfin il y d?ne aujourd'hui, les conditions sont arr?t?es. Vous m'?tonnez ?trangement d'?tre si peu instruite. Quelle sottise avez-vous donc faite, monsieur? dit madame de Beaus?ant. Ce pauvre enfant est si nouvellement jet? dans le monde, qu'il ne comprend rien, ma ch?re Antoinette, ? ce que nous disons. Soyez bonne pour lui, remettons ? causer de cela demain. Demain, voyez-vous, tout sera sans doute officiel, et vous pourrez ?tre officieuse ? coup s?r. La duchesse tourna sur Eug?ne un de ces regards impertinents qui enveloppent un homme des pieds ? la t?te, l'aplatissent, et le mettent ? l'?tat de z?ro. - Madame, j'ai, sans le savoir, plong? un poignard dans le coeur de madame de Restaud. Sans le savoir, voil? ma faute, dit l'?tudiant que son g?nie avait assez bien servi et qui avait d?couvert les mordantes ?pigrammes cach?es sous les phrases affectueuses de ces deux femmes. Vous continuez ? voir, et vous craignez peut-?tre les gens qui sont dans le secret du mal qu'ils vous font, tandis que celui qui blesse en ignorant la profondeur de sa blessure est regard? comme un sot, un maladroit qui ne sait profiter de rien, et chacun le m?prise. Madame de Beaus?ant jeta sur l'?tudiant un de ces regards fondants o? les grandes ?mes savent mettre tout ? la fois de la reconnaissance et de la dignit?. Ce regard fut comme un baume qui calma la plaie que venait de faire au coeur de l'?tudiant le coup d'oeil d'huissier-priseur par lequel la duchesse l'avait ?valu?. - Figurez-vous que je venais, dit Eug?ne en continuant, de capter la bienveillance du comte de Restaud; car, dit-il en se tournant vers la duchesse d'un air ? la fois humble et malicieux, il faut vous dire, madame, que je ne suis encore qu'un pauvre diable d'?tudiant, bien seul, bien pauvre... - Ne dites pas cela, monsieur de Rastignac. Nous autres femmes, nous ne voulons jamais de ce dont personne ne veut. - Bah! fit Eug?ne, je n'ai que vingt-deux ans, il faut savoir supporter les malheurs de son ?ge. D'ailleurs, je suis ? confesse; et il est impossible de se mettre ? genoux dans un plus joli confessionnal: on y fait les p?ch?s dont on s'accuse dans l'autre. La duchesse prit un air froid ? ce discours anti-religieux, dont elle proscrivit le mauvais go?t en disant ? la vicomtesse Monsieur arrive... Madame de Beaus?ant se prit ? rire franchement et de son cousin et de la duchesse. - Il arrive, ma ch?re, et cherche une institutrice qui lui enseigne le bon go?t. - Madame la duchesse, reprit Eug?ne, n'est-il pas naturel de vouloir s'initier aux secrets de ce qui nous charme? (Allons, se dit-il en lui-m?me, je suis s?r que je leur fais des phrases de coiffeur.) - Mais madame de Restaud est, je crois, l'?coli?re de monsieur de Trailles, dit la duchesse. - Je n'en savais rien, madame, reprit l'?tudiant. Aussi me suis-je ?tourdiment jet? entre eux. Enfin, je m'?tais assez bien entendu avec le mari, je me voyais souffert pour un temps par la femme, lorsque je me suis avis? de leur dire que je connaissais un homme que je venais de voir sortant par un escalier d?rob?, et qui avait au fond d'un couloir embrass? la comtesse. - Qui est-ce? dirent les deux femmes. - Un vieillard qui vit ? raison de deux louis par mois, au fond du faubourg Saint-Marceau, comme moi, pauvre ?tudiant; un v?ritable malheureux dont tout le monde se moque, et que nous appelons le p?re Goriot. - Mais, enfant que vous ?tes, s'?cria la vicomtesse, madame de Restaud est une demoiselle Goriot. - La fille d'un vermicellier, reprit la duchesse, une petite femme qui s'est fait pr?senter le m?me jour qu'une fille de p?tissier. Ne vous en souvenez-vous pas, Clara? Le Roi s'est mis ? rire et a dit en latin un bon mot sur la farine. Des gens, comment donc? des gens... - Ejusdem farinae, dit Eug?ne. - C'est cela, dit la duchesse. - Ah! c'est son p?re, reprit l'?tudiant en faisant un geste d'horreur. - Mais oui; ce bonhomme avait deux filles dont il est quasi fou, quoique l'une et l'autre l'aient ? peu pr?s reni?. - La seconde n'est-elle pas, dit la vicomtesse en regardant madame de Langeais, mari?e ? un banquier dont le nom est allemand, un baron de Nucingen? Ne se nomme-t-elle pas Delphine? N'est-ce pas une blonde qui a une loge de c?t? ? l'Op?ra, qui vient aussi aux Bouffons, et rit tr?s haut pour se faire remarquer? La duchesse sourit en disant Mais, ma ch?re, je vous admire. Pourquoi vous occupez-vous donc tant de ces gens-l?? Il a fallu ?tre amoureux fou, comme l'?tait Restaud, pour s'?tre enfarin? de mademoiselle Anastasie. Oh! il n'en sera pas le bon marchand! Elle est entre les mains de monsieur de Trailles, qui la perdra. - Elles ont reni? leur p?re, r?p?tait Eug?ne. - Eh bien! oui, leur p?re, le p?re, un p?re, reprit la vicomtesse, un bon p?re qui leur a donn?, dit-on, ? chacune cinq ou six cent mille francs pour faire leur bonheur en les mariant bien, et qui ne s'?tait r?serv? que huit ? dix mille livres de rente pour lui, croyant que ses filles resteraient ses filles, qu'il s'?tait cr?? chez elles deux existences, deux maisons o? il serait ador?, choy?. En deux ans, ses gendres l'ont banni de leur soci?t? comme le dernier des mis?rables. Quelques larmes roul?rent dans les yeux d'Eug?ne, r?cemment rafra?chi par les pures et saintes ?motions de la famille, encore sous le charme des croyances jeunes, et qui n'en ?tait qu'? sa premi?re journ?e sur le champ de bataille de la civilisation parisienne. Les ?motions v?ritables sont si communicatives, que pendant un moment ces trois personnes se regard?rent en silence. - Eh! mon Dieu, dit madame de Langeais, oui, cela semble bien horrible, et nous voyons cependant cela tous les jours. N'y a-t-il pas une cause ? cela? Dites-moi, ma ch?re, avez-vous pens? jamais ? ce qu'est un gendre? Un gendre est un homme pour qui nous ?l?verons, vous ou moi, une ch?re petite cr?ature ? laquelle nous tiendrons par mille liens, qui sera pendant dix-sept ans la joie de la famille, qui en est l'?me blanche, dirait Lamartine, et qui en deviendra la peste. Quand cet homme nous l'aura prise, il commencera par saisir son amour comme une hache, afin de couper dans le coeur et au vif de cet ange tous les sentiments par lesquels elle s'attachait ? sa famille. Hier, notre fille ?tait tout pour nous, nous ?tions tout pour elle; le lendemain elle se fait notre ennemie. Ne voyons-nous pas cette trag?die s'accomplissant tous les jours? Ici, la belle-fille est de la derni?re impertinence avec le beau-p?re, qui a tout sacrifi? pour son fils. Plus loin, un gendre met sa belle-m?re ? la porte. J'entends demander ce qu'il y a de dramatique aujourd'hui dans la soci?t?; mais le drame du gendre est effrayant, sans compter nos mariages qui sont devenus de fort sottes choses. Je me rends parfaitement compte de ce qui est arriv? ? ce vieux vermicellier. Je crois me rappeler que ce Foriot... - Goriot, madame. - Oui, ce Moriot a ?t? pr?sident de sa section pendant la R?volution; il a ?t? dans le secret de la fameuse disette, et a commenc? sa fortune par vendre dans ce temps-l? des farines dix fois plus qu'elles ne lui co?taient. Il en a eu tant qu'il en a voulu. L'intendant de ma grand-m?re lui en a vendu pour des sommes immenses. Ce Goriot partageait sans doute, comme tous ces gens-l?, avec le Comit? de Salut Public. Je me souviens que l'intendant disait ? ma grand-m?re qu'elle pouvait rester en toute s?ret? ? Grandvilliers, parce que ses bl?s ?taient une excellente carte civique. Eh bien! ce Loriot, qui vendait du bl? aux coupeurs de t?tes, n'a eu qu'une passion. Il adore, dit-on, ses filles. Il a juch? l'a?n?e dans la maison de Restaud, et greff? l'autre sur le baron de Nucingen, un riche banquier qui fait le royaliste. Vous comprenez bien que, sous l'Empire, les deux gendres ne se sont pas trop formalis?s d'avoir ce vieux Quatre-vingt-treize chez eux; ?a pouvait encore aller avec Buonaparte. Mais quand les Bourbons sont revenus, le bonhomme a g?n? monsieur de Restaud, et plus encore le banquier. Les filles, qui aimaient peut-?tre toujours leur p?re, ont voulu m?nager la ch?vre et le chou, le p?re et le mari; elles ont re?u le Goriot quand elles n'avaient personne; elles ont imagin? des pr?textes de tendresse. " Papa, venez, nous serons mieux, parce que nous serons seuls! " etc. Moi, ma ch?re, je crois que les sentiments vrais ont des yeux et une intelligence: le coeur de ce pauvre Quatre-vingt-treize a donc saign?. Il a vu que ses filles avaient honte de lui; que, si elles aimaient leurs maris, il nuisait ? ses gendres. Il fallait donc se sacrifier. Il s'est sacrifi?, parce qu'il ?tait p?re: il s'est banni de lui-m?me. En voyant ses filles contentes, il comprit qu'il avait bien fait. Le p?re et les enfants ont ?t? complices de ce petit crime. Nous voyons cela partout. Ce p?re Doriot n'aurait-il pas ?t? une tache de cambouis dans le salon de ses filles? il y aurait ?t? g?n?, il se serait ennuy?. Ce qui arrive ? ce p?re peut arriver ? la plus jolie femme avec l'homme qu'elle aimera le mieux: si elle l'ennuie de son amour, il s'en va, il fait des l?chet?s pour la fuir. Tous les sentiments en sont l?. Notre coeur est un tr?sor, videz-le d'un coup, vous ?tes ruin?s. Nous ne pardonnons pas plus ? un sentiment de s'?tre montr? tout entier qu'? un homme de ne pas avoir un sou ? lui. Ce p?re avait tout donn?. Il avait donn?, pendant vingt ans, ses entrailles, son amour; il avait donn? sa fortune en un jour. Le citron bien press?, ses filles ont laiss? le zeste au coin des rues. - Le monde est inf?me, dit la vicomtesse en effilant son ch?le et sans lever les yeux, par elle ?tait atteinte au vif par les mots que madame de Langeais avait dits, pour elle, en racontant cette histoire. - Inf?me! non, reprit la duchesse; il va son train, voil? tout. Si je vous en parle ainsi, c'est pour montrer que je ne suis pas la dupe du monde. Je pense comme vous, dit-elle en pressant la main de la vicomtesse. Le monde est un bourbier, t?chons de rester sur les hauteurs. Elle se leva, embrassa madame de Beaus?ant au front en lui disant: " Vous ?tes bien belle en ce moment, ma ch?re. Vous avez les plus jolies couleurs que j'aie vues jamais. " Puis elle sortit apr?s avoir l?g?rement inclin? la t?te en regardant le cousin. - Le p?re Goriot est sublime! dit Eug?ne en se souvenant de l'avoir vu tordant son vermeil la nuit. Madame de Beaus?ant n'entendit pas, elle ?tait pensive. Quelques moments de silence s'?coul?rent, et le pauvre ?tudiant, par une sorte de stupeur honteuse, n'osait ni s'en aller, ni rester, ni parler. - Le monde est inf?me et m?chant, dit enfin la vicomtesse. Aussit?t qu'un malheur nous arrive, il se rencontre toujours un ami pr?t ? venir nous le dire, et ? nous fouiller le coeur avec un poignard en nous en faisant admirer le manche. D?j? le sarcasme, d?j? les railleries! Ah! je me d?fendrai. Elle releva la t?te comme une grande dame qu'elle ?tait, et des ?clairs sortirent de ses yeux fiers.- Ah! fit-elle en voyant Eug?ne, vous ?tes l?! - Encore, dit-il piteusement. - Eh bien! monsieur de Rastignac, traitez ce monde comme il m?rite de l'?tre. Vous voulez parvenir, je vous aiderai. Vous sonderez combien est profonde la corruption f?minine, vous toiserez la largeur de la mis?rable vanit? des hommes. Quoique j'aie bien lu dans ce livre du monde, il y avait des pages qui cependant m'?taient inconnues. Maintenant je sais tout. Plus froidement vous calculerez, plus avant vous irez. Frappez sans piti?, vous serez craint. N'acceptez les hommes et les femmes que comme les chevaux de poste que vous laisserez crever ? chaque relais, vous arriverez ainsi au faite de vos d?sirs. Voyez-vous, vous ne serez rien ici si vous n'avez pas une femme qui s'int?resse ? vous. Il vous la faut jeune, riche, ?l?gante. Mais si vous avez un sentiment vrai, cachez-le comme un tr?sor; ne le laissez jamais soup?onner, vous seriez perdu. Vous ne seriez plus le bourreau, vous deviendriez la victime. Si jamais vous aimiez, gardez bien votre secret! ne le livrez pas avant d'avoir bien su ? qui vous ouvrirez votre coeur. Pour pr?server par avance cet amour qui n'existe pas encore, apprenez ? vous m?fier de ce monde-ci. Ecoutez-moi, Miguel... (Elle se trompait na?vement de nom sans s'en apercevoir.) Il existe quelque chose de plus ?pouvantable que ne l'est l'abandon du p?re par ses deux filles, qui le voudraient mort. C'est la rivalit? des deux soeurs entre elles. Restaud a de la naissance, sa femme a ?t? adopt?e, elle a ?t? pr?sent?e; mais sa soeur, sa riche soeur, la belle madame Delphine de Nucingen, femme d'un homme d'argent, meurt de chagrin; la jalousie la d?vore, elle est ? cent lieues de sa soeur; sa soeur n'est plus sa soeur; ces deux femmes se renient entre elles comme elles renient leur p?re. Aussi, madame de Nucingen laperait-elle toute la boue qu'il y a entre la rue Saint-Lazare et la rue de Grenelle pour entrer dans mon salon. Elle a cru que de Marsay la ferait arriver ? son but, et elle s'est faite l'esclave de de Marsay, elle assomme de Marsay. De Marsay se soucie fort peu d'elle. Si vous me la pr?sentez, vous serez son Benjamin, elle vous adorera. Aimez-la si vous pouvez apr?s, sinon servez-vous d'elle. Je la verrai une ou deux fois, en grande soir?e, quand il y aura cohue; mais je ne la recevrai jamais le matin. Je la saluerai, cela suffira. Vous vous ?tes ferm? la porte de la comtesse pour avoir prononc? le nom du p?re Goriot. Oui, mon cher, vous iriez vingt fois chez madame de Restaud, vingt fois vous la trouveriez absente. Vous avez ?t? consign?. Eh bien! que le p?re Goriot vos introduise pr?s de madame Delphine de Nucingen. La belle madame de Nucingen sera pour vous une enseigne. Soyez l'homme qu'elle distingue, les femmes raffoleront de vous. Ses rivales, ses amies, ses meilleures amies voudront vous enlever ? elle. Il y a des femmes qui aiment l'homme d?j? choisi par une autre, comme il y a de pauvres bourgeoises qui, en prenant nos chapeaux, esp?rent avoir nos mani?res. Vous aurez des succ?s. A Paris, le succ?s est tout, c'est la clef du pouvoir. Si les femmes vous trouvent de l'esprit, du talent, les hommes le croiront, si vous ne les d?trompez pas. Vous pourrez alors tout vouloir, vous aurez le pied partout. Vous saurez alors ce qu'est le monde, une r?union de dupes et de fripons. Ne soyez ni parmi les uns ni parmi les autres. Je vous donne mon nom comme un fil d'Ariane pour entrer dans ce labyrinthe. Ne le compromettez pas, dit-elle en recourbant son cou et jetant un regard de reine ? l'?tudiant, rendez-le-moi blanc. Allez, laissez-moi. Nous autres femmes, nous avons aussi nos batailles ? livrer. - S'il vous fallait un homme de bonne volont? pour aller mettre le feu ? une mine? dit Eug?ne en l'interrompant. - Eh bien? dit-elle. Il se frappa le coeur, sourit au sourire de sa cousine, et sortit. Il ?tait cinq heures. Eug?ne avait faim, il craignit de ne pas arriver ? temps pour l'heure du d?ner. Cette crainte lui fit sentir le bonheur d'?tre rapidement emport? dans Paris. Ce plaisir purement machinal le laissa tout entier aux pens?es qui l'assaillaient. Lorsqu'un jeune homme de son ?ge est atteint par le m?pris, il s'emporte, il enrage, il menace du poing la soci?t? enti?re, il veut se venger et doute aussi de lui-m?me. Rastignac ?tait en ce moment accabl? par ces mots: Vous vous ?tes ferm? la porte de la comtesse.- J'irai! se dit-il, et si madame de Beaus?ant a raison, si je suis consign?... je... Madame de Restaud me trouvera dans tous les salons o? elle va. J'apprendrai ? faire des armes, ? tirer le pistolet, je lui tuerai son Maxime!- Et de l'argent! lui criait sa conscience, o? donc en prendras-tu? Tout ? coup la richesse ?tal?e chez la comtesse de Restaud brilla devant ses yeux. Il avait vu l? le luxe dont une demoiselle Goriot devait ?tre amoureuse, des dorures, des objets de prix en ?vidence le luxe inintelligent du parvenu, le gaspillage de la femme entretenue. Cette fascinante image fut soudainement ?cras?e par le grandiose h?tel de Beaus?ant. Son imagination, transport?e dans les hautes r?gions de la soci?t? parisienne, lui inspira mille pens?es mauvaises au coeur, en lui ?largissant la t?te et la conscience. Il vit le monde comme il est: les lois et la morale impuissantes chez les riches, et vit dans la fortune l'ultime ratio mundi. " Vautrin a raison, la fortune est la vertu! " se dit-il. Arriv? rue Neuve-Sainte-Genevi?ve, il monta rapidement chez lui, descendit pour donner dix francs au cocher, et vint dans cette salle ? manger naus?abonde o? il aper?ut, comme des animaux ? un r?telier, les dix-huit convives en train de se repa?tre. Le spectacle de ces mis?res et l'aspect de cette salle lui furent horribles. La transition ?tait trop brusque, le contraste trop complet, pour ne pas d?velopper outre mesure chez lui le sentiment de l'ambition. D'un c?t?, les fra?ches et charmantes images de la nature sociale la plus ?l?gante, des figures jeunes, vives, encadr?es par les merveilles de l'art et du luxe, des t?tes passionn?es pleines de po?sie; de l'autre, de sinistres tableaux bord?s de fange, et des faces o? les passions n'avaient laiss? que leurs cordes et leur m?canisme. Les enseignements que la col?re d'une femme abandonn?e avaient arrach?s ? madame de Beaus?ant, ses offres captieuses revinrent dans sa m?moire, et la mis?re les commente. Rastignac r?solut d'ouvrir deux tranch?es parall?les pour arriver ? la fortune, de s'appuyer sur la science et sur l'amour, d'?tre un savant docteur et un homme ? la mode. Il ?tait encore bien enfant! Ces deux lignes sont des asymptotes qui ne peuvent jamais se rejoindre. _- Vous ?tes bien sombre, monsieur le marquis, lui dit Vautrin, qui lui jeta un de ces regards par lesquels cet homme semblait s'initier aux secrets les plus cach?s du coeur. - Je ne suis pas dispos? ? souffrir les plaisanteries de ceux qui m'appellent monsieur le marquis, r?pondit-il. Ici, pour ?tre vraiment marquis, il faut avoir cent mille livres de rente, et quand on vit dans la Maison Vauquer on n'est pas pr?cis?ment le favori de la Fortune. Vautrin regarda Rastignac d'un air paternel et m?prisant, comme s'il e?t dit: " Marmot! dont je ne ferais qu'une bouch?e! " Puis il r?pondit:- Vous ?tes de mauvaise humeur, parce que vous n'avez peut-?tre pas r?ussi aupr?s de la belle comtesse de Restaud. - Elle m'a ferm? sa porte pour lui avoir dit que son p?re mangeait ? notre table, s'?cria Rastignac. Tous les convives s'entre-regard?rent. Le p?re Goriot baissa les yeux, et se retourna pour les essuyer. - Vous m'avez jet? du tabac dans l'oeil, dit-il ? son voisin. - Qui vexera le p?re Goriot s'attaquera d?sormais ? moi, r?pondit Eug?ne en regardant le voisin de l'ancien vermicellier; il vaut mieux que nous tous. Je ne parle pas des dames, dit-il en se retournant vers mademoiselle Taillefer. Cette phrase fut un d?nouement, Eug?ne l'avait prononc?e d'un air qui imposa silence aux convives. Vautrin seul lui dit en goguenardant:- Pour prendre le p?re Goriot ? votre compte, et vous ?tablir son ?diteur responsable, il faut savoir bien tenir une ?p?e et bien tirer le pistolet. - Ainsi ferai-je, dit Eug?ne. - Vous ?tes donc entr? en campagne aujourd'hui? - Peut-?tre, r?pondit Rastignac. Mais je ne dois compte de mes affaires ? personne, attendu que je ne cherche pas ? deviner celles que les autres font la nuit. Vautrin regarda Rastignac de travers. - Mon petit, quand on ne veut pas ?tre dupe des marionnettes, il faut entrer tout ? fait dans la baraque, et ne pas se contenter de regarder par les trous de la tapisserie. Assez caus?, ajouta-t-il en voyant Eug?ne pr?s de se gendarmer. Nous aurons ensemble un petit bout de conversation quand vous le voudrez. Le d?ner devint sombre et froid. Le p?re Goriot, absorb? par la profonde douleur que lui avait caus?e la phrase de l'?tudiant, ne comprit pas que les dispositions des esprits ?taient chang?es ? son ?gard, et qu'un jeune homme en ?tat d'imposer silence ? la pers?cution avait pris sa d?fense. - Monsieur Goriot, dit madame Vauquer ? voix basse, serait donc le p?re d'une comtesse ? c't'heure? Et d'une baronne, lui r?pliqua Rastignac. Il n'a que ?a ? faire, dit Bianchon ? Rastignac, je lui ai pris la t?te: il n'y a qu'une bosse, celle de la paternit?, ce sera un P?re Eternel. Eug?ne ?tait trop s?rieux pour que la plaisanterie de Bianchon le fit rire. Il voulait profiter des conseils de madame de Beaus?ant, et se demandait o? et comment il se procurerait de l'argent. Il devint soucieux en voyant les savanes du monde qui se d?roulaient ? ses yeux ? la fois vides et pleines; chacun le laissa seul dans la salle ? manger quand le d?ner fut fini. - Vous avez donc vu ma fille? lui dit Goriot d'une voix ?mue. R?veill? de sa m?ditation par le bonhomme, Eug?ne lui prit la main, et le contemplant avec une sorte d'attendrissement:- Vous ?tes un brave et digne homme, r?pondit-il. Nous causerons de vos filles plus tard. Il se leva sans vouloir ?couter le p?re Goriot, et se retira dans sa chambre, o? il ?crivit ? sa m?re la lettre suivante: " Ma ch?re m?re, vois si tu n'as pas une troisi?me mamelle ? t'ouvrir pour moi. je suis dans une situation ? faire promptement fortune. J'ai besoin de douze cents francs, et il me les faut ? tout prix. Ne dis rien de ma demande ? mon P?re, il s'y opposerait peut-?tre, et si je n'avais pas cet argent, je serais en proie ? un d?sespoir qui me conduirait ? me br?ler la cervelle. je t'expliquerai mes motifs aussit?t que je te verrai, car il faudrait t'?crire des volumes pour te faire comprendre la situation dans laquelle je suis. Je n'ai pas jou?, ma bonne m?re, je ne dois rien; mais si tu tiens ? me conserver la vie que tu m'as donn?e, il faut me trouver cette somme. Enfin, je vais chez la vicomtesse de Beaus?ant, qui m'a pris sous sa protection. Je dois aller dans le monde, et n'ai pas un sou pour avoir des gants propres. Je saurai ne manger que du pain, ne boire que de l'eau, je je?nerai au besoin; mais je ne puis me passer des outils avec "lesquels on pioche la vigne dans ce pays-ci. Il s'agit pour moi de faire mon chemin ou de rester dans la boue. Je sais toutes les esp?rances que vous avez mises en moi, et veux les r?aliser promptement. Ma bonne m?re, vends quelques-uns de tes anciens bijoux, je les remplacerai bient?t. Je connais assez la situation de notre famille pour savoir appr?cier de tels sacrifices, et tu dois croire que je ne te demande pas de les faire en vain, sinon je serais un monstre. Ne vois dans ma pri?re que le cri d'une imp?rieuse n?cessit?. Notre avenir est tout entier dans ce subside, avec lequel je dois ouvrir la campagne; car cette vie de Paris est un combat perp?tuel. Si, pour compl?ter la somme, il n'y a pas d'autres ressources que de vendre les dentelles de ma tante, dis-lui que je lui en enverrai de plus belles. " Etc. Il ?crivit ? chacune de ses soeurs en leur demandant leurs ?conomies, et, pour les leur arracher sans qu'elles parlassent en famille du sacrifice qu'elles ne manqueraient pas de lui faire avec bonheur, il int?ressa leur d?licatesse en attaquant les cordes de l'honneur qui sont si bien tendues et r?sonnent si fort dans de jeunes coeurs. Quand il eut ?crit ces lettres, il ?prouva n?anmoins une tr?pidation involontaire: il palpitait, il tressaillait. Ce jeune ambitieux connaissait la noblesse immacul?e de ces ?mes ensevelies dans la solitude, il savait quelles peines il causerait ? ses deux soeurs, et aussi quelles seraient leurs joies avec quel plaisir elles s'entretiendraient en secret de ce fr?re bien-aim?, au fond du clos. Sa conscience se dressa lumineuse, et les lui montra comptant en secret leur petit tr?sor: il les vit, d?ployant le g?nie malicieux des jeunes filles pour lui envoyer incognito cet argent, essayant une premi?re tromperie pour ?tre sublimes. " Le coeur d'une soeur est un diamant de puret?, un ab?me de tendresse! " se dit-il. Il avait honte d'avoir ?crit. Combien seraient puissants leurs voeux, combien pur serait l'?lan de leurs ?mes vers le ciel! Avec quelle volupt? ne se sacrifieraient-elles pas! De quelle douleur serait atteinte sa m?re, si elle ne pouvait envoyer toute la somme! Ces beaux sentiments, ces effroyables sacrifices allaient lui servir d'?chelon pour arriver ? Delphine de Nucingen. Quelques larmes, derniers grains d'encens jet?s sur l'autel sacr? de la famille, lui sortirent des yeux. Il se promena dans une agitation pleine de d?sespoir. Le p?re Goriot, le voyant ainsi par sa porte qui ?tait rest?e entreb?ill?e, entra et lui dit:- Qu'avez-vous, monsieur? - Ah! mon bon voisin, je suis encore fils et fr?re comme vous ?tes p?re. Vous avez raison de trembler pour la comtesse Anastasie, elle est ? un monsieur Maxime de Trailles qui la perdra. Le p?re Goriot se retira en balbutiant quelques paroles dont Eug?ne ne saisit pas le sens. Le lendemain, Rastignac alla jeter ses lettres ? la poste. Il h?sita jusqu'au dernier moment, mais il les lan?a dans la boite en disant: " je r?ussirai! " Le mot du joueur, du grand capitaine, mot fataliste qui perd plus d'hommes qu'il n'en sauve. Quelques jours apr?s, Eug?ne alla chez madame de Restaud et ne fut pas re?u. Trois fois, il y retourna, trois fois encore il trouva la porte close, quoiqu'il se pr?sent?t ? des heures o? le comte Maxime de Trailles n'y ?tait pas. La vicomtesse avait eu raison. L'?tudiant n'?tudia plus. Il allait aux cours pour y r?pondre ? l'appel, et quand il avait attest? sa pr?sence, il d?campait. Il s'?tait fait le raisonnement que se font la plupart des ?tudiants. Il r?servait ses ?tudes pour le moment o? il s'agirait de passer ses examens; il avait r?solu d'entasser ses inscriptions de seconde et de troisi?me ann?e, puis d'apprendre le Droit s?rieusement et d'un seul coup au dernier moment. Il avait ainsi quinze mois de loisirs pour naviguer sur l'oc?an de Paris, pour s'y livrer ? la traite des femmes, ou y p?cher la fortune. Pendant cette semaine, il vit deux fois madame de Beaus?ant, chez laquelle il n'allait qu'au moment o? sortait la voiture du marquis d'Ajuda. Pour quelques jours encore cette illustre femme, la plus po?tique figure du faubourg Saint-Germain, resta victorieuse, et fit suspendre le mariage de mademoiselle de Rochefide avec le marquis d'Ajuda-Pinto. Mais ces derniers jours, que la crainte de perdre son bonheur rendit les plus ardents de tous, devaient pr?cipiter la catastrophe. Le marquis d'Ajuda, de concert avec les Rochefide, avait regard? cette brouille et ce raccommodement comme une circonstance heureuse: ils esp?raient que madame de Beaus?ant s'accoutumerait ? l'id?e de ce mariage et finirait par sacrifier ses matin?es ? un avenir pr?vu dans la vie des hommes. Malgr? les plus saintes promesses renouvel?es chaque jour, monsieur d'Ajuda jouait donc la com?die, la vicomtesse aimait ? ?tre tromp?e. " Au lieu de sauter noblement par la fen?tre, elle se laissait rouler dans les escaliers ", disait la duchesse de Langeais, sa meilleure amie. N?anmoins, ces derni?res lueurs brill?rent assez longtemps pour que la vicomtesse rest?t ? Paris et y serv?t son jeune parent auquel elle portait une sorte d'affection superstitieuse. Eug?ne s'?tait montr? pour elle plein de d?vouement et de sensibilit? dans une circonstance o? les femmes ne voient de piti?, de consolation vraie dans aucun regard. Si un homme leur dit alors de douces paroles, il les dit par sp?culation. Dans le d?sir de parfaitement bien conna?tre son ?chiquier avant de tenter l'abordage de la maison de Nucingen, Rastignac voulut se mettre au fait de la vie ant?rieure du p?re Goriot, et recueillit des renseignements certains, qui peuvent se r?duire ? ceci. Jean-Joachim Goriot ?tait, avant la R?volution, un simple ouvrier vermicellier, habile, ?conome, et assez entreprenant pour avoir achet? le fonds de son ma?tre, que le hasard rendit victime du premier soul?vement de 1789. Il s'?tait ?tabli rue de la jussienne, pr?s de la Halle-aux-Bl?s, et avait eu le gros bon sens d'accepter la pr?sidence de sa section, afin de faire prot?ger son commerce par les personnages les plus influents de cette dangereuse ?poque. Cette sagesse avait ?t? l'origine de sa fortune qui commen?a dans la disette, fausse ou vraie, par suite de laquelle les grains acquirent un prix ?norme ? Paris. Le peuple se tuait ? la porte des boulangers, tandis que certaines personnes allaient chercher sans ?meute des p?tes d'Italie chez les ?piciers. Pendant cette ann?e, le citoyen Goriot amassa les capitaux qui plus tard lui servirent ? faire son commerce avec toute la sup?riorit? que donne une grande masse d'argent ? celui qui la poss?de. Il lui arriva ce qui arrive ? tous les hommes qui n'ont qu'une capacit? relative. Sa m?diocrit? le sauva. D'ailleurs, sa fortune n'?tant connue qu'au moment o? il n'y avait plus de danger ? ?tre riche, il n'excita l'envie de personne. Le commerce des grains semblait avoir absorb? toute son intelligence. S'agissait-il de bl?s, de farines, de grenailles, de reconna?tre leurs qualit?s, les provenances, de veiller ? leur conservation, de pr?voir les cours, de proph?tiser l'abondance ou la p?nurie des r?coltes, de se procurer les c?r?ales ? bon march?, de s'en approvisionner en Sicile, en Ukraine, Goriot n'avait pas son second. A lui voir conduire ses affaires, expliquer les lois sur l'exportation, sur l'importation des grains, ?tudier leur esprit, saisir leurs d?fauts, un homme l'e?t jug? capable d'?tre ministre d'Etat. Patient, actif, ?nergique, constant, rapide dans ses exp?ditions, il avait un coup d'oeil d'aigle, il devan?ait tout, pr?voyait tout, savait tout, cachait tout; diplomate pour concevoir, soldat pour marcher. Sorti de sa sp?cialit?, de sa simple et obscure boutique sur le pas de laquelle il demeurait pendant ses heures d'oisivet?, l'?paule appuy?e au montant de la porte, il redevenait l'ouvrier stupide et grossier, l'homme incapable de comprendre un raisonnement, insensible ? tous les plaisirs de l'esprit, l'homme qui s'endormait au spectacle, un de ces Dolibans parisiens, forts seulement en b?tise. Ces natures se ressemblent presque toutes. A presque toutes, vous trouveriez un sentiment sublime au coeur. Deux sentiments exclusifs avaient rempli le coeur du vermicellier, en avaient absorb? l'humide, comme le commerce des grains employait toute l'intelligence de sa cervelle. Sa femme, fille unique d'un riche fermier de la Brie, fut pour lui l'objet d'une admiration religieuse, d'un amour sans bornes. Goriot avait admir? en elle une nature fr?le et forte, sensible et jolie, qui contrastait vigoureusement avec la sienne. S'il est un sentiment inn? dans le coeur de l'homme, n'est-ce pas l'orgueil de la protection exerc?e ? tout moment en faveur d'un ?tre faible? joignez-y l'amour, cette reconnaissance vive de toutes les ?mes franches pour le principe de leurs plaisirs, et vous comprendrez une foule de bizarreries morales. Apr?s sept ans de bonheur sans nuages, Goriot, malheureusement pour lui, perdit sa femme; elle commen?ait ? prendre de l'empire sur lui, en dehors de la sph?re des sentiments. Peut-?tre e?t-elle cultiv? cette nature inerte, peut-?tre y e?t-elle jet? l'intelligence des choses du monde et de la vie. Dans cette situation, le sentiment de la paternit? se d?veloppa chez Goriot jusqu'? la d?raison. Il reporta ses affections tromp?es par la mort sur ses deux filles, qui d'abord satisfirent pleinement tous ses sentiments. Quelque brillantes que fussent les propositions qui lui furent faites par des n?gociants ou des fermiers jaloux de lui donner leurs filles, il voulut rester veuf. Son beau-p?re, le seul homme pour lequel il avait eu du penchant, pr?tendait savoir pertinemment que Goriot avait jur? de ne pas faire d'infid?lit? ? sa femme, quoique morte. Les gens de la Halle, incapables de comprendre cette sublime folie, en plaisant?rent, et donn?rent ? Goriot quelque grotesque sobriquet. Le premier d'entre eux qui, en buvant le vin d'un march?, s'avisa de le prononcer, re?ut du vermicellier un coup de poing sur l'?paule qui l'envoya, la t?te la premi?re, sur une borne de la rue Oblin. Le d?vouement irr?fl?chi, l'amour ombrageux et d?licat que portait Goriot ? ses filles ?tait si connu, qu'un jour un de ses concurrents, voulant le faire partir du march? pour rester ma?tre du cours, lui dit que Delphine venait d'?tre renvers?e par un cabriolet. Le vermicellier, p?le et bl?me, quitta aussit?t la Halle. Il fut malade pendant plusieurs jours par suite de la r?action des sentiments contraires auxquels le livra cette fausse alarme. S'il n'appliqua pas sa tape meurtri?re sur l'?paule de cet homme, il le chassa de la Halle en le for?ant, dans une circonstance critique, ? faire faillite. L'?ducation de ses deux filles fut naturellement d?raisonnable. Riche de plus de soixante mille livres de rente, et ne d?pensant pas douze cents francs pour lui, le bonheur de Goriot ?tait de satisfaire les fantaisies de ses filles: les plus excellents ma?tres furent charg?s de les douer des talents qui signalent une bonne ?ducation; elle eurent une demoiselle de compagnie; heureusement pour elles, ce fut une femme d'esprit et de go?t; elles allaient ? cheval, elles avaient une voiture, elles vivaient comme auraient v?cu les ma?tresses d'un vieux seigneur riche; il leur suffisait d'exprimer les plus co?teux d?sirs pour voir leur p?re s'empressant de les combler; il ne demandait qu'une caresse en retour de ses offrandes. Goriot mettait ses filles au rang des anges, et n?cessairement au-dessus de lui, le pauvre homme! il aimait jusqu'au mal qu'elles lui faisaient. Quand ses filles furent en ?ge d'?tre mari?es, elles purent choisir leurs maris suivant leurs go?ts: chacune d'elles devait avoir en dot la moiti? de la fortune de son p?re. Courtis?e pour sa beaut? par le comte de Restaud, Anastasie avait des penchants aristocratiques qui la port?rent ? quitter la maison paternelle pour s'?lancer dans les hautes sph?res sociales. Delphine aimait l'argent: elle ?pousa Nucingen, banquier d'origine allemande qui devint baron du Saint-Empire. Goriot resta vermicellier. Ses filles et gendres se choqu?rent bient?t de lui voir continuer ce commerce, quoique ce f?t toute sa vie. Apr?s avoir subi pendant cinq ans leurs instances, il consentit ? se retirer avec le produit de son fonds, et les b?n?fices de ces derni?res ann?es; capital que madame Vauquer, chez laquelle il ?tait venu s'?tablir, avait estim? rapporter de huit ? dix mille livres de rente. Il se jeta dans cette pension par suite du d?sespoir qui l'avait saisi en voyant ses deux filles oblig?es par leurs maris de refuser non seulement de le prendre chez elles, mais encore de l'y recevoir ostensiblement. Ces renseignements ?taient tout ce que savait un monsieur Muret sur le comte du p?re Goriot, dont il avait achet? le fonds. Les suppositions que Rastignac avait entendu faire par la duchesse de Langeais se trouvaient ainsi confirm?es. Ici se termine l'exposition de cette obscure, mais effroyable trag?die parisienne. II. L'entr?e dans le monde Vers la fin de cette premi?re semaine du mois de d?cembre, Rastignac re?ut deux lettres, l'une de sa m?re, l'autre de sa soeur a?n?e. Ces ?critures si connues le firent ? la fois palpiter d'aise et trembler de terreur. Ces deux fr?les papiers contenaient un arr?t de vie ou de mort sur ses esp?rances. S'il concevait quelque terreur en se rappelant la d?tresse de ses parents, il avait trop bien ?prouv? leur pr?dilection pour ne pas craindre d'avoir aspir? leurs derni?res gouttes de sang. La lettre de sa m?re ?tait ainsi con?ue. "Mon cher enfant, je t'envoie ce que tu m'as demand?. Fais un bon emploi de cet argent, je ne pourrais, quand il s'agirait de te sauver la vie, trouver une seconde fois une somme si consid?rable sans que ton p?re en f?t instruit, ce qui troublerait l'harmonie de notre m?nage. Pour nous la procurer, nous serions oblig?s de donner des garanties sur notre terre. Il m'est impossible de juger le m?rite de projets que je ne connais pas; mais de quelle nature sont-ils donc pour te faire craindre de me les confier? Cette explication ne demandait pas des volumes, il ne nous faut qu'un mot ? nous autres m?res, et ce mot m'aurait ?vit? les angoisses de l'incertitude. Je ne saurais te cacher l'impression douloureuse que ta lettre m'a caus?e. Mon cher fils, quel est donc le sentiment qui t'a contraint ? jeter un tel effroi dans mon coeur? tu as d? bien souffrir en m'?crivant, car j'ai bien souffert en te lisant. Dans quelle carri?re t'engages-tu donc? Ta vie, ton bonheur seraient attach?s ? para?tre ce que tu n'es pas, ? voir un monde o? tu ne saurais aller sans faire des d?penses d'argent que tu ne peux soutenir, sans perdre un temps pr?cieux pour tes ?tudes? Mon bon Eug?ne, crois-en le coeur de ta m?re, les voies tortueuses ne m?nent ? rien de grand. La patience et la r?signation doivent ?tre les vertus des jeunes gens qui sont dans ta position. Je ne te gronde pas, je ne voudrais communiquer ? notre offrande aucune amertume. Mes paroles sont celles d'une m?re aussi confiante que pr?voyante. Si tu sais quelles sont tes obligations, je sais, moi, combien ton coeur est pur, combien tes intentions sont excellentes. Aussi puis-je te dire sans crainte: Va, mon bien-aim?, marche! Je tremble parce que je suis m?re; mais chacun de tes pas sera tendrement accompagn? de nos voeux et de nos b?n?dictions. Sois prudent, cher enfant. Tu dois ?tre sage comme un homme, les destin?es de cinq personnes qui te sont ch?res reposent sur ta t?te. Oui, toutes nos fortunes sont en toi, comme ton bonheur est le n?tre. Nous prions tous Dieu de te seconder dans tes entreprises. Ta tante Marcillac a ?t?, dans cette circonstance, d'une bont? inou?e: elle allait jusqu'? concevoir ce que tu me dis de tes gants. Mais elle a un faible pour l'a?n?, disait-elle gaiement. Mon Eug?ne, aime bien ta tante, je ne te dirai ce qu'elle a fait pour toi que quand tu auras r?ussi; autrement, son argent te br?lerait les doigts. Vous ne savez pas, enfants, ce que c'est que de sacrifier des souvenirs! Mais que ne vous sacrifierait-on pas? Elle me charge de te dire qu'elle te baise au front, et voudrait te communiquer par ce baiser la force d'?tre souvent heureux. Cette bonne et excellente femme t'aurait ?crit si elle n'avait pas la goutte aux doigts. Ton p?re va bien. La r?colte de 1819 passe nos esp?rances. Adieu, cher enfant. Je ne dirai rien de tes soeurs: Laure t'?crit. Je lui laisse le plaisir de babiller sur les petits ?v?nements de la famille. Fasse le ciel que tu r?ussisses! "Oh! oui, r?ussis, mon Eug?ne, tu m'as fait conna?tre une douleur trop vive pour que je puisse la supporter une seconde fois. J'ai su ce que c'?tait d'?tre pauvre, en d?sirant la fortune pour la donner ? mon enfant. Allons, adieu. Ne nous laisse pas sans nouvelles, et prends ici le baiser que ta m?re t'envoie. " Quand Eug?ne eut achev? cette lettre, il ?tait en pleurs, il pensait au p?re Goriot tordant son vermeil et le vendant pour aller payer la lettre de change de sa fille. " Ta m?re a tordu ses bijoux! se disait-il. Ta tante a pleur? sans doute en vendant quelques-unes de ses reliques! De quel droit maudirais-tu Anastasie? Tu viens d'imiter pour l'?go?sme de ton avenir ce qu'elle a fait pour son amant! Qui, d'elle ou de toi, vaut mieux? " L'?tudiant se sentit les entrailles rong?es par une sensation de chaleur intol?rable. Il voulait renoncer au monde, il voulait ne pas prendre cet argent. Il ?prouva ces nobles et beaux remords secrets dont le m?rite est rarement appr?ci? par les hommes quand ils jugent leurs semblables, et qui font souvent absoudre par les anges du ciel le criminel condamn? par les juristes de la terre. Rastignac ouvrit la lettre de sa soeur, dont les expressions innocemment gracieuses lui rafra?chirent le coeur. " Ta lettre est venue bien ? propos, cher fr?re. Agathe et moi nous voulions employer notre argent de tant de mani?res diff?rentes, que nous ne savions plus ? quel achat nous r?soudre. Tu as fait comme le domestique du roi d'Espagne quand il a renvers? les montres de son ma?tre, tu nous as mises d'accord. Vraiment, nous ?tions constamment en querelle pour celui de nos d?sirs " auquel nous donnerions la pr?f?rence, et nous n'avions pas devin?, mon bon Eug?ne, l'emploi qui comprenait tous nos d?sirs. Agathe a saut? de joie. Enfin, nous avons ?t? comme deux folles pendant toute la journ?e, ? telles enseignes (style de tante) que ma m?re nous disait de son air s?v?re: Mais qu'avez-vous donc, mes demoiselles? Si nous avions ?t? grond?es un brin, nous en aurions ?t?, je crois, encore plus contentes. Une femme doit trouver bien du plaisir ? souffrir pour celui qu'elle aime! Moi seule ?tais r?veuse et chagrine au milieu de ma joie. Je ferai sans doute une mauvaise femme, je suis trop d?pensi?re. Je m'?tais achet? deux ceintures, un joli poin?on pour percer les oeillets de mes corsets, des niaiseries, en sorte que j'avais moins d'argent que cette grosse Agathe, qui est ?conome, et entasse ses ?cus comme une pie. Elle avait deux cents francs! Moi, mon pauvre ami, je n'ai que cinquante ?cus. Je suis bien punie, je voudrais jeter ma ceinture dans le puits, il me sera toujours p?nible de la porter. Je t'ai vol?. Agathe a ?t? charmante. Elle m'a dit: Envoyons les trois cent cinquante francs, ? nous deux! Mais je n'ai pas tenu ? te raconter les choses comme elles se sont pass?es. Sais-tu comment nous avons fait pour ob?ir ? tes commandements, nous avons pris notre glorieux argent, nous sommes all?es nous promener toutes deux, et quand une fois nous avons eu gagn? la grande route, nous avons couru ? Ruffec, o? nous avons tout bonnement donn? la somme ? monsieur Grimbert, qui tient le bureau des Messageries royales! Nous ?tions l?g?res comme des hirondelles en revenant. "Est-ce que le bonheur nous all?gerait? " me dit Agathe. Nous nous sommes dit mille choses que je ne vous r?p?terai pas, monsieur le Parisien, il ?tait trop question de vous. Oh! cher fr?re, nous t'aimons bien, voil? tout en deux mots. Quant au secret, selon ma tante, de petites masques comme nous sont capables de tout, m?me de se taire. Ma m?re est all?e myst?rieuse ment ? Angoul?me avec ma tante, et toutes deux ont gard? le silence sur la haute politique de leur voyage, qui n'a pas eu lieu sans de longues conf?rences d'o? nous avons ?t? bannies, ainsi que monsieur le baron. De grandes conjectures occupent les esprits dans l'Etat de Rastignac. La robe de mousseline sem?e de fleurs ? jour que brodent les infantes pour sa majest? la reine avance dans le plus profond secret. Il n'y a plus que deux laizes ? faire. Il a ?t? d?cid? qu'on ne ferait pas de mur du c?t? de Verteuil, il y aura une haie. Le menu peuple y perdra des fruits, des espaliers, mais on y gagnera une belle vue pour les ?trangers. Si l'h?ritier pr?somptif avait besoin de mouchoirs, il est pr?venu que la douairi?re de Marcillac, en fouillant dans ses tr?sors et ses malles, d?sign?es sous le nom de Pomp?ia et d'Herculanum, a d?couvert une pi?ce de belle toile de Hollande, qu'elle ne se connaissait pas; les princesses Agathe et Laure mettent ? ses ordres leur fil, leur aiguille, et des mains toujours un peu trop rouges. Les deux jeunes princes don Henri et don Gabriel ont conserv? la funeste habitude de se gorger de raisin?, de faire enrager leurs soeurs, de ne vouloir rien apprendre, de s'amuser ? d?nicher les oiseaux, de tapager et de couper, malgr? les lois de l'Etat, des osiers pour se faire des badines. Le nonce du pape, vulgairement appel? monsieur le cur?, menace de les excommunier s'ils continuent ? laisser les saints canons de la grammaire pour les canons du sureau belliqueux. Adieu, cher fr?re, jamais lettre n'a port? tant de voeux faits pour ton bonheur, ni tant d'amour satisfait. Tu auras donc bien des choses ? nous dire quand tu viendras! Tu me diras tout, ? moi, je suis a?n?e. Ma tante nous a laiss? soup?onner que tu avais des succ?s dans le monde. L'on parle d'une dame et l'on se tait du reste. "Avec nous s'entend! Dis donc Eug?ne, si tu voulais, nous pourrions nous passer de mouchoirs, et nous te ferions des chemises. R?ponds-moi vite ? ce sujet. S'il te fallait promptement de belles chemises bien cousues, nous serions oblig?es de nous y mettre tout de suite; et s'il y avait ? Paris des fa?ons que nous ne connussions pas, tu nous enverrais un mod?le, surtout pour les poignets. Adieu, adieu! je t'embrasse au front du c?t? gauche, sur la tempe qui m'appartient exclusivement. Je laisse l'autre feuillet pour Agathe, qui m'a promis de ne rien lire de ce que je te dis. Mais, pour en ?tre plus s?re, je resterai pr?s d'elle pendant qu'elle t'?crira. Ta soeur qui t'aime. " " LAURE DE RASTIGNAC ". - Oh! oui, se dit Eug?ne, oui, la fortune ? tout prix! Des tr?sors ne payeraient pas ce d?vouement. Je voudrais leur apporter tous les bonheurs ensemble. Quinze cent cinquante francs! se dit-il apr?s une pause. Il faut que chaque pi?ce porte coup! Laure a raison. Nom d'une femme! je n'ai que des chemises de grosse toile. Pour le bonheur d'un autre, une jeune fille devient rus?e autant qu'un voleur. Innocente pour elle et pr?voyante pour moi, elle est comme l'ange du ciel qui pardonne les fautes de la terre sans les comprendre. Le monde ?tait ? lui! D?j? son tailleur avait ?t? convoqu?, sond?, conquis. En voyant monsieur de Trailles, Rastignac avait compris l'influence qu'exercent les tailleurs sur la vie des jeunes gens. H?las! il n'existe pas de moyenne entre ces deux termes: un tailleur est ou un ennemi mortel, ou un ami donn? par la facture. Eug?ne rencontra dans le sien un homme qui avait compris la paternit? de son commerce, et qui se consid?rait comme un trait d'union entre le pr?sent et l'avenir des jeunes gens. Aussi Rastignac reconnaissant a-t-il fait la fortune de cet homme par un de ces mots auxquels il excella plus tard.- Je lui connais, disait-il, deux pantalons qui ont fait faire des mariages de vingt mille livres de rente. Quinze cents francs et des habits ? discr?tion! En ce moment le pauvre M?ridional ne douta plus de rien, et descendit au d?jeuner avec cet air ind?finissable que donne ? un jeune homme la possession d'une somme quelconque. A l'instant o? l'argent se glisse dans la poche d'un ?tudiant, il se dresse en lui-m?me une colonne fantastique sur laquelle il s'appuie. Il marche mieux qu'auparavant, il se sent un point d'appui pour son levier, il a le regard plein, direct, il a les mouvements agiles; la veille, humble et timide, il aurait re?u des coups; le lendemain, il en donnerait ? un premier ministre. Il se passe en lui des ph?nom?nes inou?s: il veut tout et peut tout, il d?sire ? tort et ? travers, il est gai, g?n?reux, expansif. Enfin, l'oiseau nagu?re sans ailes a retrouv? son envergure. L'?tudiant sans argent happe un brin de plaisir comme un chien qui d?robe un os ? travers mille p?rils, il le casse, en suce la moelle, et court encore; mais le jeune homme qui fait mouvoir dans son gousset quelques fugitives pi?ces d'or d?guste ses jouissances, il les d?taille, il s'y compla?t, il se balance dans le ciel, il ne sait plus ce que signifie le mot mis?re. Paris lui appartient tout entier. Age o? tout est luisant, o? tout scintille et flambe! ?ge de force joyeuse dont personne ne profite, ni l'homme, ni la femme! ?ge des dettes et des vives craintes qui d?cuplent tous les plaisirs! Qui n'a pas pratiqu? la rive gauche de la Seine, entre la rue Saint-Jacques et la rue des Saints-P?res, ne conna?t rien ? la vie humaine!- " Ah! si les femmes de Paris savaient! se disait Rastignac en d?vorant les poires cuites, ? un liard la pi?ce, servies par madame Vauquer, elles viendraient se faire aimer ici. " En ce moment un facteur des Messageries royales se pr?senta dans la salle ? manger, apr?s avoir fait sonner la porte ? claire-voie. Il demanda monsieur Eug?ne de Rastignac, auquel il tendit deux sacs ? prendre, et un registre ? ?marger. Rastignac fut alors sangl? comme d'un coup de fouet par le regard profond que lui lan?a Vautrin. - Vous aurez de quoi payer des le?ons d'armes et des s?ances au tir, lui dit cet homme. - Les galions sont arriv?s, lui dit madame Vauquer en regardant les sacs. Mademoiselle Michonneau craignait de jeter les yeux sur l'argent, de peur de montrer sa convoitise. - Vous avez une bonne m?re, dit madame Couture. - Monsieur a une bonne m?re, r?p?ta Poiret. - Oui, la maman s'est saign?e, dit Vautrin. Vous pourrez maintenant faire vos farces, aller dans le monde, y p?cher des dots, et danser avec des comtesses qui ont des fleurs de p?cher sur la t?te. Mais croyez-moi, jeune homme, fr?quentez le tir. Vautrin fit le geste d'un homme qui vise son adversaire. Rastignac voulut donner pour boire au facteur, et ne trouva rien dans sa poche. Vautrin fouilla dans la sienne, et jeta vingt sous ? l'homme. - Vous avez bon cr?dit, reprit-il en regardant l'?tudiant. Rastignac fut forc? de le remercier, quoique depuis les mots aigrement ?chang?s, le jour o? il ?tait revenu de chez madame de Beaus?ant, cet homme lui f?t insupportable. Pendant ces huit jours Eug?ne et Vautrin ?taient rest?s silencieusement en pr?sence, et s'observaient l'un l'autre. L'?tudiant se demandait vainement pourquoi. Sans doute les id?es se projettent en raison directe de la force avec laquelle elles se con?oivent, et vont frapper l? o? le cerveau les envoie, par une loi math?matique comparable ? celle qui dirige les bombes au sortir du mortier. Divers en sont les effets. S'il est des natures tendres o? les id?es se logent et qu'elles ravagent, il est aussi des natures vigoureusement munies, des cr?nes ? remparts d'airain sur lesquels les volont?s des autres s'aplatissent et tombent comme les balles devant une muraille; puis il est encore des natures flasques et cotonneuses o? les id?es d'autrui viennent mourir comme des boulets s'amortissent dans la terre molle des redoutes. Rastignac avait une de ces t?tes pleines de poudre qui sautent au moindre choc. Il ?tait trop vivacement jeune pour ne pas ?tre accessible ? cette projection des id?es, ? cette contagion des sentiments dont tant de bizarres ph?nom?nes nous frappent ? notre insu. Sa vue morale avait la port?e lucide de ses yeux de lynx. Chacun de ses doubles sens avait cette longueur myst?rieuse, cette flexibilit? d'aller et de retour qui nous ?merveille chez les gens sup?rieurs, bretteurs habiles ? saisir le d?faut de toutes les cuirasses. Depuis un mois il s'?tait d'ailleurs d?velopp? chez Eug?ne autant de qualit?s que de d?fauts. Ses d?fauts, le monde et l'accomplissement de ses croissants d?sirs les lui avaient demand?s. Parmi ses qualit?s se trouvait cette vivacit? m?ridionale qui fait marcher droit ? la difficult? pour la r?soudre, et qui ne permet pas ? un homme d'outre-Loire de rester dans une incertitude quelconque; qualit? que les gens du Nord nomment un d?faut: pour eux, si ce fut l'origine de la fortune de Murat, ce fut aussi la cause de sa mort. Il faudrait conclure de l? que quand un M?ridional sait unir la fourberie du Nord ? l'audace d'outre-Loire, il est complet et reste roi de Su?de. Rastignac ne pouvait donc pas demeurer longtemps sous le feu des batteries de Vautrin sans savoir si cet homme ?tait son ami ou son ennemi. De moment en moment, il lui semblait que ce singulier personnage p?n?trait ses passions et lisait dans son coeur, tandis que chez lui tout ?tait si bien clos qu'il semblait avoir la profondeur immobile d'un sphinx qui sait, voit tout, et ne dit rien. En se sentant le gousset plein, Eug?ne se mutina. - Faites-moi le plaisir d'attendre, dit-il ? Vautrin qui se levait pour sortir apr?s avoir savour? les derni?res gorg?es de son caf?. - Pourquoi? r?pondit le quadrag?naire en mettant son chapeau ? larges bords et prenant une canne en fer avec laquelle il faisait souvent des moulinets en homme qui n'aurait pas craint d'?tre assailli par quatre voleurs. - Je vais vous rendre, reprit Rastignac qui d?fit promptement un sac et compta cent quarante francs ? madame Vauquer. Les bons comptes font les bons amis, dit-il ? la veuve. Nous sommes quittes jusqu'? la Saint-Sylvestre. Changez-moi ces cent sous. - Les bons amis font les bons comptes, r?p?ta Poiret en regardant Vautrin. - Voici vingt sous, dit Rastignac en tendant une pi?ce au sphinx en perruque. - On dirait que vous avez peur de me devoir quelque chose? s'?cria Vautrin en plongeant un regard divinateur dans l'?me du jeune homme auquel il jeta un de ces sourires goguenards et diog?niques desquels Eug?ne avait ?t? sur le point de se f?cher cent fois. - Mais... oui, r?pondit l'?tudiant qui tenait ses deux sacs ? la main et s'?tait lev? pour monter chez lui. sortait par la porte qui donnait dans le salon et l'?tudiant se disposait ? s'en aller par celle qui menait sur le carr? de l'escalier. - Savez-vous, monsieur le marquis de Rastignacorama, que ce que vous me dites n'est pas exactement poli, dit alors Vautrin en fouettant la porte du salon et venant ? l'?tudiant qui le regarda froidement. Rastignac ferma la porte de la salle ? manger, en emmenant avec lui Vautrin au bas de l'escalier, dans le carr? qui s?parait la salle ? manger de la cuisine, o? se trouvait une porte pleine donnant sur le jardin, et surmont?e d'un long carreau garni de barreaux en fer. L?, l'?tudiant dit devant Sylvie qui d?boucha de sa cuisine: - Monsieur Vautrin, je ne suis pas marquis, et je ne m'appelle pas Rastignacorama. - Ils vont se battre, dit mademoiselle Michonneau d'un air indiff?rent. - Se battre! r?p?ta Poiret. - Que non, r?pondit madame Vauquer en caressant sa pile d'?cus. - Mais les voil? qui vont sous les tilleuls, cria mademoiselle Victorine en se levant pour regarder dans le jardin. Ce pauvre jeune homme a pourtant raison. - Remontons, ma ch?re petite, dit madame Couture, ces affaires-l? ne nous regardent pas. Quand madame Couture et Victorine se lev?rent, elles rencontr?rent, ? la porte, la grosse Sylvie qui leur barra le passage. - Quoi qui n'y a donc? dit-elle. Monsieur Vautrin a dit ? monsieur Eug?ne: " Expliquons-nous! " Puis il l'a pris par le bras, et les voil? qui marchent dans nos artichauts. En ce moment Vautrin parut.- Maman Vauquer, dit-il en souriant, ne vous effrayez de rien, je vais essayer mes pistolets sous les tilleuls. - Oh! monsieur, dit Victorine en joignant les mains, pourquoi voulez-vous tuer monsieur Eug?ne? Vautrin fit deux pas en arri?re et contempla Victorine. - Autre histoire, s'?cria-t-il d'une voix railleuse qui fit rougir la pauvre fille. Il est bien gentil, n'est-ce pas, ce jeune homme-l?? reprit-il. Vous me donnez une id?e. Je ferai votre bonheur ? tous deux, ma belle enfant. Madame Couture avait pris sa pupille par le bras et l'avait entra?n?e en lui disant ? l'oreille Mais, Victorine, vous ?tes inconcevable ce matin. - Je ne veux pas qu'on tire des coups de pistolet chez moi, dit madame Vauquer. N'allez-vous pas effrayer tout le voisinage et amener la police, ? c't'heure! Allons, du calme, maman Vauquer, r?pondit Vautrin. L?, l?, tout beau, nous irons au tir. Il rejoignit Rastignac, qu'il prit famili?rement par le bras:- Quand je vous aurais prouv? qu'? trente-cinq pas je mets cinq fois de suite ma balle dans un as de pique, lui dit-il, cela ne vous ?terait pas votre courage. Vous m'avez l'air d'?tre un peu rageur, et vous vous feriez tuer comme un imb?cile. - Vous reculez, dit Eug?ne. - Ne m'?chauffez pas la bile, r?pondit Vautrin. Il ne fait pas froid ce matin, venez nous asseoir l?-bas, dit-il en montrant les si?ges peints en vert. L?, personne ne nous entendra. J'ai ? causer avec vous. Vous ?tes un bon petit jeune homme auquel je ne veux pas de mal. Je vous aime, foi de Tromp... (mille tonnerres!), foi de Vautrin. Pourquoi vous aim?-je, je vous le dirai. En attendant, je vous connais comme si je vous avait fait, et vais vous le prouver. Mettez vos sacs l?, reprit-il en lui montrant la table ronde. Rastignac posa son argent sur la table et s'assit en proie ? une curiosit? que d?veloppa chez lui au plus haut degr? le changement soudain op?r? dans les mani?res de cet homme, qui, apr?s avoir parl? de le tuer, se posait comme son protecteur. Vous voudriez bien savoir qui je suis, ce que j'ai fait, ou ce que je fais, reprit Vautrin. Vous ?tes trop curieux, mon petit. Allons, du calme. Vous allez en entendre bien d'autres! J'ai eu des malheurs. Ecoutez-moi d'abord, vous me r?pondrez apr?s. Voil? ma vie ant?rieure en trois mots. Qui suis-je? Vautrin. Que fais-je? Ce qui me pla?t. Passons. Voulez-vous conna?tre mon caract?re? Je suis bon avec ceux qui me font du bien ou dont le coeur parle au mien. A ceux-l? tout est permis, ils peuvent me donner des coups de pied dans les os des jambes sans que je leur dise: Prends garde! Mais, nom d'une pipe! je suis m?chant comme le diable avec ceux qui me tracassent, ou qui ne me reviennent pas. Et il est bon de vous apprendre que je me soucie de tuer un homme comme de ?a! dit-il en lan?ant un jet de salive. Seulement je m'efforce de le tuer proprement, quand il le faut absolument. je suis ce que vous appelez un artiste. J'ai lu les M?moires de Benvenuto Cellini, tel que vous me voyez, et en italien encore! J'ai appris de cet homme-l?, qui ?tait un fier luron, ? imiter la Providence qui nous tue ? tort et ? travers, et ? aimer le beau partout o? il se trouve. N'est-ce pas d'ailleurs une belle partie ? jouer que d'?tre seul contre tous les hommes et d'avoir la chance? J'ai bien r?fl?chi ? la constitution actuelle de votre d?sordre social. Mon petit, le duel est un jeu d'enfant, une sottise. Quand de deux hommes vivants l'un doit dispara?tre, il faut ?tre imb?cile pour s'en remettre au hasard. Le duel? croix ou pile! voil?. Je mets cinq balles de suite dans un as de pique en enfon?ant chaque nouvelle balle sur l'autre, et ? trente-cinq pas encore! quand on est dou? de ce petit talent-l?, l'on peut se croire s?r d'abattre son homme. Eh bien! j'ai tir? sur un homme ? vingt pas, je l'ai manqu?. Le dr?le n'avait jamais mani? de sa vie un pistolet. Tenez! dit cet homme extraordinaire en d?faisant son gilet et montrant sa poitrine velue comme le dos d'un ours, mais garnie d'un crin fauve qui causait une sorte de d?go?t m?l? d'effroi, ce blanc-bec m'a roussi le poil, ajouta-t-il en mettant le doigt de Rastignac sur un trou qu'il avait au sein. Mais dans ce temps-l? j'?tais un enfant, j'avais votre ?ge, vingt et un ans. Je croyais encore ? quelque chose, ? l'amour d'une femme, un tas de b?tises dans lesquelles vous allez vous embarbouiller. Nous nous serions battus, pas vrai? Vous auriez pu me tuer. Supposez que je sois en terre, o? seriez-vous? Il faudrait d?camper, aller en Suisse, manger l'argent de papa, qui n'en a gu?re. Je vais vous ?clairer, moi, la position dans laquelle vous ?tes; mais je vais le faire avec la sup?riorit? d'un homme qui, apr?s avoir examin? les choses d'ici-bas, a vu qu'il n'y avait que deux partis ? prendre: ou une stupide ob?issance ou la r?volte. Je n'ob?is ? rien, est-ce clair? Savez-vous ce qu'il vous faut, ? vous, au train dont vous allez? un million, et promptement; sans quoi, avec notre petite t?te, nous pourrions aller fl?ner dans les filets de Saint-Cloud, pour voir s'il y a un Etre Supr?me. Ce million, je vais vous le donner. Il fit une pause en regardant Eug?ne.- Ah! ah! vous faites meilleure mine ? votre petit papa Vautrin. En entendant ce mot-l?, vous ?tes comme une jeune fille ? qui l'on dit: " A ce soir ", et qui se toilette en se pourl?chant comme un chat qui boit du lait. A la bonne heure. Allons donc! A nous deux! Voici votre compte, jeune homme. Nous avons, l?-bas, papa, maman, grand-tante, deux soeurs (dix-huit et dix-sept ans), deux petits fr?res (quinze et dix ans), voil? le contr?le de l'?quipage. La tante ?l?ve vos soeurs. Le cur? vient apprendre le latin aux deux fr?res. La famille mange plus de bouillie de marrons que de pain blanc, le papa m?nage ses culottes, maman se donne ? peine une robe d'hiver et une robe d'?t?, nos soeurs font comme elles peuvent. Je sais tout, j'ai ?t? dans le Midi. Les choses sont comme cela chez vous, si l'on vous envoie douze cents francs par an, et que votre terrine ne rapporte que trois mille francs. Nous avons une cuisini?re et un domestique, il faut garder le d?corum, papa est baron. Quant ? nous, nous avons de l'ambition, nous avons les Beaus?ant pour alli?s et nous allons ? pied, nous voulons la fortune et nous n'avons pas le sou, nous mangeons les ratatouilles de maman Vauquer et nous aimons les beaux d?ners du faubourg Saint-Germain, nous couchons sur un grabat et nous voulons un h?tel! Je ne bl?me pas vos vouloirs. Avoir de l'ambition, mon petit coeur, ce n'est pas donn? ? tout le monde. Demandez aux femmes quels hommes elles recherchent, les ambitieux. Les ambitieux ont les reins plus forts, le sang plus riche en fer, le coeur plus chaud que ceux des autres hommes. Et la femme se trouve si heureuse et si belle aux heures o? elle est forte, qu'elle pr?f?r? ? tous les hommes celui dont la force est ?norme, f?t-elle en danger d'?tre bris?e par lui. Je fais l'inventaire de vos d?sirs afin de vous poser la question. Cette question, la voici. Nous avons une faim de loup, nos quenottes sont incisives, comment nous y prendrons-nous pour approvisionner la marmite? Nous avons d'abord le Code ? manger, ce n'est pas amusant, et ?a n'apprend rien; mais il le faut. Soit. Nous nous faisons avocat pour devenir pr?sident d'une cour d'assises, envoyer les pauvres diables qui valent mieux que nous avec T.F. sur l'?paule, afin de prouver aux riches qu'ils peuvent dormir tranquillement. Ce n'est pas dr?le, et puis c'est long. D'abord, deux ann?es ? droguer dans Paris, ? regarder, sans y toucher, les nanans dont nous sommes friands. C'est fatigant de d?sirer toujours sans jamais se satisfaire. Si vous ?tiez p?le et de la nature des mollusques, vous n'auriez rien ? craindre; mais nous avons le sang fi?vreux des lions et un app?tit ? faire vingt sottises par jour. Vous succomberez donc ? ce supplice, le plus horrible que nous ayons aper?u dans l'enfer du bon Dieu. Admettons que vous soyez sage, que vous buviez du lait et que vous fassiez des ?l?gies; il faudra, g?n?reux comme vous l'?tes, commencer, apr?s bien des ennuis et des privations ? rendre un chien enrag?, par devenir le substitut de quelque dr?le, dans un trou de ville o? le gouvernement vous jettera mille francs d'appointements, comme on jette une soupe ? un dogue de boucher. Aboie apr?s les voleurs, plaide pour le riche, fais guillotiner des gens de coeur. Bien oblig?! Si vous n'avez pas de protections, vous pourrirez dans votre tribunal de province. Vers trente ans, vous serez juge ? douze cents francs par an, si vous n'avez pas encore jet? la robe aux orties. Quand vous aurez atteint la quarantaine, vous ?pouserez quelque fille de meunier, riche d'environ six mille livres de rente. Merci. Ayez des protections, vous serez procureur du roi ? trente ans, avec mille ?cus d'appointements, et vous ?pouserez la fille du maire. Si vous faites quelques-unes de ces petites bassesses politiques, comme de lire sur un bulletin Vill?le au lieu de Manuel (?a rime, ?a met la conscience en repos), vous serez, ? quarante ans, procureur g?n?ral, et pourrez devenir d?put?. Remarquez, mon cher enfant, que nous aurons fait des accrocs ? notre petite conscience, que nous aurons eu vingt ans d'ennuis, de mis?res secr?tes, et que nos soeurs auront coiff? sainte Catherine. J'ai l'honneur de vous faire observer de plus qu'il n'y a que vingt procureurs g?n?raux en France, et que vous ?tes vingt mille aspirants au grade, parmi lesquels il se rencontre des farceurs qui vendraient leur famille pour monter d'un cran. Si le m?tier vous d?go?te, voyons autre chose. Le baron de Rastignac veut-il ?tre avocat? Oh! joli. Il faut p?tir pendant dix ans, d?penser mille francs par mois, avoir une biblioth?que, un cabinet, aller dans le monde, baiser la robe d'un avou? pour avoir des causes, balayer le palais avec sa langue. Si ce m?tier vous menait ? bien, je ne dirais pas non; mais trouvez-moi dans Paris cinq avocats qui, ? cinquante ans, gagnent plus de cinquante mille francs par an? Bah! plut?t que de m'amoindrir ainsi l'?me, j'aimerais mieux me faire corsaire. D'ailleurs, o? prendre des ?cus? Tout ?a n'est pas gai. Nous avons une ressource dans la dot d'une femme. Voulez-vous vous marier? ce sera vous mettre une pierre au cou; puis, si vous vous mariez pour de l'argent, que deviennent nos sentiments d'honneur, notre noblesse! Autant commencer aujourd'hui votre r?volte contre les conventions humaines. Ce ne serait rien que se coucher comme un serpent devant une femme, l?cher les pieds de la m?re, faire des bassesses ? d?go?ter une truie, pouah! si vous trouviez au moins le bonheur. Mais vous serez malheureux comme les pierres d'?gout avec une femme que vous aurez ?pous?e ainsi. Vaut encore mieux guerroyer avec les hommes que de lutter avec sa femme. Voil? le carrefour de la vie, jeune homme, choisissez. Vous avez d?j? choisi: vous ?tes all? chez notre cousin de Beaus?ant, et vous y avez flair? le luxe. Vous ?tes all? chez madame de Restaud, la fille du p?re Goriot, et vous y avez flair? la Parisienne. Ce jour-l? vous ?tes revenu avec un mot sur votre front, et que j'ai bien su lire: Parvenir! parvenir ? tout prix. Bravo! ai-je dit, voil? un gaillard qui me va. Il vous a fallu de l'argent. O? en prendre? Vous avez saign? vos soeurs. Tous les fr?res flouent plus ou moins leurs soeurs. Vos quinze cents francs arrach?s, Dieu sait comme! dans un pays o? l'on trouve plus de ch?taignes que de pi?ces de cent sous, vont filer comme des soldats ? la maraude. Apr?s, que ferez-vous? vous travaillerez? Le travail, compris comme vous le comprenez en ce moment, donne, dans les vieux jours, un appartement chez maman Vauquer ? des gars de la force de Poiret. Une rapide fortune est le probl?me que se proposent de r?soudre en ce moment cinquante mille jeunes gens qui se trouvent tous dans votre position. Vous ?tes une unit? de ce nombre-l?. Jugez des efforts que vous avez ? faire et de l'acharnement du combat. Il faut vous manger les uns les autres comme des araign?es dans un pot, attendu qu'il n'y a pas cinquante mille bonnes places. Savez-vous comment on fait son chemin ici? par l'?clat du g?nie ou par l'adresse de la corruption. Il faut entrer dans cette masse d'hommes comme un boulet de canon, ou s'y glisser comme une peste. L'honn?tet? ne sert ? rien. L'on plie sous le pouvoir du g?nie, on le hait, on t?che de le calomnier, parce qu'il prend sans partager; mais on plie s'il persiste; en un mot, on l'adore ? genoux quand on n'a pas pu l'enterrer sous la boue. La corruption est en force, le talent est rare. Ainsi, la corruption est l'arme de la m?diocrit? qui abonde, et vous en sentirez partout la pointe. Vous verrez des femmes dont les maris ont six mille francs d'appointements pour tout potage, et qui d?pensent plus de dix mille francs ? leur toilette. Vous verrez des employ?s ? douze cents francs acheter des terres. Vous verrez des femmes se prostituer pour aller dans la voiture du fils d'un pair de France, qui peut courir ? Longchamp sur la chauss?e du milieu. Vous avez vu le pauvre b?ta de p?re Goriot oblig? de payer la lettre de change endoss?e par sa fille, dont le mari a cinquante mille livres de rente. Je vous d?fie de faire deux pas dans Paris sans rencontrer des manigances infernales. je parierais ma t?te contre un pied de cette salade que vous donnerez dans un gu?pier chez la premi?re femme qui vous plaira, f?t-elle riche, belle et jeune. Toutes sont bricol?es par les lois, en guerre avec leurs maris ? propos de tout. Je n'en finirais pas s'il fallait vous expliquer les trafics qui se font pour des amants, pour des chiffons, pour des enfants, pour le m?nage ou pour la vanit?, rarement par vertu, soyez-en s?r. Aussi l'honn?te homme est-il l'ennemi commun. Mais que croyez-vous que soit l'honn?te homme? A Paris, l'honn?te homme est celui qui se tait, et refuse de partager. Je ne vous parle pas de ces pauvres ilotes qui partout font la besogne sans ?tre jamais r?compens?s de leurs travaux, et que je nomme la confr?rie des savates du bon Dieu. Certes, l? est la vertu dans toute la fleur de sa b?tise, mais l? est la mis?re. Je vois d'ici la grimace de ces braves gens si Dieu nous faisait la mauvaise plaisanterie de s'absenter au jugement dernier. Si donc vous voulez promptement la fortune, il faut ?tre d?j? riche ou le para?tre. Pour s'enrichir, il s'agit ici de jouer de grands coups; autrement on carotte, et votre serviteur! Si, dans les cent professions que vous pouvez embrasser, il se rencontre dix hommes qui r?ussissent vite, le public les appelle des voleurs. Tirez vos conclusions. Voil? la vie telle qu'elle est. ?a n'est pas plus beau que la cuisine, ?a pue tout autant, et il faut se salir les mains si l'on veut fricoter; sachez seulement vous bien d?barbouiller: l? est toute la morale de notre ?poque. Si je vous parle ainsi du monde, il m'en a donn? le droit, je le connais. Croyez-vous que je bl?me? du tout. Il a toujours ?t? ainsi. Les moralistes ne le changeront jamais. L'homme est imparfait. Il est parfois plus ou moins hypocrite, et les niais disent alors qu'il a ou n'a pas de moeurs. Je n'accuse pas les riches en faveur du peuple: l'homme est le m?me en haut, en bas, au milieu. Il se rencontre par chaque million de ce haut b?tail dix lurons qui se mettent au-dessus de tout, m?me des lois; j'en suis. Vous, si vous ?tes un homme sup?rieur, allez en droite ligne et la t?te haute. Mais il faudra lutter contre l'envie, la calomnie, la m?diocrit?, contre tout le monde. Napol?on a rencontr? un ministre de la guerre qui s'appelait Aubry, et qui a failli l'envoyer aux colonies. T?tez-vous! Voyez si vous pourrez vous lever tous les matins avec plus de volont? que vous n'en aviez la veille. Dans ces conjonctures, je vais vous faire une proposition que personne ne refuserait. Ecoutez bien. Moi, voyez-vous, j'ai une id?e. Mon id?e est d'aller vivre de la vie patriarcale au milieu d'un grand domaine, cent mille arpents, par exemple, aux Etats-Unis, dans le Sud. Je veux m'y faire planteur, avoir des esclaves, gagner quelques bons petits millions ? vendre mes boeufs, mon tabac, mes bois, en vivant comme un souverain, en faisant mes volont?s, en menant une vie qu'on ne con?oit pas ici, o? l'on se tapit dans un terrier de pl?tre. Je suis un grand po?te. Mes po?sies, je ne les ?cris pas: elles consistent en actions et en sentiments. Je poss?de en ce moment cinquante mille francs qui me donnerait ? peine quarante n?gres. J'ai besoin de deux cent mille francs, parce que je veux deux cents n?gres, afin de satisfaire mon go?t pour la vie patriarcale. Des n?gres, voyez-vous? c'est des enfants tout venus dont on fait ce qu'on veut, sans qu'un curieux procureur du roi arrive vous en demander compte. Avec ce capital noir, en dix ans j'aurai trois ou quatre millions. Si je r?ussis, personne ne me demandera: " Qui es-tu? " je serai monsieur Quatre-Millions, citoyen des Etats-Unis. J'aurai cinquante ans, je ne serai pas encore pourri, je m'amuserai ? ma fa?on. En deux mots, si je vous procure une dot d'un million, me donnerez-vous deux cent mille francs? Vingt pour cent de commission, hein! est-ce trop cher? Vous vous ferez aimer de votre petite femme. Une fois mari?, vous manifesterez des inqui?tudes, des remords, vous ferez le triste pendant quinze jours. Une nuit, apr?s quelques singeries, vous d?clarerez, entre deux baisers, deux cent mille francs de dettes ? votre femme, en lui disant: " Mon amour! " Ce vaudeville est jou? tous les jours par les jeunes gens les plus distingu?s. Une jeune femme ne refuse pas sa bourse ? celui qui lui prend le coeur. Croyez-vous que vous y perdrez? Non. Vous trouverez le moyen de regagner vos deux cent mille francs dans une affaire. Avec votre argent et votre esprit, vous amasserez une fortune aussi consid?rable que vous pourrez la souhaiter. Ergo vous aurez fait, en six mois de temps, votre bonheur, celui d'une femme aimable et celui de votre papa Vautrin, sans compter celui de votre famille qui souffle dans ses doigts, l'hiver, faute de bois. Ne vous ?tonnez ni de ce que je vous propose, ni de ce que je vous demande! Sur soixante beaux mariages qui ont lieu dans Paris, il y en a quarante-sept qui donnent lieu ? des march?s semblables. La Chambre des Notaires a forc? monsieur... - Que faut-il que je fasse? dit avidement Rastignac en interrompant Vautrin. - Presque rien, r?pondit cet homme en laissant ?chapper un mouvement de joie semblable ? la sourde expression d'un p?cheur qui sent un poisson au bout de sa ligne. Ecoutez-moi bien! Le coeur d'une pauvre fille malheureuse et mis?rable est l'?ponge la plus avide ? se remplir d'amour, une ?ponge s?che qui se dilate aussit?t qu'il y tombe une goutte de sentiment. Faire la cour ? une jeune personne qui se rencontre dans des conditions de solitude, de d?sespoir et de pauvret? sans qu'elle se doute de sa fortune ? venir! dam! c'est quinte et quatorze en main, c'est conna?tre les num?ros ? la loterie, et c'est jouer sur les rentes en sachant les nouvelles. Vous construisez sur pilotis un mariage indestructible. Viennent des millions ? cette jeune fille, elle vous les jettera aux pieds, comme si c'?tait des cailloux. " Prends, mon bien-aim?! Prends, Adolphe! Alfred! Prends, Eug?ne! " dira-t-elle si Adolphe, Alfred ou Eug?ne ont eu le bon esprit de se sacrifier pour elle. Ce que j'entends par des sacrifices, c'est vendre un vieil habit afin d'aller au Cadran-Bleu manger ensemble des cro?tes aux champignons; de l?, le soir, ? l'Ambigu-Comique; c'est mettre sa montre au Mont-de-Pi?t? pour lui donner un ch?le. je ne vous parle pas du gribouillage de l'amour ni des fariboles auxquelles tiennent tant les femmes, comme, par exemple, de r?pandre des gouttes d'eau sur le papier ? lettre en mani?re de larmes quand on est loin d'elles: vous m'avez l'air de conna?tre parfaitement l'argot du coeur. Paris, voyez-vous, est comme une for?t du Nouveau-Monde, o? s'agitent vingt esp?ces de peuplades sauvages, les Illinois, les Hurons, qui vivent du produit que donnent les diff?rentes chasses sociales; vous ?tes un chasseur de millions. Pour les prendre, vous usez de pi?ges, de pipeaux, d'appeaux. Il y a plusieurs mani?res de chasser. Les uns chassent ? la dot les autres chassent ? la liquidation; ceux-ci p?chent des consciences ceux-l? vendent leurs abonn?s pieds et poings li?s. Celui qui revient avec sa gibeci?re bien garnie est salu?, f?t?, re?u dans la bonne soci?t?. Rendons justice ? ce sol hospitalier, vous avez affaire ? la ville la plus complaisante qui soit dans le monde. Si les fi?res aristocraties de toutes les capitales de l'Europe refusent d'admettre dans leurs rangs un millionnaire inf?me, Paris lui tend les bras, court ? ses f?tes, mange ses d?ners et trinque avec son infamie. - Mais o? trouver une fille? dit Eug?ne. - Elle est ? vous, devant vous! - Mademoiselle Victorine? - Juste! - Eh! comment? - Elle vous aime d?j?, votre petite baronne de Rastignac! - Elle n'a pas un sou, reprit Eug?ne ?tonn?. - Ah! nous y voil?. Encore deux mots, dit Vautrin, et tout s'?claircira. Le p?re Taillefer est un vieux coquin qui passe pour avoir assassin? l'un de ses amis pendant la R?volution. C'est un de ces gaillards qui ont de l'ind?pendance dans les opinions. Il est banquier, principal associ? de la maison Fr?d?ric Taillefer et compagnie. Il a un fils unique, auquel il veut laisser son bien, au d?triment de Victorine. Moi, je n'aime pas ces injustices-l?. Je suis comme don Quichotte, j'aime ? prendre la d?fense du faible contre le fort. Si la volont? de Dieu ?tait de lui retirer son fils, Taillefer reprendrait sa fille; il voudrait un h?ritier quelconque, une b?tise qui est dans la nature et il ne peut plus avoir d'enfants, je le sais. Victorine est douce et gentille, elle aura bient?t entortill? son p?re, et le fera tourner comme une toupie d'Allemagne avec le fouet du sentiment! Elle sera trop sensible ? votre amour pour vous oublier, vous l'?pouserez. Moi, je me charge du r?le de la Providence, je ferai vouloir le bon Dieu. J'ai un ami pour qui je me suis d?vou?, un colonel de l'arm?e de la Loire qui vient d'?tre employ? dans la garde royale. Il ?coute mes avis, et s'est fait ultra-royaliste: ce n'est pas un de ces imb?ciles qui tiennent ? leurs opinions. Si j'ai encore un conseil ? vous donner, mon ange, c'est de ne pas plus tenir ? vos opinions qu'? vos paroles. Quand on vous les demandera, vendez-les. Un homme qui se vante de ne jamais changer d'opinion est un homme qui se charge d'aller toujours en ligne droite, un niais qui croit ? l'infaillibilit?. Il n'y a pas de principes, il n'y a que des ?v?nements; il n'y a pas de lois, il n'y a que des circonstances: l'homme sup?rieur ?pouse les ?v?nements et les circonstances pour les conduire. S'il y avait des principes et des lois fixes, les peuples n'en changeraient pas comme nous changeons de chemises. L'homme n'est pas tenu d'?tre plus sage que toute une nation. L'homme qui a rendu le moins de services ? la France est un f?tiche v?n?r? pour avoir toujours vu en rouge, il est tout au plus bon ? mettre au Conservatoire, parmi les machines, en l'?tiquetant la Fayette; tandis que le prince auquel chacun lance sa pierre, et qui m?prise assez l'humanit? pour lui cracher au visage autant de serments qu'elle en demande, a emp?ch? le partage de la France au congr?s de Vienne: on lui doit des couronnes, on lui jette de la boue. Oh! je connais les affaires, moi! j'ai les secrets de bien des hommes! Suffit. J'aurai une opinion in?branlable le jour o? j'aurai rencontr? trois t?tes d'accord sur l'emploi d'un principe et j'attendrai longtemps! L'on ne trouve pas dans les tribunaux trois juges qui aient le m?me avis sur un article de la loi. Je reviens ? mon homme. Il remettrait J?sus-Christ en croix si je le lui disais. Sur un seul mot de son papa Vautrin, il cherchera querelle ? ce dr?le qui n'envoie pas seulement cent sous ? sa pauvre soeur, et... Ici Vautrin se leva, se mit en garde, et fit le mouvement d'un ma?tre d'armes qui se fend.- Et, ? l'ombre! ajouta-t-il. - Quelle horreur! dit Eug?ne. Vous voulez plaisanter, monsieur Vautrin? - L?, l?, l?, du calme, reprit cet homme. Ne faites pas l'enfant: cependant, si cela peut vous amuser, courroucez-vous! emportez-vous! Dites que je suis un inf?me, un sc?l?rat, un coquin, un bandit, mais ne m'appelez ni escroc, ni espion! Allez, dites, l?chez votre bord?e! Je vous pardonne, c'est si naturel ? votre ?ge! J'ai ?t? comme ?a, moi! Seulement, r?fl?chissez. Vous ferez pis quelque jour. Vous irez coqueter chez quelque jolie femme et vous recevrez de l'argent. Vous y avez pens?! dit Vautrin; car, comment r?ussirez-vous, si vous n'escomptez pas votre amour? La vertu, mon cher ?tudiant, ne se scinde pas: elle est ou n'est pas. On nous parle de faire p?nitence de nos fautes. Encore un joli syst?me que celui en vertu duquel on est quitte d'un crime avec un acte de contrition! S?duire une femme pour arriver ? vous poser sur tel b?ton de l'?chelle sociale, jeter la zizanie entre les enfants d'une famille, enfin toutes les infamies qui se pratiquent sous le manteau d'une chemin?e ou autrement dans un but de plaisir ou d'int?r?t personnel, croyez-vous que ce soient des actes de foi, d'esp?rance et de charit?? Pourquoi deux mois de prison au dandy qui, dans une nuit, ?te ? un enfant la moiti? de sa fortune, et pourquoi le bagne au pauvre diable qui vole un billet de mille francs avec les circonstances aggravantes? Voil? vos lois. Il n'y a pas un article qui n'arrive ? l'absurde. L'homme en gants et ? paroles jaunes a commis des assassinats o? l'on ne verse pas de sang, mais o? l'on en donne; l'assassin a ouvert une porte avec un monseigneur: deux choses nocturnes! Entre ce que je vous propose et ce que vous ferez un jour, il n'y a que le sang de moins. Vous croyez ? quelque chose de fixe dans ce monde-l?! M?prisez donc les hommes, et voyez les mailles par o? l'on peut passer ? travers le r?seau du Code. Le secret des grandes fortunes sans cause apparente est un crime oubli?, parce qu'il a ?t? proprement fait. - Silence, monsieur, je ne veux pas en entendre davantage, vous me ferez douter de moi-m?me. En ce moment le sentiment est toute ma science. - A votre aise, bel enfant. Je vous croyais plus fort, dit Vautrin, je ne vous dirai plus rien. Un dernier mot, cependant. Il regarda fixement l'?tudiant: Vous avez mon secret, lui dit-il. - Un jeune homme qui vous refuse saura bien l'oublier. - Vous avez bien dit cela, ?a me fait plaisir. Un autre, voyez-vous, sera moins scrupuleux. Souvenez-vous de ce que je veux faire pour vous. Je vous donne quinze jours. C'est ? prendre ou ? laisser. - Quelle t?te de fer a donc cet homme! se dit Rastignac en voyant Vautrin s'en aller tranquillement, sa canne sous le bras. Il m'a dit cr?ment ce que madame de Beaus?ant me disait en y mettant des formes. Il me d?chirait le coeur avec des griffes d'acier. Pourquoi veux-je aller chez madame de Nucingen? Il a devin? mes motifs aussit?t que je les ai con?us. En deux mots, ce brigand m'a dit plus de choses sur la vertu que ne m'en ont dit les hommes et les livres. Si la vertu ne souffre pas de capitulation, j'ai donc vol? mes soeurs? dit-il en jetant le sac sur la table. Il s'assit, et resta l? plong? dans une ?tourdissante m?ditation.- Etre fid?le ? la vertu, martyre sublime! Bah! tout le monde croit ? la vertu; mais qui est vertueux? Les peuples ont la libert? pour idole; mais o? est sur la terre un peuple libre? Ma jeunesse est encore bleue comme un ciel sans nuage: vouloir ?tre grand ou riche, n'est-ce pas se r?soudre ? mentir, plier, ramper, se redresser, flatter, dissimuler? n'est-ce pas consentir ? se faire le valet de ceux qui ont menti, pli?, ramp?? Avant d'?tre leur complice, il faut les servir. Eh bien! non. Je veux travailler noblement, saintement; je veux travailler jour et nuit, ne devoir ma fortune qu'? mon labeur. Ce sera la plus lente des fortunes, mais chaque jour ma t?te reposera sur mon oreiller sans une pens?e mauvaise. Qu'y a-t-il de plus beau que de contempler sa vie et de la trouver pure comme un lis? Moi et la vie, nous sommes comme un jeune homme et sa fianc?e. Vautrin m'a fait voir ce qui arrive apr?s dix ans de mariage. Diable! ma t?te se perd. Je ne veux penser ? rien, le coeur est un bon guide. Eug?ne fut tir? de sa r?verie par la voix de la grosse Sylvie, qui lui annon?a son tailleur, devant lequel il se pr?senta, tenant ? la main ses deux sacs d'argent, et il ne fut pas l?ch? de cette circonstance. Quand il eut essay? ses habits du soir, il remit sa nouvelle toilette du matin qui le m?tamorphosait compl?tement.- Je vaux bien monsieur de Trailles, se dit-il. Enfin j'ai l'air d'un gentilhomme! - Monsieur, dit le p?re Goriot en entrant chez Eug?ne, vous m'avez demand? si je connaissais les maisons o? va madame de Nucingen? - Oui! - Eh bien! elle va lundi prochain au bal du mar?chal Carigliano. Si vous pouvez y ?tre, vous me direz si mes deux filles se sont bien amus?es, comment elles seront mises, enfin tout. - Comment avez-vous su cela, mon bon p?re Goriot? dit Eug?ne en le faisant asseoir ? son feu. - Sa femme de chambre me l'a dit. Je sais tout ce qu'elles font par Th?r?se et par Constance, reprit-il d'un air joyeux. Le vieillard ressemblait ? un amant encore assez jeune pour ?tre heureux d'un stratag?me qui le met en communication avec sa ma?tresse sans qu'elle puisse s'en douter.- Vous les verrez, vous! dit-il en exprimant avec na?vet? une douloureuse envie. - Je ne sais pas, r?pondit Eug?ne. je vais aller chez madame de Beaus?ant lui demander si elle peut me pr?senter ? la mar?chale. Eug?ne pensait avec une sorte de joie int?rieure ? se montrer chez la vicomtesse mis comme il le serait d?sormais. Ce que les moralistes nomment les ab?mes du coeur humain sont uniquement les d?cevantes pens?es, les involontaires mouvements de l'int?r?t personnel. Ces p?rip?ties, le sujet de tant de r?clamations, ces retours soudains sont des calculs faits au profit de nos jouissances. En se voyant bien mis, bien gant?, bien bott?, Rastignac oublia sa vertueuse r?solution. La jeunesse n'ose pas se regarder au miroir de la conscience quand elle verse du c?t? de l'injustice, tandis que l'?ge m?r s'y est vu: l? ait toute la diff?rence entre ces deux phases de la vie. Depuis quelques jours, les deux voisins, Eug?ne et le p?re Goriot, ?taient devenus bons amis. Leur secr?te amiti? tenait aux raisons psychologiques qui avaient engendr? des sentiments contraires entre Vautrin et l'?tudiant. Le hardi philosophe qui voudra constater les effets de nos sentiments dans le monde physique trouvera sans doute plus d'une preuve de leur effective mat?rialit? dans les rapports qu'ils cr?ent entre nous et les animaux. Quel physiognomoniste est plus prompt ? deviner un caract?re qu'un chien l'est ? savoir si un inconnu l'aime ou ne l'aime pas? Les atomes crochus, expression proverbiale dont chacun se sert, sont un de ces faits qui restent dans les langages pour d?mentir les niaiseries philosophiques dont s'occupent ceux qui aiment ? vanner les ?pluchures des mots primitifs. On se sent aim?. Le sentiment s'empreint en toutes choses et traverse les espaces. Une lettre est une ?me, elle est un si fid?le ?cho de la voix qui parle que les esprits d?licats la comptent parmi les plus riches tr?sors de l'amour. Le p?re Goriot, que son sentiment irr?fl?chi ?levait jusqu'au sublime de la nature canine, avait flair? la compassion, l'admirative bont?, les sympathies juv?niles qui s'?taient ?mues pour lui dans le coeur de l'?tudiant. Cependant cette union naissante n'avait encore amen? aucune confidence. Si Eug?ne avait manifest? de voir madame de Nucingen, ce n'?tait pas qu'il compt?t sur le vieillard pour ?tre introduit par lui chez elle; mais il esp?rait qu'une indiscr?tion pourrait le bien servir. Le p?re Goriot ne lui avait parl? de ses filles qu'? propos de ce qu'il s'?tait permis d'en dire publiquement le jour de ses deux visites.- Mon cher monsieur, lui avait-il dit le lendemain, comment avez-vous pu croire que madame de Restaud vous en ait voulu d'avoir prononc? mon nom? Mes deux filles m'aiment bien. Je suis heureux p?re. Seulement, mes deux gendres se sont mal conduits envers moi. je n'ai pas voulu faire souffrir ces ch?res cr?atures de mes dissensions avec leurs maris, et j'ai pr?f?r? les voir en secret. Ce myst?re me donne mille jouissances que ne comprennent pas les autres p?res qui peuvent voir leurs filles quand ils veulent. Moi, je ne le peux pas, comprenez-vous? Alors je vais, quand il fait beau, dans les Champs-Elys?es, apr?s avoir demand? aux femmes de chambre si mes filles sortent. Je les attends au passage, le coeur me bat quand les voitures arrivent, je les admire dans leur toilette, elles me jettent en passant un petit rire qui me dore la nature comme s'il y tombait un rayon de quelque beau soleil. Et je reste, elles doivent revenir. Je les vois encore! l'air leur a fait du bien, elles sont roses. J'entends dire autour de moi: Voil? une belle femme! ?a me r?jouit le coeur. N'est-ce pas mon sang? J'aime les chevaux qui les tra?nent, et je voudrais ?tre le petit chien qu'elles ont sur leurs genoux. Je vis de leurs plaisirs. Chacun a sa fa?on d'aimer, la mienne ne fait pourtant de mal ? personne, pourquoi le monde s'occupe-t-il de moi? Je suis heureux ? ma mani?re. Est-ce contre les lois que j'aille voir mes filles, le soir, au moment o? elles sortent de leurs maisons pour se rendre au bal? Quel chagrin pour moi si j'arrive trop tard, et qu'on me dise: Madame est sortie. Un soir j'ai attendu jusqu'? trois heures du matin pour voir Nasie, que je n'avais pas vue depuis deux jours. J'ai manqu? crever d'aise! Je vous en prie, ne parlez de moi que pour dire combien mes filles sont bonnes. Elles veulent me combler de toutes sortes de cadeaux; je les en emp?che, je leur dis: " Gardez donc votre argent! Que voulez-vous que j'en fasse! Il ne me faut rien. " En effet, mon cher monsieur, que suis-je? un m?chant cadavre dont l'?me est partout o? sont mes filles. Quand vous aurez vu madame de Nucingen, vous me direz celle des deux que vous pr?f?rez, dit le bonhomme apr?s un moment de silence en voyant Eug?ne qui se disposait ? partir pour aller se promener aux Tuileries en attendant l'heure de se pr?senter chez madame de Beaus?ant. Cette promenade fut fatale ? l'?tudiant. Quelques femmes le remarqu?rent. Il ?tait si beau, si jeune, et d'une ?l?gance de si bon go?t! En se voyant l'objet d'une attention presque admirative, il ne pensa plus ? ses soeurs ni ? sa tante d?pouill?es, ni ? ses vertueuses r?pugnances. Il avait vu passer au-dessus de sa t?te ce d?mon qu'il est si facile de prendre pour un ange, ce Satan aux ailes diapr?es, qui s?me des rubis, qui jette ses fl?ches d'or au front des palais, empourpre les femmes, rev?t d'un sot ?clat les tr?nes, si simples dans leur origine; il avait ?cout? le dieu de cette vanit? cr?pitante dont le clinquant nous semble ?tre un symbole de puissance. La parole de Vautrin, quelque cynique qu'elle f?t, s'?tait log?e dans son coeur comme dans le souvenir d'une vierge se grave le profil ignoble d'une vieille marchande ? la toilette, qui lui a dit: " Or et amour ? flots! " Apr?s avoir indolemment fl?n?, vers cinq heures Eug?ne se pr?senta chez madame de Beaus?ant, et il y re?ut un de ces coups terribles contre lesquels les coeurs jeunes sont sans armes. Il avait jusqu'alors trouv? la vicomtesse pleine de cette am?nit? polie, de cette gr?ce melliflue donn?e par l'?ducation aristocratique, et qui n'est compl?te que si elle vient du coeur. Quand il entra, madame de Beaus?ant fit un geste sec, et lui dit d'une voix br?ve:- Monsieur de Rastignac, il m'est impossible de vous voir, en ce moment du moins! je suis en affaire... Pour un observateur, et Rastignac l'?tait devenu promptement, cette phrase, le geste, le regard, l'inflexion de voix, ?taient l'histoire du caract?re et des habitudes de la caste. Il aper?ut la main de fer sous le gant de velours; la personnalit?, l'?go?sme, sous les mani?res; le bois, sous le vernis. Il entendit enfin le MOI LE ROI qui commence sous les panaches du tr?ne et finit sous le cimier du dernier gentilhomme. Eug?ne s'?tait trop facilement abandonn? sur sa parole ? croire aux noblesses de la femme. Comme tous les malheureux, il avait sign? de bonne foi le pacte d?licieux qui doit lier le bienfaiteur ? l'oblig?, et dont le premier article consacre entre les grands coeurs une compl?te ?galit?. La bienfaisance, qui r?unit deux ?tres en un seul, est une passion c?leste aussi incomprise, aussi rare que l'est le v?ritable amour. L'un et l'autre est la prodigalit? des belles ?mes. Rastignac voulait arriver au bal de la duchesse de Carigliano, il d?vora cette bourrasque. - Madame, dit-il d'une voix ?mue, s'il ne s'agissait pas d'une chose importante, je ne serais pas venu vous importuner; soyez assez gracieuse pour me permettre de vous voir plus tard, j'attendrai. - Eh bien! venez d?ner avec moi, dit-elle un peu confuse de la duret? qu'elle avait mise dans ses paroles; car cette femme ?tait vraiment aussi bonne que grande. Quoique touch? de ce retour soudain, Eug?ne se dit en s'en allant: " Rampe, supporte tout. Que doivent ?tre les autres, si, dans un moment, la meilleure des femmes efface les promesses de son amiti?, te laisse l? comme un vieux soulier? Chacun pour soi, donc? Il est vrai que sa maison n'est pas une boutique, et que j'ai tort d'avoir besoin d'elle. Il faut, comme dit Vautrin, se faire boulet de canon. " Les am?res r?flexions de l'?tudiant furent bient?t dissip?es par le plaisir qu'il se promettait en d?nant chez la vicomtesse. Ainsi, par une sorte de fatalit?, les moindres ?v?nements de sa vie conspiraient ? le pousser dans la carri?re o?, suivant les observations du terrible sphinx de la Maison Vauquer, il devait, comme sur un champ de bataille, tuer pour ne pas ?tre tu?, tromper pour ne pas ?tre tromp?; o? il devait d?poser ? la barri?re sa conscience, son coeur, mettre un masque, se jouer sans piti? des hommes, et, comme ? Lac?d?mone, saisir sa fortune sans ?tre vu, pour m?riter la couronne. Quand il revint chez la vicomtesse, il la trouva pleine de cette bont? gracieuse qu'elle lui avait toujours t?moign?e. Tous deux all?rent dans une salle ? manger o? le vicomte attendait sa femme, et o? resplendissait ce luxe de table qui sous la Restauration fut pouss?, comme chacun le sait, au plus haut degr?. Monsieur de Beaus?ant, semblable ? beaucoup de gens blas?s, n'avait plus gu?re d'autres plaisirs que ceux de la bonne ch?re; il ?tait en fait de gourmandise de l'?cole de Louis XVIII et du duc d'Escars. Sa table offrait donc un double luxe, celui du contenant et celui du contenu. Jamais semblable spectacle n'avait frapp? les yeux d'Eug?ne, qui d?nait pour la premi?re fois dans une de ces maisons o? les grandeurs sociales sont h?r?ditaires. La mode venait de supprimer les soupers qui terminaient autrefois les bals de l'Empire, o? les militaires avaient besoin de prendre des forces pour se pr?parer ? tous les combats qui les attendaient au dedans comme au-dehors. Eug?ne n'avait encore assist? qu'? des bals. L'aplomb qui le distingua plus tard si ?minemment, et qu'il commen?ait ? prendre, l'emp?cha de s'?bahir niaisement. Mais en voyant cette argenterie sculpt?e, et les mille recherches d'une table somptueuse, en admirant pour la premi?re fois un service fait sans bruit, il ?tait difficile ? un homme d'ardente imagination de ne pas pr?f?rer cette vie constamment ?l?gante ? la vie de privations qu'il voulait embrasser le matin. Sa pens?e le rejeta pendant un moment dans sa pension bourgeoise; il en eut une si profonde horreur qu'il se jura de la quitter au mois de janvier, autant pour se mettre dans une maison propre que pour fuir Vautrin, dont il sentait la large main sur son ?paule. Si l'on vient ? songer aux mille formes que prend ? Paris la corruption, parlante ou muette, un homme de bon sens se demande par quelle aberration l'Etat y met des ?coles, y assemble des jeunes gens, comment les jolies femmes y sont respect?es, comment l'or ?tal? par les changeurs ne s'envole pas magiquement de leurs s?biles. Mais si l'on vient ? songer qu'il est peu d'exemples de crimes, voire m?me de d?lits commis par les jeunes gens, de quel respect ne doit-on pas ?tre pris pour ces patients Tantales qui se combattent eux-m?mes, et sont presque toujours victorieux! S'il ?tait bien peint dans sa lutte avec Paris, le pauvre ?tudiant fournirait un des sujets les plus dramatiques de notre civilisation moderne. Madame de Beaus?ant regardait vainement Eug?ne pour le convier ? parler, il ne voulut rien dire en pr?sence du vicomte. - Me menez-vous ce soir aux Italiens? demanda la vicomtesse ? son mari. - Vous ne pouvez douter du plaisir que j'aurais ? vous ob?ir, r?pondit-il avec une galanterie moqueuse dont l'?tudiant fut la dupe, mais je dois aller rejoindre quelqu'un aux Vari?t?s. - Sa ma?tresse, se dit-elle. - Vous n'avez donc pas d'Ajuda ce soir? demanda le vicomte. - Non, r?pondit-elle avec humeur. - Eh bien! s'il vous faut absolument un bras, prenez celui de monsieur de Rastignac. La vicomtesse regarda Eug?ne en souriant. - Ce sera bien compromettant pour vous, dit-elle. - Le Fran?ais aime le p?ril, parce qu'il y trouve la gloire, a dit monsieur de Chateaubriand, r?pondit Rastignac en s'inclinant. Quelques moments apr?s, il fut emport? pr?s de madame de Beaus?ant, dans un coup? rapide, au th??tre ? la mode, et crut ? quelque f?erie lorsqu'il entra dans une loge de face, et qu'il se vit le but de toutes les lorgnettes concurremment avec la vicomtesse, dont la toilette ?tait d?licieuse. Il marchait d'enchantements en enchantements. - Vous avez ? me parler, lui dit madame de Beaus?ant. Ah! tenez, voici madame de Nucingen ? trois loges de la n?tre. Sa soeur et monsieur de Trailles sont de l'autre c?t?. En disant ces mots, la vicomtesse regardait la loge o? devait ?tre mademoiselle de Rochefide, et, n'y voyant pas monsieur d'Ajuda, sa figure prit un ?clat extraordinaire. - Elle est charmante, dit Eug?ne apr?s avoir regard? madame de Nucingen. - Elle a les cils blancs. - Oui, mais quelle jolie taille mince! - Elle a de grosses mains. - Les beaux yeux! - Elle a le visage en long. - Mais la forme longue a de la distinction. - Cela est heureux pour elle qu'il y en ait l?. Voyez comment elle prend et quitte son lorgnon! Le Goriot perce dans tous ses mouvements, dit la vicomtesse au grand ?tonnement d'Eug?ne. En effet, madame de Beaus?ant lorgnait la salle et semblait ne pas faire attention ? madame de Nucingen, dont elle ne perdait cependant pas un geste. L'assembl?e ?tait exquis?ment belle. Delphine de Nucingen n'?tait pas peu flatt?e d'occuper exclusivement le jeune, le beau, l'?l?gant cousin de madame de Beaus?ant, il ne regardait qu'elle. - Si vous continuez ? la couvrir de vos regards, vous allez faire scandale, monsieur de Rastignac. Vous ne r?ussirez ? rien, si vous vous jetez ainsi ? la t?te des gens. - Ma ch?re cousine, dit Eug?ne, vous m'avez d?j? bien prot?g?; si vous voulez achever votre ouvrage, je ne vous demande plus que de me rendre un service qui vous donnera peu de peine et me fera grand bien. Me voil? pris. - D?j?? - Oui. - Et de cette femme? - Mes pr?tentions seraient-elles donc ?cout?es ailleurs? dit-il en lan?ant un regard p?n?trant ? sa cousine. Madame la duchesse de Carigliano est attach?e ? madame la duchesse de Berry, reprit-il apr?s une pause, vous devez la voir, ayez la bont? de me pr?senter chez elle et de m'amener au bal qu'elle donne lundi. J'y rencontrerai madame de Nucingen, et je livrerai ma premi?re escarmouche. - Volontiers, dit-elle. Si vous vous sentez d?j? du go?t pour elle, vos affaires de coeur vont tr?s bien. Voici de Marsay dans la loge de la princesse Galathionne. Madame de Nucingen est au supplice, elle se d?pite. Il n'y a pas de meilleur moment pour aborder une femme, surtout une femme de banquier. Ces dames de la Chauss?e-d'Antin aiment toutes la vengeance. - Que feriez-vous donc, vous, en pareil cas? - Moi, je souffrirais en silence. En ce moment le marquis d'Ajuda se pr?senta dans la loge de madame de Beaus?ant. - J'ai mal fait mes affaires afin de venir vous retrouver, dit-il, et je vous en instruis pour que ce ne soit pas un sacrifice. Les rayonnements du visage de la vicomtesse apprirent ? Eug?ne ? reconna?tre les expressions d'un v?ritable amour, et ? ne pas les confondre avec les simagr?es de la coquetterie parisienne. Il admira sa cousine, devint muet et c?da sa place ? monsieur d'Ajuda en soupirant. " Quelle noble, quelle sublime cr?ature est une femme qui aime ainsi! se dit-il. Et cet homme la trahirait pour une poup?e! comment peut-on la trahir? " Il se sentit au coeur une rage d'enfant. Il aurait voulu se rouler aux pieds de madame de Beaus?ant, il souhaitait le pouvoir des d?mons afin de l'emporter dans son coeur, comme un aigle enl?ve de la plaine dans son aire une jeune ch?vre blanche qui tette encore. Il ?tait humili? d'?tre dans ce grand Mus?e de la beaut? sans son tableau, sans une ma?tresse ? lui. " Avoir une ma?tresse et une position quasi royale, se disait-il, c'est le signe de la puissance! " Et il regarda madame de Nucingen comme un homme insult? regarde son adversaire. La vicomtesse se retourna vers lui pour lui adresser sur sa discr?tion raille remerciements dans un clignement d'yeux. Le premier acte ?tait fini. - Vous connaissez assez madame de Nucingen pour lui pr?senter monsieur de Rastignac? dit-elle au marquis d'Ajuda. - Mais elle sera charm?e de voir monsieur, dit le marquis. Le beau Portugais se leva, prit le bras de l'?tudiant, qui en un clin d'oeil se trouva aupr?s de madame de Nucingen. - Madame la baronne, dit le marquis, j'ai l'honneur de vous pr?senter le chevalier Eug?ne de Rastignac, un cousin de la vicomtesse de Beaus?ant. Vous faites une si vive impression sur lui, que j'ai voulu compl?ter son bonheur en le rapprochant de son idole. Ces mots furent dits avec un certain accent de raillerie qui en faisait passer la pens?e un peu brutale, mais qui, bien sauv?e, ne d?pla?t jamais ? une femme. Madame de Nucingen sourit, et offrit ? Eug?ne la place de son mari, qui venait de sortir. - Je n'ose pas vous proposer de rester pr?s de moi, monsieur, lui dit-elle. Quand on a le bonheur d'?tre aupr?s de madame de Beaus?ant, on y reste. - Mais, lui dit ? voix basse Eug?ne, il me semble, madame, que si je veux plaire ? ma cousine, je demeurerai pr?s de vous. Avant l'arriv?e de monsieur le marquis, nous parlions de vous et de la distinction de toute votre personne, dit-il ? haute voix. Monsieur d'Ajuda se retira. - Vraiment, monsieur, dit la baronne, vous allez me rester? Nous ferons donc connaissance, madame de Restaud m'avait d?j? donn? le plus vif d?sir de vous voir. - Elle est donc bien fausse, elle m'a fait consigner ? sa porte. - Comment? - Madame, j'aurai la conscience de vous en dire la raison; mais je r?clame toute votre indulgence en vous confiant un pareil secret. Je suis le voisin de monsieur votre p?re. J'ignorais que madame de Restaud f?t sa fille. J'ai eu l'imprudence d'en parler fort innocemment, et j'ai f?ch? madame votre soeur et son mari. Vous ne sauriez croire combien madame la duchesse de Langeais et ma cousine ont trouv? cette apostasie filiale de mauvais go?t. Je leur ai racont? la sc?ne, elles en ont ri comme des folles. Ce fut alors qu'en faisant un parall?le entre vous et votre soeur, madame de Beaus?ant me parla en fort bons termes, et me dit combien vous ?tiez excellente pour mon voisin, monsieur Goriot. Comment, en effet, ne l'aimeriez-vous pas? il vous adore si passionn?ment que j'en suis d?j? jaloux. Nous avons parl? de vous ce matin pendant deux heures. Puis, tout plein de ce que votre p?re m'a racont?, ce soir en d?nant avec ma cousine, je lui disais que vous ne pouviez pas ?tre aussi belle que vous ?tiez aimante. Voulant sans doute favoriser une si chaude admiration, madame de Beaus?ant m'a amen? ici, en me disant avec sa gr?ce habituelle que je vous y verrais. - Comment, monsieur, dit la femme du banquier, je vous dois d?j? de la reconnaissance? Encore un peu, nous allons ?tre de vieux amis. - Quoique l'amiti? doive ?tre pr?s de vous un sentiment peu vulgaire, dit Rastignac, je ne veux jamais ?tre votre amie. Ces sottises st?r?otyp?es ? l'usage des d?butants paraissent toujours charmantes aux femmes, et ne sont pauvres que lues ? froid. Le geste, l'accent, le regard d'un jeune homme, leur donnent d'incalculables valeurs. Madame de Nucingen trouva Rastignac charmant. Puis, comme toutes les femmes, ne pouvant rien dire ? des questions aussi dr?ment pos?es que l'?tait celle de l'?tudiant, elle r?pondit ? une autre chose. - Oui, ma soeur se fait tort par la mani?re dont elle se conduit avec ce pauvre p?re, qui vraiment a ?t? pour nous un dieu. Il a fallu que monsieur de Nucingen m'ordonn?t positivement de ne voir mon p?re que le matin, pour que je c?dasse sur ce point. Mais j'en ai longtemps ?t? bien malheureuse. Je pleurais. Ces violences, venues apr?s les brutalit?s du mariage, ont ?t? l'une des raisons qui troubl?rent le plus mon m?nage. Je suis certes la femme de Paris la plus heureuse aux yeux du monde, la plus malheureuse en r?alit?. Vous allez me trouver folle de vous parler ainsi. Mais vous connaissez mon p?re, et, ? ce titre, vous ne pouvez pas m'?tre ?tranger. - Vous n'avez jamais rencontr? personne, lui dit Eug?ne, qui soit anim? d'un plus vif d?sir de vous appartenir. Que cherchez-vous toutes? le bonheur, reprit-il d'une voix qui allait ? l'?me. Eh bien! si, pour une femme, le bonheur est d'?tre aim?e, ador?e, d'avoir un ami ? qui elle puisse confier ses d?sirs, ses fantaisies, ses chagrins, ses joies; se montrer dans la nudit? de son ?me, avec ses jolis d?fauts et ses belles qualit?s, sans craindre d'?tre trahie; croyez-moi, ce coeur d?vou?, toujours ardent, ne peut se rencontrer que chez un homme jeune, plein d'illusions, qui peut mourir sur un seul de vos signes, qui ne sait rien encore du monde et n'en veut rien savoir, parce que vous devenez le monde pour lui. Moi, voyez-vous, vous allez rire de ma na?vet?, j'arrive du fond d'une province, enti?rement neuf, n'ayant connu que de belles ?mes, et je comptais rester sans amour. Il m'est arriv? de voir ma cousine, qui m'a mis trop pr?s de son coeur; elle m'a fait deviner les mille tr?sors de la passion, je suis, comme Ch?rubin, l'amant de toutes les femmes, en attendant que je puisse me d?vouer ? quelqu'une d'entre elles. En vous voyant, quand je suis entr?, je me suis senti port? vers vous comme par un courant. J'avais d?j? tant pens? ? vous! Mais je ne vous avais pas r?v?e aussi belle que vous l'?tes en r?alit?. Madame de Beaus?ant m'a ordonn? de ne pas vous tant regarder. Elle ne sait pas ce qu'il y a d'attrayant ? voir vos jolies l?vres rouges, votre teint blanc, vos yeux si doux. Moi aussi, je vous dis des folies, mais laissez-les-moi dire. Rien ne pla?t plus aux femmes que de s'entendre d?biter ces douces paroles. La plus s?v?re d?vote les ?coute, m?me quand elle ne doit pas y r?pondre. Apr?s avoir ainsi commenc?, Rastignac d?fila son chapelet d'une voix coquettement sourde; et madame de Nucingen encourageait Eug?ne par des sourires en regardant de temps en temps de Marsay, qui ne quittait pas la loge de la princesse Galathionne. Rastignac resta pr?s de madame de Nucingen jusqu'au moment o? son mari vint la chercher pour l'emmener. - Madame, lui dit Eug?ne, j'aurai le plaisir de vous aller voir avant le bal de la duchesse de Carigliano. - Puisqui matame fous encache, dit le baron, ?pais Alsacien dont la figure ronde annon?ait une dangereuse finesse, fous ?tes sir d'?tre pien essi. - Mes affaires sont en bon train, car elle ne s'est pas bien effarouch?e en m'entendant lui dire: " M'aimerez-vous bien? " Le mors est mis ? ma b?te, sautons dessus et gouvernons-la, se dit Eug?ne en allant saluer madame de Beaus?ant qui se levait et se retirait avec l'Ajuda. Le pauvre ?tudiant ne savait pas que la baronne ?tait distraite, et attendait de de Marsay une de ces lettres d?cisives qui d?chirent l'?me. Tout heureux de son faux succ?s, Eug?ne accompagna la vicomtesse jusqu'au p?ristyle, o? chacun attend sa voiture. - Votre cousin ne se ressemble plus ? lui-m?me, dit le Portugais en riant ? la vicomtesse quand Eug?ne les eut quitt?s. Il va faire sauter la banque. Il est souple comme une anguille, et je crois qu'il ira loin. Vous seule avez pu lui trier sur le volet une femme au moment o? il faut la consoler. - Mais, dit madame de Beaus?ant, il faut savoir si elle aime encore celui qui l'abandonne. L'?tudiant revint ? pied du Th??tre-Italien ? la rue Neuve-Sainte-Genevi?ve, en faisant les plus doux projets. Il avait bien remarqu? l'attention avec laquelle madame de Restaud l'avait examin?, soit dans la loge de la vicomtesse, soit dans celle de madame de Nucingen, et il pr?suma que la porte de la comtesse ne lui serait plus ferm?e. Ainsi d?j? quatre relations majeures, car il comptait bien plaire ? la mar?chale, allaient lui ?tre acquises au coeur de la haute soci?t? parisienne. Sans trop s'expliquer les moyens, il devinait par avance que, dans le jeu compliqu? des int?r?ts de ce monde, il devait s'accrocher ? un rouage pour se trouver en haut de la machine, et il se sentait la force d'en enrayer la roue. " Si madame de Nucingen s'int?resse ? moi, je lui apprendrai ? gouverner son mari. Ce mari fait des affaires d'or, il pourra m'aider ? ramasser tout d'un coup une fortune. " Il ne se disait pas cela cr?ment, il n'?tait pas encore assez politique pour chiffrer une situation, l'appr?cier et la calculer; ces id?es flottaient ? l'horizon sous la forme de l?gers nuages, et, quoiqu'elles n'eussent pas l'?pret? de celles de Vautrin, si elles avaient ?t? soumises au creuset de la conscience, elles n'auraient rien donn? de bien pur. Les hommes arrivent, par une suite de transactions de ce genre, ? cette morale rel?ch?e que professe l'?poque actuelle, o? se rencontrent plus rarement que dans aucun temps ces hommes rectangulaires, ces belles volont?s qui ne se plient jamais au mal, ? qui la moindre d?viation de la ligne droite semble ?tre un crime: magnifiques images de la probit? qui nous ont valu deux chefs-d'oeuvre, Alceste de Moli?re, puis r?cemment Jenny Deans et son p?re, dans l'oeuvre de Walter Scott. Peut-?tre l'oeuvre oppos?e, la peinture des sinuosit?s dans lesquelles un homme du monde, un ambitieux fait rouler sa conscience, en essayant de c?toyer le mal, afin d'arriver ? son but en gardant les apparences, ne serait-elle ni moins belle, ni moins dramatique. En atteignant au seuil de sa pension, Rastignac s'?tait ?pris de madame de Nucingen, elle lui avait paru svelte, fine comme une hirondelle. L'enivrante douceur de ses yeux, le tissu d?licat et soyeux de sa peau sous laquelle il avait cru voir couler le sang, le son enchanteur de sa voix, ses blonds cheveux, il se rappelait tout; et peut-?tre la marche, en mettant son sang en mouvement, aidait-elle ? cette fascination. L'?tudiant frappa rudement ? la porte du p?re Goriot. - Mon voisin, dit-il, j'ai vu madame Delphine. - O?? - Aux Italiens. - S'amusait-elle bien? Entrez donc. Et le bonhomme, qui s'?tait lev? en chemise, ouvrit sa porte et se recoucha promptement. - Parlez-moi donc d'elle, demanda-t-il. Eug?ne, qui se trouvait pour la premi?re fois chez le p?re Goriot, ne fut pas ma?tre d'un mouvement de stup?faction en voyant le bouge o? vivait le p?re, apr?s avoir admir? la toilette de la fille. La fen?tre ?tait sans rideaux; le papier de tenture coll? sur les murailles s'en d?tachait en plusieurs endroits par l'effet de l'humidit?, et se recroquevillait en laissant apercevoir le pl?tre jauni par la fum?e. Le bonhomme gisait sur un mauvais lit, n'avait qu'une maigre couverture et un couvre-pied ouat? fait avec les bons morceaux des vieilles robes de madame Vauquer. Le carreau ?tait humide et plein de poussi?re. En face de la crois?e se voyait une de ces vieilles commodes en bois de rose ? ventre renfl?, qui ont des mains en cuivre tordu en fa?on de sarments d?cor?s de feuilles ou de fleurs; un vieux meuble ? tablette de bois sur lequel ?tait un pot ? eau dans sa cuvette et tous les ustensiles n?cessaires pour se faire la barbe. Dans un coin, les souliers; ? la t?te du lit, une table de nuit sans porte ni marbre; au coin de la chemin?e, o? il n'y avait pas trace de feu, se trouvait la table carr?e, en bois de noyer, dont la barre avait servi au p?re Goriot ? d?naturer son ?cuelle en vermeil. Un m?chant secr?taire sur lequel ?tait le chapeau du bonhomme, un fauteuil fonc? de paille et deux chaises compl?taient ce mobilier mis?rable. La fl?che du lit, attach?e au plancher par une loque, soutenait une mauvaise bande d'?toffe ? carreaux rouges et blancs. Le plus pauvre commissionnaire ?tait certes moins mal meubl? dans son grenier, que ne l'?tait le p?re Goriot chez madame Vauquer. L'aspect de cette chambre donnait froid et serrait le coeur, elle ressemblait au plus triste logement d'une prison. Heureusement Goriot ne vit pas l'expression qui se peignit sur la physionomie d'Eug?ne quand celui-ci posa sa chandelle sur la table de nuit. Le bonhomme se tourna de son c?t? en restant couvert jusqu'au menton. - Eh bien! qui aimez-vous mieux de madame de Restaud ou de madame de Nucingen? - Je pr?f?re madame Delphine, r?pondit l'?tudiant, parce qu'elle vous aime mieux. A cette parole chaudement dite, le bonhomme sortit son bras du lit et serra la main d'Eug?ne. - Merci, merci, r?pondit le vieillard ?mu. Que vous a-t-elle donc dit de moi? L'?tudiant r?p?ta les paroles de la baronne en les embellissant, et le vieillard l'?couta comme s'il eut entendu la parole de Dieu. - Ch?re enfant! oui, oui, elle m'aime bien. Mais ne la croyez pas dans ce qu'elle vous a dit d'Anastasie. Les deux soeurs se jalousent, voyez-vous? c'est encore une preuve de leur tendresse. Madame de Restaud m'aime bien aussi. Je le sais. Un p?re est avec ses enfants comme Dieu est avec nous, il va jusqu'au fond des coeurs, et juge les intentions. Elles sont toutes deux aussi aimantes. Oh! si j'avais eu de bons gendres, j'aurais ?t? trop heureux. Il n'est sans doute pas de bonheur complet ici-bas. Si j'avais v?cu chez elles, mais rien que d'entendre leurs voix, de les savoir l?, de les voir aller, sortir, comme quand je les avais chez moi, ?a m'e?t fait cabrioler le coeur. Etaient-elles bien mises? - Oui, dit Eug?ne. Mais, monsieur Goriot, comment, en ayant des filles aussi richement ?tablies que sont les v?tres, pouvez-vous demeurer dans un taudis pareil? - Ma foi, dit-il d'un air en apparence insouciant, ? quoi cela me servirait-il d'?tre mieux? je ne puis gu?re vous expliquer ces choses-l?; je ne sais pas dire deux paroles de suite comme il faut. Tout est l?, ajouta-t-il en se frappant le coeur. Ma vie, ? moi, est dans mes deux filles. Si elles s'amusent, si elles sont heureuses, bravement mises, si elles marchent sur des tapis, qu'importe de quel drap je sois v?tu, et comment est l'endroit o? je me couche? je n'ai point froid si elles ont chaud, je ne m'ennuie jamais si elles rient. Je n'ai de chagrins que les leurs. Quand vous serez p?re, quand vous vous direz, en voyant gazouiller vos enfants: " C'est sorti de moi! ", que vous sentirez ces petites cr?atures tenir ? chaque goutte de votre sang, dont elles ont ?t? la fine fleur, car c'est ?a! vous vous croirez attach? ? leur peau, vous croirez ?tre agit? vous-m?me par leur marche. Leur voix me r?pond partout. Un regard d'elles, quand il est triste, me fige le sang. Un jour vous saurez que l'on est bien plus heureux de leur bonheur que du sien propre. Je ne peux pas vous expliquer ?a: c'est des mouvements int?rieurs qui r?pandent l'aise partout. Enfin, je vis trois fois. Voulez-vous que je vous dise une dr?le de chose? Eh bien! quand j'ai ?t? p?re, j'ai compris Dieu. Il est tout entier partout, puisque la cr?ation est sortie de lui. Monsieur, je suis ainsi avec mes filles. Seulement j'aime mieux mes filles que Dieu n'aime le monde, parce que le monde n'est pas si beau que Dieu, et que mes filles sont plus belles que moi. Elles me tiennent si bien ? l'?me, que j'avais id?e que vous les verriez ce soir. Mon Dieu! un homme qui rendrait ma petite Delphine aussi heureuse qu'une femme l'est quand elle est bien aim?e; mais je lui cirerais ses bottes, je lui ferais ses commissions. J'ai su par sa femme de chambre que ce petit monsieur de Marsay est un mauvais chien. Il m'a pris des envies de lui tordre le cou. Ne pas aimer un bijou de femme, une voix de rossignol, et faite comme un mod?le! O? a-t-elle eu les yeux d'?pouser cette grosse souche d'Alsacien? Il leur fallait ? toutes deux de jolis jeunes gens bien aimables. Enfin, elles ont fait ? leur fantaisie. Le p?re Goriot ?tait sublime. Jamais Eug?ne ne l'avait pu voir illumin? par les feux de sa passion paternelle. Une chose digne de remarque est la puissance d'infusion que poss?dent les sentiments. Quelque grossi?re que soit une cr?ature, d?s qu'elle exprime une affection forte et vraie, elle exhale un fluide particulier qui modifie la physionomie, anime le geste, colore la voix. Souvent l'?tre le plus stupide arrive, sous l'effort de la passion, ? la plus haute ?loquence dans l'id?e, si ce n'est dans le langage, et semble se mouvoir dans une sph?re lumineuse. Il y avait en ce moment dans la voix, dans le geste de ce bon homme, la puissance communicative qui signale le grand acteur. Mais nos beaux sentiments ne sont-ils pas les po?sies de la volont?? - Eh bien! vous ne serez peut-?tre pas f?ch? d'apprendre, lui dit Eug?ne, qu'elle va rompre sans doute avec ce de Marsay. Ce beau-fils l'a quitt?e pour s'attacher ? la princesse Galathionne. Quant ? moi, ce soir, je suis tomb? amoureux de madame Delphine. - Bah! dit le p?re Goriot. - Oui. Je ne lui ai pas d?plu. Nous avons parl? amour pendant une heure, et je dois aller la voir apr?s-demain samedi. - Oh! que je vous aimerais, mon cher monsieur, si vous lui plaisiez. Vous ?tes bon, vous ne la tourmenteriez point. Si vous la trahissiez, je vous couperais le cou, d'abord. Une femme n'a pas deux amours, voyez-vous? Mon Dieu! mais je dis des b?tises, monsieur Eug?ne. Il fait froid ici pour vous. Mon Dieu! vous l'avez donc entendue, que vous a-t-elle dit pour moi? - Rien, se dit en lui-m?me Eug?ne.- Elle m'a dit, r?pondit-il ? haute voix, qu'elle vous envoyait un bon baiser de fille. - Adieu, mon voisin, dormez bien, faites de beaux r?ves; les miens sont tout faits avec ce mot-l?. Que Dieu vous prot?ge dans tous vos d?sirs! Vous avez ?t? pour moi ce soir comme un bon ange; vous me rapportez l'air de ma fille. - Le pauvre homme, se dit Eug?ne en se couchant, il y a de quoi toucher des coeurs de marbre. Sa fille n'a pas plus pens? ? lui qu'au Grand Turc. Depuis cette conversation, le p?re Goriot vit dans son voisin un confident inesp?r?, un ami. Il s'?tait ?tabli entre eux les seuls rapports par lesquels ce vieillard pouvait s'attacher ? un autre homme. Les passions ne font jamais de faux calcul. Le p?re Goriot se voyait un peu plus pr?s de sa fille Delphine, il s'en voyait mieux re?u, si Eug?ne devenait cher ? la baronne. D'ailleurs il lui avait confi? l'une de ses douleurs. Madame de Nucingen, ? laquelle mille fois par jour il souhaitait le bonheur, n'avait pas connu les douceurs de l'amour. Certes, Eug?ne ?tait, pour se servir de son expression, un des jeunes gens les plus gentils qu'il e?t jamais vus, et il semblait pressentir qu'il lui donnerait tous les plaisirs dont elle avait ?t? priv?e. Le bonhomme se prit donc pour son voisin d'une amiti? qui alla croissant, et sans laquelle il e?t ?t? sans doute impossible de conna?tre le d?nouement de cette histoire. Le lendemain matin, au d?jeuner, l'affectation avec laquelle le p?re Goriot regardait Eug?ne, pr?s duquel il se pla?a, les quelques paroles qu'il lui dit, et le changement de sa physionomie, ordinairement semblable ? un masque de pl?tre, surprirent les pensionnaires. Vautrin, qui revoyait l'?tudiant pour la premi?re fois depuis leur conf?rence, semblait vouloir lire dans son ?me. En se souvenant du projet de cet homme, Eug?ne, qui, avant de s'endormir, avait, pendant la nuit, mesur? le vaste champ qui s'ouvrait ? ses regards, pensa n?cessairement ? la dot de mademoiselle Taillefer, et ne put s'emp?cher de regarder Victorine comme le plus vertueux jeune homme regarde une riche h?riti?re. Par hasard, leurs yeux se rencontr?rent. La pauvre fille ne manqua pas de trouver Eug?ne charmant dans sa nouvelle tenue. Le coup d'oeil qu'ils ?chang?rent fut assez significatif pour que Rastignac ne dout?t pas d'?tre pour elle l'objet de ces confus d?sirs qui atteignent toutes les jeunes filles et qu'elles rattachent au premier ?tre s?duisant. Une voix lui criait: " Huit cent mille francs! " Mais tout ? coup il se rejeta dans ses souvenirs de la veille, et pensa que sa passion de commande pour madame de Nucingen ?tait l'antidote de ses mauvaises pens?es involontaires. - L'on donnait hier aux Italiens Barbier de S?ville de Rossini. Je n'avais jamais entendu de si d?licieuse musique, dit-il. Mon Dieu! est-on heureux d'avoir une loge aux Italiens. Le p?re Goriot saisit cette parole au vol comme un chien saisit un mouvement de son ma?tre. - Vous ?tes comme des coqs-en-p?te, dit madame Vauquer, vous autres hommes, vous faites tout ce qui vous pla?t. - Comment ?tes-vous revenu? demanda Vautrin. - A pied, r?pondit Eug?ne. - Moi, reprit le tentateur, je n'aimerais pas de demi-plaisirs; je voudrais aller l? dans ma voiture, dans ma loge, et revenir bien commod?ment. Tout ou rien! voil? ma devise. - Et qui est bonne, reprit madame Vauquer. - Vous irez peut-?tre voir madame de Nucingen, dit Eug?ne ? voix basse ? Goriot. Elle vous recevra certes a bras ouverts; elle voudra savoir de vous mille petits d?tails sur moi. J'ai appris qu'elle ferait tout au monde pour ?tre re?ue chez ma cousine, madame la vicomtesse de Beaus?ant. N'oubliez pas de lui dire que je l'aime trop pour ne pas penser ? lui procurer cette satisfaction. Rastignac s'en alla promptement ? l'Ecole de Droit, il voulait rester le moins de temps possible dans cette odieuse maison. Il fl?na pendant presque toute la journ?e, en proie ? cette fi?vre de t?te qu'ont connue les jeunes gens affect?s de trop vives esp?rances. Les raisonnements de Vautrin le faisaient r?fl?chir ? la vie sociale, au moment o? il rencontra son ami Bianchon dans le jardin du Luxembourg. - O? as-tu pris cet air grave? lui dit l'?tudiant en m?decine en lui prenant le bras pour se promener devant le palais. - Je suis tourment? par de mauvaises id?es. - En quel genre? ?a se gu?rit, les id?es. - Comment? - En y succombant. - Tu ries sans savoir ce dont il s'agit. As-tu lu Rousseau? - Oui. - Te souviens-tu de ce passage o? il demande ? son lecteur ce qu'il ferait au cas o? il pourrait s'enrichir en tuant ? la Chine par sa seule volont? un vieux mandarin, sans bouger de Paris. - Oui. - Eh bien? - Bah! J'en suis ? mon trente-troisi?me mandarin. - Ne plaisante pas. Allons, s'il t'?tait prouv? que la chose est possible et qu'il te suffit d'un signe de t?te, le ferais-tu? - Est-il bien vieux, le mandarin? Mais, bah! jeune ou vieux paralytique ou bien portant, ma foi... Diantre! Eh bien, non. - Tu es un brave gar?on, Bianchon. Mais si tu aimais une femme ? te mettre pour elle l'?me ? l'envers, et qu'il lui fall?t de l'argent, beaucoup d'argent pour sa toilette, pour sa voiture, pour toutes ses fantaisies enfin? - Mais tu m'?tes la raison, et tu veux que je raisonne. - Eh bien! Bianchon, je suis fou, gu?ris-moi. J'ai deux soeurs qui sont des anges de beaut?, de candeur, et je veux qu'elle soient heureuses. O? prendre deux cent mille francs pour leur dot d'ici ? cinq ans? Il est, vois-tu, des circonstances dans la vie o? il faut jouer gros jeu et ne pas user son bonheur ? gagner des sous. - Mais tu poses la question qui se trouve ? l'entr?e de la vie pour tout le monde, et tu veux couper le noeud gordien avec l'?p?e. Pour agir ainsi, mon cher, il faut ?tre Alexandre, sinon l'on va au bagne. Moi, je suis heureux de la petite existence que je me cr?erai en province, o? je succ?derai tout b?tement ? mon p?re. Les affections de l'homme se satisfont dans le plus petit cercle aussi pleinement que dans une immense circonf?rence. Napol?on ne d?nait pas deux fois, et ne pouvait pas avoir plus de ma?tresses qu'en prend un ?tudiant en m?decine quand il est interne aux Capucins. Notre bonheur, mon cher, tiendra toujours entre la plante de nos pieds et notre occiput; et, qu'il co?te un million par an ou cent louis, la perception intrins?que en est la m?me au-dedans de nous. Je conclus ? la vie du Chinois. - Merci, tu m'as fait du bien, Bianchon! nous serons toujours amis. - Dis donc, reprit l'?tudiant en m?decine, en sortant du cours de Cuvier au Jardin des Plantes, je viens d'apercevoir la Michonneau et le Poiret causant sur un banc avec un monsieur que j'ai vu dans les troubles de l'ann?e derni?re aux environs de la Chambre des D?put?s, et qui m'a fait l'effet d'?tre un homme de la police d?guis? en honn?te bourgeois vivant de ses rentes. Etudions ce couple-l?: je te dirai pourquoi. Adieu, je vais r?pondre ? mon appel de quatre heures. Quand Eug?ne revint ? la pension, il trouva le p?re Goriot qui l'attendait. - Tenez, dit le bonhomme, voil? une lettre d'elle. Hein, la jolie ?criture! Eug?ne d?cacheta la lettre et lut. " Monsieur, mon p?re m'a dit que vous aimiez la musique italienne. Je serais heureuse si vous vouliez me faire le plaisir d'accepter une place dans ma loge. Nous aurons samedi la Fodor et Pellegrini, je suis s?re alors que vous ne me refuserez pas. Monsieur de Nucingen se joint ? moi pour vous prier de venir d?ner avec nous sans c?r?monie. Si vous acceptez, vous le rendrez bien content de n'avoir pas ? s'acquitter de sa corv?e conjugale en m'accompagnant. Ne me r?pondez pas, venez, et agr?ez mes compliments. " " D. de N. " - Montrez-la-moi, dit le bonhomme ? Eug?ne quand il eut lu la lettre. Vous irez, n'est-ce pas? ajouta-t-il apr?s avoir flair? le papier. Cela sent-il bon! Ses doigts ont touch? ?a, pourtant! - Une femme ne se jette pas ainsi ? la t?te d'un homme, se disait l'?tudiant. Elle veut se servir de moi pour ramener de Marsay. Il n'y a que le d?pit qui fasse faire de ces choses-l?. - Eh bien! dit le p?re Goriot, ? quoi pensez-vous donc? Eug?ne ne connaissait pas le d?lire de vanit? dont certaines femmes ?taient saisies en ce moment, et ne savait pas que, pour s'ouvrir une porte dans le faubourg Saint-Germain, la femme d'un banquier ?tait capable de tous les sacrifices. A cette ?poque, la mode commen?ait ? mettre au-dessus de toutes les femmes celles qui ?taient admises dans la soci?t? du faubourg Saint-Germain, dites les dames du Petit-Ch?teau, parmi lesquelles madame de Beaus?ant, son amie la duchesse de Langeais et la duchesse de Maufrigneuse tenaient le premier rang. Rastignac seul ignorait la fureur dont ?taient saisies les femmes de la Chauss?e-d'Antin pour entrer dans le cercle sup?rieur o? brillaient les constellations de leur sexe. Mais sa d?fiance le servit bien, elle lui donna de la froideur, et le triste pouvoir de poser des conditions au lieu d'en recevoir. - Oui, j'irai, r?pondit-il. Ainsi la curiosit? le menait chez madame de Nucingen, tandis que, si cette femme l'e?t d?daign?, peut-?tre y aurait-il ?t? conduit par la passion. N?anmoins il n'attendit pas le lendemain et l'heure de partir sans une sorte d'impatience. Pour un jeune homme, il existe dans sa premi?re intrigue autant de charmes peut-?tre qu'il s'en rencontre dans un premier amour. La certitude de r?ussir engendre mille f?licit?s que les hommes n'avouent pas, et qui font tout le charme de certaines femmes. Le d?sir ne na?t pas moins de la difficult? que de la facilit? des triomphes. Toutes les passions des hommes sont bien certainement excit?es ou entretenues par l'une ou l'autre de ces deux causes, qui divisent l'empire amoureux. Peut-?tre cette division est-elle une cons?quence de la grande question des temp?raments, qui domine, quoi qu'on en dise, la soci?t?. Si les m?lancoliques ont besoin du tonique des coquetteries, peut-?tre les gens nerveux ou sanguins d?campent-ils si la r?sistance dure trop. En d'autres termes, l'?l?gie est aussi essentiellement lymphatique que le dithyrambe est bilieux. En faisant sa toilette, Eug?ne savoura tous ces petits bonheurs dont n'osent parler les jeunes gens, de peur de se faire moquer d'eux, mais qui chatouillent l'amour-propre. Il arrangeait ses cheveux en pensant que le regard d'une jolie femme se coulerait sous leurs boucles noires. Il se permit des singeries enfantines autant qu'en aurait fait une jeune fille en s'habillant pour le bal. Il regarda complaisamment sa taille mince, en d?plissant son habit.- Il est certain, se dit-il, qu'on en peut trouver de plus mal tourn?s! Puis il descendit au moment o? tous les habitu?s de la pension ?taient ? table, et re?ut gaiement le hourra de sottises que sa tenue ?l?gante excita. Un trait des moeurs particuli?res aux pensions bourgeoises est l'?bahissement qu'y cause une toilette soign?e. Personne n'y met un habit neuf sans que chacun dise son mot. - Kt, kt, kt, kt, fit Bianchon en faisant claquer sa langue contre son palais, comme pour exciter un cheval.- Tournure de duc et pair! dit madame Vauquer.- Monsieur va en conqu?te? fit observer mademoiselle Michonneau. - Kocqu?riko! cria le peintre. - Mes compliments ? madame votre ?pouse, dit l'employ? au Mus?um. - Monsieur a une ?pouse? demanda Poiret. - Une ?pouse ? compartiments, qui va sur l'eau, garantie bon teint, dans les prix de vingt-cinq ? quarante, dessins ? carreaux du dernier go?t, susceptible de se laver, d'un joli porter, moiti? fil, moiti? coton, moiti? laine, gu?rissant le mal de dents, et autres maladies approuv?es par l'Acad?mie royale de M?decine! excellente d'ailleurs pour les enfants! meilleure encore contre les maux de t?te, les pl?nitudes et autres maladies de l'oesophage, des yeux et des oreilles, cria Vautrin avec la volubilit? comique et l'accentuation d'un op?rateur. Mais combien cette merveille, me direz-vous, messieurs? deux sous? Non. Rien du tout. C'est un reste des fournitures faites au Grand Mongol, et que tous les souverains de l'Europe, y compris le grand-duc de Bade, ont voulu voir! Entrez droit devant vous! et passez au petit bureau. Allez, la musique! Brooum, l? l?, trinn! l?, l?, boum, boum! Monsieur de la clarinette, tu joues faux, reprit-il d'une voix enrou?e, je te donnerai sur les doigts. - Mon Dieu! que cet homme-l? est agr?able, dit madame Vauquer ? madame Couture, je ne m'ennuierais jamais avec lui. Au milieu des rires et des plaisanteries dont ce discours comiquement d?bit? fut le signal, Eug?ne put saisir le regard furtif de mademoiselle Taillefer qui se pencha sur madame Couture, ? l'oreille de laquelle elle dit quelques mots. - Voil? le cabriolet, dit Sylvie. - O? d?ne-t-il donc? demanda Bianchon. - Chez madame la baronne de Nucingen. - La fille de monsieur Goriot, r?pondit l'?tudiant. A ce nom, les regards se port?rent sur l'ancien vermicellier, qui contemplait Eug?ne avec une sorte d'envie. Rastignac arriva rue Saint-Lazare, dans une de ces maisons l?g?res, ? colonnes minces, ? portiques mesquins, qui constituent le joli ? Paris, une v?ritable maison de banquier, pleine de recherches co?teuses, de stucs, de paliers d'escalier en mosa?que de marbre. Il trouva madame de Nucingen dans un petit salon ? peintures italiennes, dont le d?cor ressemblait ? celui des caf?s. La baronne ?tait triste. Les efforts qu'elle fit pour cacher son chagrin int?ress?rent d'autant plus vivement Eug?ne qu'il n'y avait rien de jou?. Il croyait rendre une femme joyeuse par sa pr?sence, et la trouvait au d?sespoir. Ce d?sappointement piqua son amour-propre. - J'ai bien peu de droits ? votre confiance, madame, dit-il apr?s l'avoir lutin?e sur sa pr?occupation; mais si je vous g?nais, je compte sur votre bonne foi, vous me le diriez franchement. - Restez, dit-elle, je serais seule si vous vous en alliez. Nucingen d?ne en ville, et je ne voudrais pas ?tre seule, j'ai besoin de distraction. - Mais qu'avez-vous? - Vous seriez la derni?re personne ? qui je le dirais, s'?cria-t-elle. - Je veux le savoir, je dois alors ?tre pour quelque chose dans ce secret. - Peut-?tre! Mais non, reprit-elle, c'est des querelles de m?nage qui doivent ?tre ensevelies au fond du coeur. Ne vous le disais-je pas avant-hier? je ne suis point heureuse. Les cha?nes d'or sont les plus pesantes. Quand une femme dit ? un jeune homme qu'elle est malheureuse, si ce jeune homme est spirituel, bien mis, s'il a quinze cents francs d'oisivet? dans sa poche, il doit penser ce que se disait Eug?ne, et devient fat. - Que pouvez-vous d?sirer? r?pondit-il. Vous ?tes belle, jeune, aim?e, riche. - Ne parlons pas de moi, dit-elle en faisant un sinistre mouvement de t?te. Nous d?nerons ensemble, t?te ? t?te, nous irons entendre la plus d?licieuse musique. Suis-je ? votre go?t? reprit-elle en se levant et montrant sa robe en cachemire blanc ? dessins perses de la plus riche ?l?gance. - Je voudrais que vous fussiez toute ? moi, dit Eug?ne. Vous ?tes charmante. - Vous auriez une triste propri?t?, dit-elle en souriant avec amertume. Rien ici ne vous annonce le malheur, et cependant, malgr? ces apparences, je suis au d?sespoir. Mes chagrins m'?tent le sommeil, je deviendrai laide. - Oh! cela est impossible, dit l'?tudiant. Mais je suis curieux de conna?tre ces peines qu'un amour d?vou? n'effacerait pas? - Ah! si je vous les confiais, vous me fuiriez, dit-elle. Vous ne m'aimez encore que par une galanterie qui est de costume chez les hommes; mais si vous m'aimiez bien, vous tomberiez dans un d?sespoir affreux. Vous voyez que je dois me taire. De gr?ce, reprit-elle, parlons d'autre chose. Venez voir mes appartements. - Non, restons ici, r?pondit Eug?ne en s'asseyant sur une causeuse devant le feu pr?s de madame de Nucingen, dont il prit la main avec assurance. Elle la laissa prendre et l'appuya m?me sur celle du jeune homme par un de ces mouvements de force concentr?e qui trahissent de fortes ?motions. - Ecoutez, lui dit Rastignac; si vous avez des chagrins, vous devez me les confier. Je peux vous prouver que je vous aime pour vous. Ou vous parlerez et me direz vos peines afin que je puisse les dissiper, fall?t-il tuer six hommes, ou je sortirai pour ne plus revenir. - Eh bien! s'?cria-t-elle saisie par une pens?e de d?sespoir qui la fit se frapper le front, je vais vous mettre ? l'instant m?me ? l'?preuve. Oui, se dit-elle, il n'est plus que ce moyen. Elle sonna. - La voiture de monsieur est-elle attel?e? dit-elle ? son valet de chambre. - Oui, madame. - Je la prends. Vous lui donnerez la mienne et mes chevaux. Vous ne servirez le d?ner qu'? sept heures. - Allons, venez, dit-elle ? Eug?ne, qui crut r?ver en se trouvant dans le coup? de monsieur de Nucingen, ? c?t? de cette femme. - Au Palais-Royal, dit-elle au cocher, pr?s du Th??tre-Fran?ais. En route, elle parut agit?e, et refusa de r?pondre aux mille interrogations d'Eug?ne, qui ne savait que penser de cette r?sistance muette, compacte, obtuse. - En un moment elle m'?chappe, se disait-il. Quand la voiture s'arr?ta, la baronne regarda l'?tudiant d'un air qui imposa silence ? ses folles paroles; car il s'?tait emport?. - Vous m'aimez bien? dit-elle. - Oui, r?pondit-il en cachant l'inqui?tude qui le saisissait. - Vous ne penserez rien de mal sur moi, quoi que je puisse vous demander? - Non. - Etes-vous dispos? ? m'ob?ir? - Aveugl?ment. - Etes-vous all? quelquefois au jeu? dit-elle d'une voix tremblante. - jamais. - Ah! je respire. Vous aurez du bonheur. Voici ma bourse, dit-elle. Prenez donc! il y a cent francs, c'est tout ce que poss?de cette femme si heureuse. Montez dans une maison de jeu, je ne sais o? elles sont, mais je sais qu'il y en a au Palais-Royal. Risquez les cent francs ? un jeu qu'on nomme la roulette, et perdez tout, ou rapportez-moi six mille francs. Je vous dirai mes chagrins ? votre retour. - Je veux bien que le diable m'emporte si je comprends quelque chose ? ce que je vais faire, mais je vais vous ob?ir, dit-il avec une joie caus?e par cette pens?e: " Elle se compromet avec moi, elle n'aura rien ? me refuser. " Eug?ne prend la jolie bourse, court au num?ro NEUF, apr?s s'?tre fait indiquer par un marchand d'habits la plus prochaine maison de jeu. Il y monte, se laisse prendre son chapeau; mais il entre et demande o? est la roulette. A l'?tonnement des habitu?s, le gar?on de salle le m?ne devant une longue table. Eug?ne, suivi de tous les spectateurs, demande sans vergogne o? il faut mettre l'enjeu. - Si vous placez un louis sur un seul de ces trente-six num?ros, et qu'il sorte, vous aurez trente-six louis, lui dit un vieillard respectable ? cheveux blancs. Eug?ne jette les cent francs sur le chiffre de son ?ge, vingt et un. Un cri d'?tonnement part sans qu'il ait eu le temps de se reconna?tre. Il avait gagn? sans le savoir. - Retirez donc votre argent, lui dit le vieux monsieur, l'on ne gagne pas deux fois dans ce syst?me-l?. Eug?ne prend un r?teau que lui tend le vieux monsieur, il tire ? lui les trois mille six cents francs et, toujours sans rien savoir du jeu, les place sur la rouge. La galerie le regarde avec envie, en voyant qu'il continue ? jouer. La roue tourne, il gagne encore, et le banquier lui jette encore trois mille six cents francs. - Vous avez sept mille deux cents francs ? vous, lui dit ? l'oreille le vieux monsieur. Si vous m'en croyez, vous vous en irez, la rouge a pass? huit fois. Si vous ?tes charitable, vous reconna?trez ce bon avis en soulageant la mis?re d'un ancien pr?fet de Napol?on qui se trouve dans le dernier besoin. Rastignac ?tourdi se laisse prendre dix louis par l'homme ? cheveux blancs, et descend avec les sept mille francs, ne comprenant encore rien au jeu, mais stup?fi? de son bonheur. - Ah ??! o? me m?nerez-vous maintenant, dit-il en montrant les sept mille francs ? madame de Nucingen quand la porti?re fut referm?e. Delphine le serra par une ?treinte folle et l'embrassa vivement, mais sans passion. " Vous m'avez sauv?e! " Des larmes de joie coul?rent en abondance sur ses joues. je vais tout vous dire, mon ami. Vous serez mon ami, n'est-ce pas? Vous me voyez riche, opulente, rien ne me manque ou je parais ne manquer de rien! Eh bien! sachez que monsieur de Nucingen ne me laisse pas disposer d'un sou: il paye toute la maison, mes voitures, mes loges; il m'alloue pour ma toilette une somme insuffisante, il me r?duit ? une mis?re secr?te par calcul. Je suis trop fi?re pour l'implorer. Ne serais-je pas la derni?re des cr?atures si j'achetais son argent au prix o? il veut me le vendre! Comment, moi riche de sept cent mille francs, me suis-je laiss? d?pouiller? par fiert?, par indignation. Nous sommes si jeunes, si na?ves, quand nous commen?ons la vie conjugale! La parole par laquelle il fallait demander de l'argent ? mon mari me d?chirait la bouche je n'osais jamais, je mangeais l'argent de mes ?conomies et celui que me donnait mon pauvre p?re; puis je me suis endett?e. Le mariage est pour moi la plus horrible des d?ceptions, je ne puis vous en parler: qu'il vous suffise de savoir que je me jetterais par la fen?tre s'il fallait vivre avec Nucingen autrement qu'en ayant chacun notre appartement s?par?. Quand il a fallu lui d?clarer mes dettes de jeune femme, des bijoux, des fantaisies (mon pauvre p?re nous avait accoutum?es ? ne nous rien refuser), j'ai souffert le martyre mais enfin j'ai trouv? le courage de les dire. N'avais-je pas une fortune ? moi? Nucingen s'est emport?, il m'a dit que je le ruinerais, des horreurs! J'aurais voulu ?tre ? cent pieds sous terre. Comme il avait pris ma dot, il a pay?; mais en stipulant d?sormais pour mes d?penses personnelles une pension ? laquelle je me suis r?sign?e, afin d'avoir la paix. Depuis, j'ai voulu r?pondre ? l'amour-propre de quelqu'un que vous connaissez, dit-elle. Si j'ai ?t? tromp?e par lui, je serais mal venue ? ne pas rendre justice ? la noblesse de son caract?re. Mais enfin il m'a quitt?e indignement! On ne devrait jamais abandonner une femme ? laquelle on a jet?, dans un jour de d?tresse, un tas d'or! On doit l'aimer toujours! Vous, belle ?me de vingt et un ans, vous jeune et pur, vous me demanderez comment une femme peut accepter de l'or d'un homme? Mon Dieu! n'est-il pas naturel de tout partager avec l'?tre auquel nous devons notre bonheur? Quand on s'est tout donn?, qui pourrait s'inqui?ter d'une parcelle de ce tout? L'argent ne devient quelque chose qu'au moment o? le sentiment n'est plus. N'est-on pas li? pour la vie? Qui de nous pr?voit une s?paration en se croyant bien aim?e? Vous nous jurez un amour ?ternel, comment avoir alors des int?r?ts distincts? Vous ne savez pas ce que j'ai souffert aujourd'hui, lorsque Nucingen m'a positivement refus? de me donner six mille francs, lui qui les donne tous les mois ? sa ma?tresse, une fille de l'Op?ra! je voulais me tuer. Les id?es les plus folles me passaient par la t?te. Il y a eu des moments o? j'enviais le sort d'une servante, de ma femme de chambre. Aller trouver mon p?re, folie! Anastasie et moi nous l'avons ?gorg?: mon pauvre p?re se serait vendu s'il pouvait valoir six mille francs. J'aurais ?t? le d?sesp?rer en vain. Vous m'avez sauv?e de la honte et de la mort, j'?tais ivre de douleur. Ah! monsieur, je vous devais cette explication: j'ai ?t? bien d?raisonnablement folle avec vous. Quand vous m'avez quitt?e, et que je vous ai eu perdu de vue, je voulais m'enfuir ? pied... o?? je ne sais. Voil? la vie de la moiti? des femmes de Paris: un luxe ext?rieur, des soucis cruels dans l'?me. Je connais de pauvres cr?atures encore plus malheureuses que je ne le suis. Il y a pourtant des femmes oblig?es de faire faire de faux m?moires par leurs fournisseurs. D'autres sont forc?es de voler leurs maris: les uns croient que des cachemires de cent louis se donnent pour cinq cents francs, les autres qu'un cachemire de cinq cents francs vaut cent louis. Il se rencontre de pauvres femmes qui font je?ner leurs enfants et grappillent pour avoir une robe. Moi, je suis pure de ces odieuses tromperies. Voici ma derni?re angoisse. Si quelques femmes se vendent ? leurs maris pour les gouverner, moi au moins je suis libre! je pourrais me faire couvrir d'or par Nucingen, et je pr?f?re pleurer la t?te appuy?e sur le coeur d'un homme que je puisse estimer. Ah! ce soir monsieur de Marsay n'aura pas le droit de me regarder comme une femme qu'il a pay?e. Elle se mit le visage dans ses mains, pour ne pas montrer ses pleurs ? Eug?ne, qui lui d?gagea la figure pour la contempler, elle ?tait sublime ainsi.- M?ler l'argent aux sentiments, n'est-ce pas horrible? Vous ne pourrez pas m'aimer, dit-elle. Ce m?lange de bons sentiments, qui rendent les femmes si grandes, et des fautes que la constitution actuelle de la soci?t? les force ? commettre, bouleversait Eug?ne, qui disait des paroles douces et consolantes en admirant cette belle femme, si na?vement imprudente dans son cri de douleur. - Vous ne vous armerez pas de ceci contre moi, dit-elle, promettez-le-moi. - Ah! madame! j'en suis incapable, dit-il. Elle lui prit la main et la mit sur son coeur par un mouvement plein de reconnaissance et de gentillesse. Gr?ce ? vous me voil? redevenue libre et joyeuse. Je vivais press?e par une main de fer. Je veux maintenant vivre simplement, ne rien d?penser. Vous me trouverez bien comme je serai, mon ami, n'est-ce pas? Gardez ceci, dit-elle en ne prenant que six billets de banque. En conscience je vous dois mille ?cus, car je me suis consid?r?e comme ?tant de moiti? avec vous. Eug?ne se d?fendit comme une vierge. Mais la baronne lui ayant dit:- Je vous regarde comme mon ennemi si vous n'?tes pas mon complice, il prit l'argent.- Ce sera une mise de fonds en cas de malheur, dit-il. - Voil? le mot que je redoutais, s'?cria-t-elle en p?lissant. Si vous voulez que je sois quelque chose pour vous, jurez-moi, dit-elle, de ne jamais retourner au jeu. Mon Dieu! moi, vous corrompre! j'en mourrais de douleur. Ils ?taient arriv?s. Le contraste de cette mis?re et de cette opulence ?tourdissait l'?tudiant, dans les oreilles duquel les sinistres paroles de Vautrin vinrent retentir. - Mettez-vous l?, dit la baronne en entrant dans sa chambre et montrant une causeuse aupr?s du feu, je vais ?crire une lettre bien difficile! Conseillez-moi. - N'?crivez pas, lui dit Eug?ne, enveloppez les billets, mettez l'adresse, et envoyez-les par votre femme de chambre. - Mais vous ?tes un amour d'homme, dit-elle. Ah! voil?, monsieur, ce que c'est que d'avoir ?t? bien ?lev?! Ceci est du Beaus?ant tout pur, dit-elle en souriant. - Elle est charmante, se dit Eug?ne qui s'?prenait de plus en plus. Il regarda cette chambre o? respirait la voluptueuse ?l?gance d'une riche courtisane. - Cela vous pla?t-il? dit-elle en sonnant sa femme de chambre. - Th?r?se, portez cela vous-m?me ? monsieur de Marsay, et remettez-le ? lui-m?me. Si vous ne le trouvez pas, vous me rapporterez la lettre. Th?r?se ne partit pas sans avoir jet? un malicieux coup d'oeil sur Eug?ne. Le d?ner ?tait servi. Rastignac donna le bras ? madame de Nucingen, qui le mena dans une salle ? manger d?licieuse, o? il retrouva le luxe de table qu'il avait admir? chez sa cousine. - Les jours d'italiens, dit-elle, vous viendrez d?ner avec moi, et vous m'accompagnerez. - Je m'accoutumerais ? cette douce vie si elle devait durer; mais je suis un pauvre ?tudiant qui a sa fortune ? faire. - Elle se fera, dit-elle en riant. Vous voyez, tout s'arrange: je ne m'attendais pas ? ?tre si heureuse. Il est dans la nature des femmes de prouver l'impossible par le possible et de d?truire les faits par des pressentiments. Quand madame de Nucingen et Rastignac entr?rent dans leur loge aux Bouffons, elle eut un air de contentement qui la rendait si belle, que chacun se permit de ces petites calomnies contre lesquelles les femmes sont sans d?fense, et qui font souvent croire ? des d?sordres invent?s ? plaisir. Quand on conna?t Paris, on ne croit ? rien de ce qui s'y dit, et l'on ne dit rien de ce qui s'y fait. Eug?ne prit la main de la baronne, et tous deux se parl?rent par des pressions plus ou moins vives, en se communiquant les sensations que leur donnait la musique. Pour eux, cette soir?e fut enivrante. Ils sortirent ensemble, et madame de Nucingen voulut reconduire Eug?ne jusqu'au Pont-Neuf, en lui disputant, pendant toute la route, un des baisers qu'elle lui avait si chaleureusement prodigu?s au Palais-Royal. Eug?ne lui reprocha cette incons?quence. - Tant?t, r?pondit-elle, c'?tait de la reconnaissance pour un d?vouement inesp?r?; maintenant ce serait une promesse. - Et vous ne voulez m'en faire aucune, ingrate. Il se f?cha. En faisant un de ces gestes d'impatience qui ravissent un amant, elle lui donna sa main ? baiser, qu'il prit avec une mauvaise gr?ce dont elle fut enchant?e. - A lundi, au bal, dit-elle. En s'en allant ? pied, par un beau clair de lune, Eug?ne tomba dans de s?rieuses r?flexions. Il ?tait ? la fois heureux et m?content: heureux d'une aventure dont le d?nouement probable lui donnait une des plus jolies et des plus ?l?gantes femmes de Paris objet de ses d?sirs; m?content de voir ses projets de fortune renvers?s, et ce fut alors qu'il ?prouva la r?alit? des pens?es ind?cises auxquelles il s'?tait livr? l'avant-veille. L'insucc?s nous accuse toujours la puissance de nos pr?tentions. Plus Eug?ne jouissait de la vie parisienne, moins il voulait demeurer obscur et pauvre. Il chiffonnait son billet de mille francs dans sa poche, en se faisant mille raisonnements captieux pour se l'approprier. Enfin il arriva rue Neuve-Sainte-Genevi?ve, et quand il fut en haut de l'escalier, il y vit de la lumi?re. Le p?re Goriot avait laiss? sa porte ouverte et sa chandelle allum?e, afin que l'?tudiant n'oubli?t pas de lui raconter sa fille, suivant son expression. Eug?ne ne lui cacha rien. - Mais, s'?cria le p?re Goriot dans un violent d?sespoir de jalousie, elles me croient ruin?: j'ai encore treize cents livres de rente! Mon Dieu! la pauvre petite, que ne venait-elle ici! j'aurais vendu mes rentes, nous aurions pris sur le capital, et avec le reste je me serais fait du viager. Pourquoi n'?tes-vous pas venu me confier son embarras, mon brave voisin? Comment avez-vous eu le coeur d'aller risquer au jeu ses pauvres petits cent francs? c'est ? fendre l'?me. Voil? ce que c'est que des gendres! Oh! si je les tenais, je leur serrerais le cou. Mon Dieu! pleurer, elle a pleur?? - La t?te sur mon gilet, dit Eug?ne. - Oh! donnez-le-moi, dit le p?re Goriot. Comment! il y a eu l? des larmes de ma fille, de ma ch?re Delphine, qui ne pleurait jamais ?tant petite! Oh! je vous en ach?terai un autre, ne le portez plus, laissez-le-moi. Elle doit, d'apr?s son contrat, jouir de ses biens. Ah! je vais aller trouver Derville, un avou?, d?s demain. Je vais faire exiger le placement de sa fortune. Je connais les lois, je suis un vieux loup, je vais retrouver mes dents. - Tenez, p?re, voici mille francs qu'elle a voulu me donner sur notre gain. Gardez-les-lui, dans le gilet. Goriot regarda Eug?ne, lui tendit la main pour prendre la sienne, sur laquelle il laissa tomber une larme. - Vous r?ussirez dans la vie, lui dit le vieillard. Dieu est juste, voyez-vous? je me connais en probit?, moi, et puis vous assurer qu'il y a bien peu d'hommes qui vous ressemblent. Vous voulez donc ?tre aussi mon cher enfant? Allez, dormez. Vous pouvez dormir, vous n'?tes pas encore p?re. Elle a pleur?, j'apprends ?a, moi, qui ?tais l? tranquillement ? manger comme un imb?cile pendant qu'elle souffrait; moi, moi qui vendrais le P?re, le Fils et le Saint-Esprit pour leur ?viter une larme ? toutes deux! - Par ma foi, se dit Eug?ne en se couchant, je crois que je serai honn?te homme toute ma vie. Il y ? du plaisir a suivre les inspirations de sa conscience. Il n'y a peut-?tre que ceux qui croient en Dieu qui font le bien en secret, et Eug?ne croyait en Dieu. Le lendemain, ? l'heure du bal, Rastignac alla chez madame de Beaus?ant, qui l'emmena pour le pr?senter ? la duchesse de Carigliano. Il re?ut le plus gracieux accueil de la mar?chale, chez laquelle il retrouva madame de Nucingen. Delphine s'?tait par?e avec l'intention de plaire ? tous pour mieux plaire ? Eug?ne, de qui elle attendait impatiemment un coup d'oeil, en croyant cacher son impatience. Pour qui sait deviner les ?motions d'une femme, ce moment est plein de d?lices. Qui ne s'est souvent plu ? faire attendre son opinion, ? d?guiser coquettement son plaisir, ? chercher des aveux dans l'inqui?tude que l'on cause, ? jouir des craintes qu'on dissipera par un sourire? Pendant cette f?te, l'?tudiant mesure tout ? coup la port?e de sa position, et comprit qu'il avait un ?tat dans le monde en ?tant cousin avou? de madame de Beaus?ant. La conqu?te de madame la baronne de Nucingen, qu'on lui donnait d?j?, le mettait si bien en relief, que tous les jeunes gens lui jetaient des regards d'envie; en en surprenant quelques-uns, il go?ta les premiers plaisirs de la fatuit?. En passant d'un salon dans un autre, en traversant les groupes, il entendit vanter son bonheur. Les femmes lui pr?disaient toutes des succ?s. Delphine, craignant de le perdre, lui promit de ne pas lui refuser le soir le baiser qu'elle s'?tait tant d?fendu d'accorder l'avant-veille. A ce bal, Rastignac re?ut plusieurs engagements. Il fut pr?sent? par sa cousine ? quelques femmes qui toutes avaient des pr?tentions ? l'?l?gance, et dont les maisons passaient pour ?tre agr?ables, il se vit lanc? dans le plus grand et le plus beau monde de Paris. Cette soir?e eut donc pour lui les charmes d'un brillant d?but, et il devait s'en souvenir jusque dans ses vieux jours, comme une jeune fille se souvient du bal o? elle a eu des triomphes. Le lendemain, quand, en d?jeunant, il raconta ses succ?s au p?re Goriot devant les pensionnaires, Vautrin se prit ? sourire d'une fa?on diabolique. - Et vous croyez, s'?cria ce f?roce logicien, qu'un jeune homme ? la mode peut demeurer rue Neuve-Sainte-Genevi?ve, dans la Maison-Vauquer? pension infiniment respectable sous tous les rapports, certainement, mais qui n'est rien moins que fashionable. Elle est cossue, elle est belle de son abondance, elle est fi?re d'?tre le manoir momentan? d'un Rastignac; mais, enfin, elle est rue Neuve-Sainte-Genevi?ve, et ignore le luxe, parce qu'elle est purement patriarchalorama. Mon jeune ami, reprit Vautrin, d'un air paternellement railleur, si vous voulez faire figure ? Paris, il vous faut trois chevaux et un tilbury pour le matin, un coup? pour le soir, en tout neuf mille francs pour le v?hicule. Vous seriez indigne de votre destin?e si vous ne d?pensiez trois mille francs chez votre tailleur, six cents francs chez le parfumeur, cent ?cus chez le bottier, cent ?cus chez le chapelier. Quant ? votre blanchisseuse, elle vous co?tera mille francs. Les jeunes gens ? la mode ne peuvent se dispenser d'?tre tr?s forts sur l'article du linge: n'est-ce pas ce qu'on examine le plus souvent en eux? L'amour et l'?glise veulent de belles nappes sur leurs autels. Nous sommes ? quatorze mille. Je ne vous parle pas de ce que vous perdrez au jeu, en paris, en pr?sents; il est impossible de ne pas compter pour deux mille francs l'argent de poche. J'ai men? cette vie-l?, j'en connais les d?bours. Ajoutez ? ces n?cessit?s premi?res trois cents louis pour la p?t?e, mille francs pour la niche. Allez, mon enfant, nous en avons pour nos petits vingt-cinq mille par an dans les flancs, ou nous tombons dans la crotte, nous nous faisons moquer de nous, et nous sommes destitu? de notre avenir, de nos succ?s, de nos ma?tresses! J'oublie le valet de chambre et le groom! Est-ce Christophe qui portera vos billets doux? Les ?crirez-vous sur le papier dont vous vous servez? Ce serait vous suicider. Croyez-en un vieillard plein d'exp?rience! reprit-il en faisant un rinforzando dans sa voix de basse. Ou d?portez-vous dans une vertueuse mansarde, et mariez-vous-y avec le travail, ou prenez une autre voie. Et Vautrin cligna de l'oeil en guignant mademoiselle Taillefer de mani?re ? rappeler et r?sumer dans ce regard les raisonnements s?ducteurs qu'il avait sem?s au coeur de l'?tudiant pour le corrompre. Plusieurs jours se pass?rent pendant lesquels Rastignac mena la vie la plus dissip?e. Il d?nait presque tous les jours avec madame de Nucingen, qu'il accompagnait dans le monde. Il rentrait ? trois ou quatre heures du matin, se levait ? midi pour faire sa toilette, allait se promener au Bois avec Delphine, quand il faisait beau, prodiguant ainsi son temps sans en savoir le prix, et aspirant tous les enseignements, toutes les s?ductions du luxe avec l'ardeur dont est saisi l'impatient calice d'un dattier femelle pour les f?condantes poussi?res de son hym?n?e. Il jouait gros jeu, perdait ou gagnait beaucoup, et finit par s'habituer ? la vie exorbitante des jeunes gens de Paris. Sur ses premiers gains, il avait renvoy? quinze cents francs ? sa m?re et ? ses soeurs, en accompagnant sa restitution de jolis pr?sents. Quoiqu'il e?t annonc? vouloir quitter la Maison-Vauquer, il y ?tait encore dans les derniers jours du mois de janvier, et ne savait comment en sortir. Les jeunes gens sont soumis presque tous ? une loi en apparence inexplicable, mais dont la raison vient de leur jeunesse m?me, et de l'esp?ce de furie avec laquelle ils se ruent au plaisir. Riches ou pauvres, ils n'ont jamais d'argent pour les n?cessit?s de la vie, tandis qu'ils en trouvent toujours pour leurs caprices. Prodigues de tout ce qui s'obtient ? cr?dit, ils sont avares de tout ce qui se paye ? l'instant m?me, et semblent se venger de ce qu'ils n'ont pas, en dissipant tout ce qu'ils peuvent avoir. Ainsi, pour nettement poser la question, un ?tudiant prend bien plus de soin de son chapeau que de son habit. L'?normit? du gain rend le tailleur essentiellement cr?diteur, tandis que la modicit? de la somme fait du chapelier un des ?tres les plus intraitables parmi ceux avec lesquels il est forc? de parlementer. Si le jeune homme assis au balcon d'un th??tre offre ? la lorgnette des jolies femmes d'?tourdissants gilets, il est douteux qu'il ait des chaussettes; le bonnetier est encore un des charan?ons de sa bourse. Rastignac en ?tait l?. Toujours vide pour madame Vauquer, toujours pleine pour les exigences de la vanit?, sa bourse avait des revers et des succ?s lunatiques en d?saccord avec les paiements les plus naturels. Afin de quitter la pension puante, ignoble o? s'humiliaient p?riodiquement ses pr?tentions, ne fallait-il pas payer un mois ? son h?tesse, et acheter des meubles pour son appartement de dandy? c'?tait toujours la chose impossible. Si, pour se procurer l'argent n?cessaire ? son jeu, Rastignac savait acheter chez son bijoutier des montres et des cha?nes d'or ch?rement pay?es sur ses gains, et qu'il portait au Mont-de-Pi?t?, ce sombre et discret ami de la jeunesse, il se trouvait sans invention comme sans audace quand il s'agissait de payer sa nourriture, son logement, ou d'acheter les outils indispensables ? l'exploitation de la vie ?l?gante. Une n?cessit? vulgaire, des dettes contract?es pour des besoins satisfaits, ne l'inspiraient plus. Comme la plupart de ceux qui ont connu cette vie de hasard, il attendait au dernier moment pour solder des cr?ances sacr?es aux yeux des bourgeois, comme faisait Mirabeau, qui ne payait son pain que quand il se pr?sentait sous la forme dragonnante d'une lettre de change. Vers cette ?poque, Rastignac avait perdu son argent, et s'?tait endett?. L'?tudiant commen?ait ? comprendre qu'il lui serait impossible de continuer cette existence sans avoir des ressources fixes. Mais, tout en g?missant sous les piquantes atteintes de sa situation pr?caire, il se sentait incapable de renoncer aux jouissances excessives de cette vie, et voulait la continuer ? tout prix. Les hasards sur lesquels il avait compt? pour sa fortune devenaient chim?riques, et les obstacles r?els grandissaient. En s'initiant aux secrets domestiques de monsieur et madame de Nucingen, il s'?tait aper?u que, pour convertir l'amour en instrument de fortune, il fallait avoir bu toute honte, et renoncer aux nobles id?es qui sont l'absolution des fautes de la jeunesse. Cette vie ext?rieurement splendide, mais rong?e par tous les toenias du remords, et dont les fugitifs plaisirs ?taient ch?rement expi?s par de persistantes angoisses, il l'avait ?pous?e, il s'y roulait en se faisant, comme le Distrait de La Bruy?re, un lit dans la fange du foss?; mais, comme le Distrait, il ne souillait encore que son v?tement. - Nous avons donc tu? le mandarin? lui dit un jour Bianchon en sortant de table. - Pas encore, r?pondit-il, mais il r?le. L'?tudiant en m?decine prit ce mot pour une plaisanterie, et ce n'en ?tait pas une. Eug?ne, qui, pour la premi?re fois depuis longtemps, avait d?n? ? la pension, s'?tait montr? pensif pendant le repas. Au lieu de sortir au dessert, il resta dans la salle ? manger assis aupr?s de mademoiselle Taillefer, ? laquelle il jeta de temps en temps des regards expressifs. Quelques pensionnaires ?taient encore attabl?s et mangeaient des noix, d'autres se promenaient en continuant des discussions commenc?es. Comme presque tous les soirs, chacun s'en allait ? sa fantaisie, suivant le degr? d'int?r?t qu'il prenait ? la conversation, ou selon le plus ou le moins de pesanteur que lui causait sa digestion. En hiver, il ?tait rare que la salle ? manger f?t enti?rement ?vacu?e avant huit heures, moment o? les quatre femmes demeuraient seules et se vengeaient du silence que leur sexe leur imposait au milieu de cette r?union masculine. Frapp? de la pr?occupation ? laquelle Eug?ne ?tait en proie, Vautrin resta dans la salle ? manger, quoiqu'il e?t paru d'abord empress? de sortir, et se tint constamment de mani?re ? n'?tre pas vu d'Eug?ne, qui put le croire parti. Puis, au lieu d'accompagner ceux des pensionnaires qui s'en all?rent les derniers, il stationna sournoisement dans le salon. Il avait lu dans l'?me de l'?tudiant et pressentait un sympt?me d?cisif. Rastignac se trouvait en effet dans une situation perplexe que beaucoup de jeunes gens ont d? conna?tre. Aimante ou coquette, madame de Nucingen avait fait passer Rastignac par toutes les angoisses d'une passion v?ritable, en d?ployant pour lui les ressources de la diplomatie f?minine en usage ? Paris. Apr?s s'?tre compromise aux yeux du public pour fixer pr?s d'elle le cousin de madame de Beaus?ant, elle h?sitait ? lui donner r?ellement les droits dont il paraissait jouir. Depuis un mois elle irritait si bien les sens d'Eug?ne, qu'elle avait fini par attaquer le coeur. Si, dans les premiers moments de sa liaison, l'?tudiant s'?tait cru le ma?tre, madame de Nucingen ?tait devenue la plus forte, ? l'aide de ce man?ge qui mettait en mouvement chez Eug?ne tous les sentiments, bons ou mauvais, des deux ou trois hommes qui sont dans un jeune homme de Paris. Etait-ce en elle un calcul? Non; les femmes sont toujours vraies, m?me au milieu de leurs plus grandes fausset?s, parce qu'elles c?dent ? quelque sentiment naturel. Peut-?tre Delphine, apr?s avoir laiss? prendre tout ? coup tant d'empire sur elle par ce jeune homme et lui avoir montr? trop d'affection, ob?issait-elle ? un sentiment de dignit?, qui la faisait ou revenir sur ses concessions, ou se plaire ? les suspendre. Il est si naturel ? une Parisienne, au moment m?me o? la passion l'entra?ne, d'h?siter dans sa chute, d'?prouver le coeur de celui auquel elle va livrer son avenir! Toutes les esp?rances de madame de Nucingen avaient ?t? trahies une premi?re fois, et sa fid?lit? pour un jeune ?go?ste venait d'?tre m?connue. Elle pouvait ?tre d?fiante ? bon droit. Peut-?tre avait-elle aper?u dans les mani?res d'Eug?ne, que son rapide succ?s avait rendu fat, une sorte de m?sestime caus?e par les bizarreries de leur situation. Elle d?sirait sans doute para?tre imposante ? un homme de cet ?ge, et se trouver grande devant lui apr?s avoir ?t? si longtemps petite devant celui par qui elle ?tait abandonn?e. Elle ne voulait pas qu'Eug?ne la cr?t une facile conqu?te, pr?cis?ment parce qu'il savait qu'elle avait appartenu ? de Marsay. Enfin, apr?s avoir subi le d?gradant plaisir d'un v?ritable monstre, un libertin jeune, elle ?prouvait tant de douceur ? se promener dans les r?gions fleuries de l'amour, que c'?tait sans doute un charme pour elle d'en admirer tous les aspects, d'en ?couter longtemps les fr?missements, et de se laisser longtemps caresser par de chastes brises. Le v?ritable amour payait pour le mauvais. Ce contresens sera malheureusement fr?quent tant que les hommes ne sauront pas combien de fleurs fauchent dans l'?me d'une jeune femme les premiers coups de la tromperie. Quelles que fussent ses raisons, Delphine se jouait de Rastignac, et se plaisait ? se jouer de lui, sans doute parce qu'elle se savait aim?e et s?re de faire cesser les chagrins de son amant, suivant son royal bon plaisir de femme. Par respect de lui-m?me, Eug?ne ne voulait pas que son premier combat se termin?t par une d?faite, et persistait dans sa poursuite, comme un chasseur qui veut absolument tuer une perdrix ? sa premi?re f?te de Saint-Hubert. Ses anxi?t?s, son amour-propre offens?, ses d?sespoirs, faux ou v?ritables, l'attachaient de plus en plus ? cette femme. Tout Paris lui donnait madame de Nucingen, aupr?s de laquelle il n'?tait pas plus avanc? que le premier jour o? il l'avait vue. Ignorant encore que la coquetterie d'une femme offre quelquefois plus de b?n?fices que son amour ne donne de plaisir, il tombait dans de sottes rages. Si la saison pendant laquelle une femme se dispute ? l'amour offrait ? Rastignac le butin de ses primeurs, elles lui devenaient aussi co?teuses qu'elles ?taient vertes, aigrelettes et d?licieuses ? savourer. Parfois, en se voyant sans un sou, sans avenir, il pensait, malgr? la voix de sa conscience, aux chances de fortune dont Vautrin lui avait d?montr? la possibilit? dans un mariage avec mademoiselle Taillefer. Or il se trouvait alors dans un moment o? sa mis?re parlait si haut, qu'il c?da presque involontairement aux artifices du terrible sphinx par les regards duquel il ?tait souvent fascin?. Au moment o? Poiret et mademoiselle Michonneau remont?rent chez eux, Rastignac, se croyant seul entre madame Vauquer et madame Couture, qui se tricotait des manches de laine en sommeillant aupr?s du po?le, regarda mademoiselle Taillefer d'une mani?re assez tendre pour lui faire baisser les yeux. - Auriez-vous des chagrins, monsieur Eug?ne? lui dit Victorine apr?s un moment de silence. - Quel homme n'a pas ses chagrins! r?pondit Rastignac. Si nous ?tions s?rs, nous autres jeunes gens, d'?tre bien aim?s, avec un d?vouement qui nous r?compens?t des sacrifices que nous sommes toujours dispos?s ? faire, nous n'aurions peut-?tre jamais de chagrins. Mademoiselle Taillefer lui jeta, pour toute r?ponse, un regard qui n'?tait pas ?quivoque. - Vous, mademoiselle, vous vous croyez s?re de votre coeur aujourd'hui; mais r?pondriez-vous de ne jamais changer? Un sourire vint errer sur les l?vres de la pauvre fille comme un rayon jailli de son ?me, et fit si bien reluire sa figure qu'Eug?ne fut effray? d'avoir provoqu? une aussi vive explosion de sentiment. - Quoi! si demain vous ?tiez riche et heureuse, si une immense fortune vous tombait des nues, vous aimeriez encore le jeune homme pauvre qui vous aurait plu durant vos jours de d?tresse? Elle fit un joli signe de t?te. - Un jeune homme bien malheureux? Nouveau signe. - Quelles b?tises dites-vous donc l?? s'?cria madame Vauquer. - Laissez-nous, r?pondit Eug?ne, nous nous entendons. - Il y aurait donc alors promesse de mariage entre monsieur le chevalier Eug?ne de Rastignac et mademoiselle Victorine Taillefer? dit Vautrin de sa grosse voix en se montrant tout ? coup ? la porte de la salle ? manger. - Ah! vous m'avez fait peur, dirent ? la fois madame Couture et madame Vauquer. - Je pourrais plus mal choisir, r?pondit en riant Eug?ne ? qui la voix de Vautrin causa la plus cruelle ?motion qu'il e?t jamais ressentie. - Pas de mauvaises plaisanteries, messieurs, dit madame Couture. Ma fille, remontons chez nous. Madame Vauquer suivit ses deux pensionnaires, afin d'?conomiser sa chandelle et son feu en passant la soir?e chez elles. Eug?ne se trouva seul et face ? face avec Vautrin. - Je savais bien que vous y arriveriez, lui dit cet homme en gardant un imperturbable sang-froid. Mais, ?coutez! j'ai de la d?licatesse tout comme un autre, moi. Ne vous d?cidez pas dans ce moment, vous n'?tes pas dans votre assiette ordinaire. Vous avez des dettes. Je ne veux pas que ce soit la passion, le d?sespoir, mais la raison qui vous d?termine ? venir ? moi. Peut-?tre vous faut-il quelque millier d'?cus. Tenez, le voulez-vous? Ce d?mon prit dans sa poche un portefeuille, et en tira trois billets de banque qu'il fit papilloter aux yeux de l'?tudiant. Eug?ne ?tait dans la plus cruelle des situations. Il devait au marquis d'Ajuda et au comte de Trailles cent louis perdus sur parole. Il ne les avait pas, et n'osait aller passer la soir?e chez madame de Restaud, o? il ?tait attendu. C'?tait une de ces soir?es sans c?r?monies o? l'on mange des petits g?teaux, o? l'on boit du th?, mais o? l'on peut perdre six mille francs au whist. - Monsieur, lui dit Eug?ne en cachant avec peine un tremblement convulsif, apr?s ce que vous m'avez confi?, vous devez comprendre qu'il m'est impossible de vous avoir des obligations. - Eh bien! vous m'auriez fait de la peine de parler autrement, reprit le tentateur. Vous ?tes un beau jeune homme, d?licat, fier comme un lion et doux comme une jeune fille. Vous seriez une belle proie pour le diable. J'aime cette qualit? des jeunes gens. Encore deux ou trois r?flexions de haute politique, et vous verrez le monde comme il est. En y jouant quelques petites sc?nes de vertu, l'homme sup?rieur y satisfait toutes ses fantaisies aux grands applaudissements des niais du parterre. Avant peu de jours vous serez ? nous. Ah! si vous vouliez devenir mon ?l?ve, je vous ferais arriver ? tout. Vous ne formeriez pas un d?sir qu'il ne f?t ? l'instant combl?, quoi que vous puissiez souhaiter: honneur, fortune, femmes. On vous r?duirait toute la civilisation en ambroisie. Vous seriez notre enfant g?t?, notre Benjamin, nous nous exterminerions tous pour vous avec plaisir. Tout ce qui vous ferait obstacle serait aplati. Si vous conservez des scrupules, vous me prenez donc pour un sc?l?rat? Eh bien, un homme qui avait autant de probit? que vous croyez en avoir encore, Monsieur de Turenne, faisait, sans se croire compromis, de petites affaires avec des brigands. Vous ne voulez pas ?tre mon oblig?, hein? Qu'? cela ne tienne, reprit Vautrin en laissant ?chapper un sourire. Prenez ces chiffons, et mettez-moi l?-dessus, dit-il en tirant un timbre, l?, en travers: Accept? pour la somme de trois mille cinq cents francs payable en un an. Et datez! L'int?r?t est assez fort pour vous ?ter tout scrupule; vous pouvez m'appeler juif, et vous regarder comme quitte de toute reconnaissance. Je vous permets de me m?priser encore aujourd'hui, s?r que plus tard vous m'aimerez. Vous trouverez en moi de ces immenses ab?mes, de ces vastes sentiments concentr?s que les niais appellent des vices; mais vous ne me trouverez jamais ni l?che ni ingrat. Enfin, je ne suis ni un pion ni un fou, mais une tour, mon petit. - Quel homme ?tes-vous donc? s'?cria Eug?ne, vous avez ?t? cr?? pour me tourmenter. - Mais non, je suis un bon homme qui veut se crotter pour que vous soyez ? l'abri de la boue pour le reste de vos jours. Vous vous demandez pourquoi ce d?vouement? Eh bien! je vous le dirai tout doucement quelque jour, dans le tuyau de l'oreille. Je vous ai d'abord surpris en vous montrant le carillon de l'ordre social et le jeu de la machine; mais votre premier effroi se passera comme celui du conscrit sur le champ de bataille, et vous vous accoutumerez ? l'id?e de consid?rer les hommes comme des soldats d?cid?s ? p?rir pour le service de ceux qui se sacrent rois eux-m?mes. Les temps sont bien chang?s. Autrefois on disait ? un brave: " Voil? cent ?cus, tue-moi monsieur un tel ", et l'on soupait tranquillement apr?s avoir mis un homme ? l'ombre pour un oui, pour un non. Aujourd'hui je vous propose de vous donner une belle fortune contre un signe de t?te qui ne nous compromet en rien, et vous h?sitez. Le si?cle est mou. Eug?ne signa la traite, et l'?changea contre les billets de banque. - Eh bien! voyons, parlons raison, reprit Vautrin. Je veux partir d'ici ? quelques mois pour l'Am?rique, aller planter mon tabac. Je vous enverrai les cigares de l'amiti?. Si je deviens riche, je vous aiderai. Si je n'ai pas d'enfants (cas probable, je ne suis pas curieux de me replanter ici par bouture), eh bien! je vous l?guerai ma fortune. Est-ce ?tre l'ami d'un homme? Mais je vous aime, moi. J'ai la passion de me d?vouer pour un autre. je l'ai d?j? fait. Voyez-vous, mon petit, je vis dans une sph?re plus ?lev?e que celles des autres hommes. Je consid?re les actions comme des moyens, et ne vois que le but. Qu'est-ce qu'un homme pour moi? ?a! fit-il en faisant claquer l'ongle de son pouce sous une de ses dents. Un homme est tout ou rien. Il est moins que rien quand il se nomme Poiret: on peut l'?craser comme une punaise, il est plat et il pue. Mais un homme est un dieu quand il vous ressemble: ce n'est plus une machine couverte en peau, mais un th??tre o? s'?meuvent les plus beaux sentiments, et je ne vis que par les sentiments. Un sentiment, n'est-ce pas le monde dans une pens?e? Voyez le p?re Goriot: ses deux filles sont pour lui tout l'univers, elles sont le fil avec lequel il se dirige dans la cr?ation. Eh bien! pour moi qui ai bien creus? la vie, il n'existe qu'un seul sentiment r?el, une amiti? d'homme ? homme. Pierre et Jaffier, voil? ma passion. Je sais Venise sauv?e par coeur. Avez-vous vu beaucoup de gens assez poilus pour, quand un camarade dit: " Allons enterrer un corps! ", y aller sans souffler mot ni l'emb?ter de morale? J'ai fait ?a, moi. Je ne parlerais pas ainsi ? tout le monde. Mais vous, vous ?tes un homme sup?rieur, on peut tout vous dire, vous savez tout comprendre. Vous ne patouillerez pas longtemps dans les mar?cages o? vivent les crapoussins qui nous entourent ici. Eh bien! voil? qui est dit. Vous ?pouserez. Poussons chacun nos pointes! La mienne est en fer et ne mollit jamais, h?, h?! Vautrin sortit sans vouloir entendre la r?ponse n?gative de l'?tudiant, afin de le mettre ? son aise. Il semblait conna?tre le secret de ces petites r?sistances, de ces combats dont les hommes se parent devant eux-m?mes, et qui leur servent ? se justifier leurs actions bl?mables. " Qu'il fasse comme il voudra, je n'?pouserai certes pas mademoiselle Taillefer! " se dit Eug?ne. Apr?s avoir subi le malaise d'une fi?vre int?rieure que lui causa l'id?e d'un pacte fait avec cet homme dont il avait horreur, mais qui grandissait ? ses yeux par le cynisme m?me de ses id?es et par l'audace avec laquelle il ?treignait la soci?t?, Rastignac s'habilla, demanda une voiture, et vint chez madame de Restaud. Depuis quelques jours, cette femme avait redoubl? de soins pour un jeune homme dont chaque pas ?tait un progr?s au coeur du grand monde, et dont l'influence paraissait devoir ?tre un jour redoutable. Il paya messieurs de Trailles et d'Ajuda, joua au whist une partie de la nuit, et regagna ce qu'il avait perdu. Superstitieux comme la plupart des hommes dont le chemin est ? faire et qui sont plus ou moins fatalistes, il voulut voir dans son bonheur une r?compense du ciel pour sa pers?v?rance ? rester dans le bon chemin. Le lendemain matin, il s'empressa de demander ? Vautrin s'il avait encore sa lettre de change. Sur une r?ponse affirmative, il lui rendit les trois mille francs en manifestant un plaisir assez naturel. - Tout va bien, lui dit Vautrin. - Mais je ne suis pas votre complice, dit Eug?ne. - Je sais, je sais, r?pondit Vautrin en l'interrompant. Vous faites encore des enfantillages. Vous vous arr?tez aux bagatelles de la porte. III. Trompe-la-mort Deux jours apr?s, Poiret et mademoiselle Michonneau se trouvaient assis sur un banc, au soleil, dans une all?e solitaire du Jardin des Plantes, et causaient avec le monsieur qui paraissait ? bon droit suspect ? l'?tudiant en m?decine. - Mademoiselle, disait monsieur Gondureau, je ne vois pas d'o? naissent vos scrupules. Son Excellence Monseigneur le Ministre de la Police G?n?rale du Royaume... - Ah! Son Excellence Monseigneur le Ministre de la Police G?n?rale du Royaume... r?p?ta Poiret. - Oui, Son Excellence s'occupe de cette affaire, dit Gondureau. A qui ne para?tra-t-il pas invraisemblable que Poiret, ancien employ?, sans doute homme de vertus bourgeoises, quoique d?nu? d'id?es, continu?t d'?couter le pr?tendu rentier de la rue de Buffon, au moment o? il pronon?ait le mot de police en laissant ainsi voir la physionomie d'un agent de la rue de J?rusalem ? travers son masque d'honn?te homme? Cependant rien n'?tait plus naturel. Chacun comprendra mieux l'esp?ce particuli?re ? laquelle appartenait Poiret, dans la grande famille des niais, apr?s une remarque d?j? faite par certains observateurs, mais qui jusqu'? pr?sent n'a pas ?t? publi?e. Il est une nation plumig?re, serr?e au budget entre le premier degr? de latitude qui comporte les traitements de douze cents francs, esp?ce de Groenland administratif, et le troisi?me degr?, o? commencent les traitements un peu plus chauds de trois ? six mille, r?gion temp?r?e, o? s'acclimate la gratification, o? elle fleurit malgr? les difficult?s de la culture. Un des traits caract?ristiques qui trahit le mieux l'infirme ?troitesse de cette gent subalterne, est une sorte de respect involontaire, machinal, instinctif, pour ce grand lama de tout minist?re, connu de l'employ? par une signature illisible et sous le nom de SON EXCELLENCE MONSEIGNEUR LE MINISTRE, cinq mots qui ?quivalent ? l'Il Bondo Cani du Calife de Bagdad, et qui, aux yeux de ce peuple aplati, repr?sente un pouvoir sacr?, sans appel. Comme le pape pour les chr?tiens, Monseigneur est administrativement infaillible aux yeux de l'employ?; l'?clat qu'il jette se communique ? ses actes, ? ses paroles, ? celles dites en son nom; il couvre tout de sa broderie, et l?galise les actions qu'il ordonne; son nom d'Excellence, qui atteste la puret? de ses intentions et la saintet? de ses vouloirs, sert de passeport aux id?es les moins admissibles. Ce que ces pauvres gens ne feraient pas dans leur int?r?t, ils s'empressent de l'accomplir d?s que le mot Son Excellence est prononc?. Les bureaux ont leur ob?issance passive, comme l'arm?e a la sienne: syst?me qui ?touffe la conscience, annihile un homme et finit, avec le temps, par l'adapter comme une vis ou un ?crou ? la machine gouvernementale. Aussi monsieur Gondureau, qui paraissait se conna?tre en hommes, distingua-t-il promptement en Poiret un de ces niais bureaucratiques, et fit-il sortir le Deus ex machina, le mot talismanique de Son Excellence, au moment o? il fallait, en d?masquant ses batteries, ?blouir le Poiret, qui lui semblait le m?le de la Michonneau, comme la Michonneau lui semblait la femelle du Poiret. - Du moment o? Son Excellence elle-m?me, Son Excellence Monseigneur le! Ah! c'est tr?s diff?rent, dit Poiret. - Vous entendez monsieur, dans le jugement duquel vous paraissez avoir confiance, reprit le faux rentier en s'adressant ? mademoiselle Michonneau. Eh bien! Son Excellence a maintenant la certitude la plus compl?te que le pr?tendu Vautrin, log? dans la Maison-Vauquer, est un for?at ?vad? du bagne de Toulon, o? il est connu sous le nom de Trompe-la-Mort. - Ah! Trompe-la-Mort! dit Poiret, il est bien heureux, s'il a m?rit? ce nom-l?. - Mais oui, reprit l'agent. Ce sobriquet est d? au bonheur qu'il a eu de ne jamais perdre la vie dans les entreprises extr?mement audacieuses qu'il a ex?cut?es. Cet homme est dangereux, voyez-vous! Il a des qualit?s qui le rendent extraordinaire. Sa condamnation est m?me une chose qui lui a fait dans sa partie un honneur infini... - C'est donc un homme d'honneur, demanda Poiret. - A sa mani?re. Il a consenti ? prendre sur son compte le crime d'un autre, un faux commis par un tr?s beau jeune homme qu'il aimait beaucoup, un jeune Italien assez joueur, entr? depuis au service militaire, o? il s'est d'ailleurs parfaitement comport?. - Mais si Son Excellence le Ministre de la Police est s?r que monsieur Vautrin soit Trompe-la-Mort, pourquoi donc aurait-il besoin de moi? dit mademoiselle Michonneau. - Ah! oui, dit Poiret, si en effet le Ministre, comme vous nous avez fait l'honneur de nous le dire, a une certitude quelconque... - Certitude n'est pas le mot; seulement on se doute. Vous allez comprendre la question. Jacques Collin, surnomm? Trompe-la-Mort, a toute la confiance des trois bagnes, qui l'ont choisi pour ?tre leur agent et leur banquier. Il gagne beaucoup ? s'occuper de ce genre d'affaires, qui n?cessairement veut un homme de marque. - Ah! ah! comprenez-vous le calembour, mademoiselle? dit Poiret. Monsieur l'appelle un homme de marque, parce qu'il a ?t? marqu?. - Le faux Vautrin, dit l'agent en continuant, re?oit les capitaux de messieurs les for?ats, les place, les leur conserve, et les tient ? la disposition de ceux qui s'?vadent, ou de leurs familles, quand ils en disposent par testament, ou de leurs ma?tresses, quand ils tirent sur lui pour elles. - De leurs ma?tresses! Vous voulez dire de leurs femmes, fit observer Poiret. - Non, monsieur. Le for?at n'a g?n?ralement que des ?pouses ill?gitimes, que nous nommons des concubines. - Ils vivent donc tous en ?tat de concubinage? - Cons?quemment. - Eh bien! dit Poiret, voil? des horreurs que Monseigneur ne devrait pas tol?rer. Puisque vous avez l'honneur de voir Son Excellence, c'est ? vous, qui me paraissez avoir des id?es philanthropiques, ? l'?clairer sur la conduite immorale de ces gens, qui donnent un tr?s mauvais exemple au reste de la soci?t?. - Mais, monsieur, le gouvernement ne les met pas l? pour offrir le mod?le de toutes les vertus. - C'est juste. Cependant, monsieur, permettez. - Mais, laissez donc dire monsieur, mon cher mignon, dit mademoiselle Michonneau. - Vous comprenez, mademoiselle, reprit Gondureau. Le gouvernement peut avoir un grand int?r?t ? mettre la main sur une caisse illicite, que l'on dit monter ? un total assez majeur. Trompe-la-Mort encaisse des valeurs consid?rables en recelant non seulement les sommes poss?d?es par quelques-uns de ses camarades, mais encore celles qui proviennent de la Soci?t? des Dix Mille... - Dix mille voleurs! s'?cria Poiret effray?. - Non, la Soci?t? des Dix Mille est une association de hauts voleurs, de gens qui travaillent en grand, et ne se m?lent pas d'une affaire o? il n'y a pas dix mille francs ? gagner. Cette soci?t? se compose de tout ce qu'il y a de plus distingu? parmi ceux de nos hommes qui vont droit en cour d'assises. Ils connaissent le Code, et ne risquent jamais de se faire appliquer la peine de mort quand ils sont pinc?s. Collin est leur homme de confiance, leur conseil. A l'aide de ses immenses ressources, cet homme a su se cr?er une police ? lui, des relations fort ?tendues qu'il enveloppe d'un myst?re imp?n?trable. Quoique depuis un an nous l'ayons entour? d'espions, nous n'avons pas encore pu voir dans son jeu. Sa caisse et ses talents servent donc constamment ? solder le vice, ? faire les fonds au crime, et entretiennent sur pied une arm?e de mauvais sujets qui sont dans un perp?tuel ?tat de guerre avec la soci?t?. Saisir Trompe-la-Mort et s'emparer de sa banque, ce sera couper le mal dans sa racine. Aussi cette exp?dition est-elle devenue une affaire d'Etat et de haute politique, susceptible d'honorer ceux qui coop?reront ? sa r?ussite. Vous-m?me, monsieur, pourriez ?tre de nouveau employ? dans l'administration, devenir secr?taire d'un commissaire de police, fonctions qui ne vous emp?cheraient point de toucher votre pension de retraite. - Mais pourquoi, dit mademoiselle Michonneau, Trompe-la-Mort ne s'en va-t-il pas avec la caisse? - Oh! fit l'agent, partout o? il irait, il serait suivi d'un homme charg? de le tuer, s'il volait le bagne. Puis une caisse ne s'enl?ve pas aussi facilement qu'on enl?ve une demoiselle de bonne maison. D'ailleurs, Collin est un gaillard incapable de faire un trait semblable, il se croirait d?shonor?. - Monsieur, dit Poiret, vous avez raison, il serait tout ? fait d?shonor?. - Tout cela ne nous dit pas pourquoi vous ne venez pas tout bonnement vous emparer de lui, demanda mademoiselle Michonneau. - Eh bien! mademoiselle, je r?ponds... Mais, lui dit-il ? l'oreille, emp?chez votre monsieur de m'interrompre, ou nous n'en aurons jamais fini. Il doit avoir beaucoup de fortune pour se faire ?couter, ce vieux-l?. Trompe-la Mort, en venant ici, a chauss? la peau d'un honn?te homme, il s'est fait bon bourgeois de Paris, il s'est log? dans une pension sans apparence, il est fin, allez! on ne le prendra jamais sans vert. Donc monsieur Vautrin est un homme consid?r?, qui fait des affaires consid?rables. - Naturellement, se dit Poiret ? lui-m?me. - Le Ministre, si l'on se trompait en arr?tant un vrai Vautrin, ne veut pas se mettre ? dos le commerce de Paris, ni l'opinion publique. Monsieur le Pr?fet de police branle dans le manche, il a des ennemis. S'il y avait erreur, ceux qui veulent sa place profiteraient des clabaudages et des criailleries lib?rales pour le faire sauter. Il s'agit ici de proc?der comme dans l'affaire de Cogniard, le faux comte de Sainte-H?l?ne si ?'avait ?t? un vrai comte de Sainte-H?l?ne, nous n'?tions pas propres. Aussi faut-il v?rifier. Oui, mais vous avez besoin d'une jolie femme, dit vivement mademoiselle Michonneau. - Trompe-la-Mort ne se laisserait pas aborder par une femme, dit l'agent. Apprenez un secret: il n'aime pas les femmes. - Mais je ne vois pas alors ? quoi je suis bonne pour une semblable v?rification, une supposition que je consentirais ? la faire pour deux mille francs. - Rien de plus facile, dit l'inconnu. Je vous remettrai un flacon contenant une dose de liqueur pr?par?e pour donner un coup de sang qui n'a pas le moindre danger et simule une apoplexie. Cette drogue peut se m?ler ?galement au vin et au caf?. Sur-le-champ vous transportez votre homme sur un lit, et vous le d?shabillez afin de savoir s'il ne meurt pas. Au moment o? vous serez seule, vous lui donnerez une claque sur l'?paule, paf! et vous verrez repara?tre les lettres. - Mais c'est rien du tout, ?a, dit Poiret. - Eh bien! consentez-vous? dit Gondureau ? la vieille fille. - Mais, mon cher monsieur, dit mademoiselle Michonneau, au cas o? il n'y aurait point de lettres, aurais-je les deux mille francs? - Non. - Quelle sera donc l'indemnit?? - Cinq cents francs. - Faire une chose pareille pour si peu. Le mal est le m?me dans la conscience, et j'ai ma conscience ? calmer, monsieur. - Je vous affirme, dit Poiret, que mademoiselle a beaucoup de conscience, outre que c'est une tr?s aimable personne et bien entendue. - Eh bien! reprit mademoiselle Michonneau, donnez-moi trois mille francs si c'est Trompe-la-Mort, et rien si c'est un bourgeois. - ?a va, dit Gondureau, mais ? condition que l'affaire sera faite demain. - Pas encore, mon cher monsieur, j'ai besoin de consulter mon confesseur. - Finaude! dit l'agent en se levant. A demain alors. Et si vous ?tiez press?e de me parler, venez petite rue Sainte-Anne, au bout de la cour de la Sainte-Chapelle. Il n'y a qu'une porte sous la vo?te. Demandez monsieur Gondureau. Bianchon, qui revenait du cours de Cuvier, eut l'oreille frapp?e du mot assez original de Trompe-la-Mort, et entendit le ?a va du c?l?bre chef de la police de s?ret?. - Pourquoi n'en finissez-vous pas, ce serait trois cents francs de rente viag?re, dit Poiret ? mademoiselle Michonneau. - Pourquoi? dit-elle. Mais il faut y r?fl?chir. Si monsieur Vautrin ?tait ce Trompe-la-Mort, peut-?tre y aurait-il plus d'avantage ? s'arranger avec lui. Cependant, lui demander de l'argent, ce serait le pr?venir, et il serait homme ? d?camper gratis. Ce serait un puff abominable. - Quand il serait pr?venu, reprit Poiret, ce monsieur ne nous a-t-il pas dit qu'il ?tait surveill?? Mais vous, vous perdriez tout. - D'ailleurs, pensa mademoiselle Michonneau, je ne l'aime point, cet homme! Il ne sait me dire que des choses d?sagr?ables. - Mais, reprit Poiret, vous feriez mieux. Ainsi que l'a dit ce monsieur, qui me parait fort bien, outre qu'il est tr?s proprement couvert, c'est un acte d'ob?issance aux lois que de d?barrasser la soci?t? d'un criminel, quelque vertueux qu'il puisse ?tre. Qui a bu boira. S'il lui prenait fantaisie de nous assassiner tous? Mais, que diable! nous serions coupables de ces assassinats, sans compter que nous en serions les premi?res victimes. La pr?occupation de mademoiselle Michonneau ne lui permettait pas d'?couter les phrases tombant une ? une de la bouche de Poiret, comme les gouttes d'eau qui suintent ? travers le robinet d'une fontaine mal ferm?e. Quand une fois ce vieillard avait commenc? la s?rie de ses phrases, et que mademoiselle Michonneau ne l'arr?tait pas, il parlait toujours, ? l'instar d'une m?canique mont?e. Apr?s avoir entam? un premier sujet, il ?tait conduit par ses parenth?ses ? en traiter de tout oppos?s, sans avoir rien conclu. En arrivant ? la Maison-Vauquer, il s'?tait faufil? dans une suite de passages et de citations transitoires qui l'avaient amen? ? raconter sa d?position dans l'affaire du sieur Ragoulleau et de la dame Morin, o? il avait comparu en qualit? de t?moin ? d?charge. En entrant, sa campagne ne manqua pas d'apercevoir Eug?ne de Rastignac engag? avec mademoiselle Taillefer dans une intime causerie dont l'int?r?t ?tait si palpitant que le couple ne fit aucune attention au passage des deux vieux pensionnaires quand ils travers?rent la salle ? manger. - ?a devait finir par l?, dit mademoiselle Michonneau ? Poiret. Ils se faisaient des yeux ? s'arracher l'?me depuis huit jours. - Oui, r?pondit-il. Aussi fut-elle condamn?e. - Qui? - Madame Morin. - Je vous parle de mademoiselle Victorine, dit la Michonneau en entrant, sans y faire attention, dans la chambre de Poiret, et vous me r?pondez par madame Morin. Qu'est-ce que c'est que cette femme-l?? - De quoi serait donc coupable mademoiselle Victorine? demanda Poiret. - Elle est coupable d'aimer M. Eug?ne de Rastignac, et va de l'avant sans savoir o? ?a la m?nera, pauvre innocente! Eug?ne avait ?t?, pendant la matin?e, r?duit au d?sespoir par madame de Nucingen. Dans son for int?rieur, il s'?tait abandonn? compl?tement ? Vautrin, sans vouloir sonder ni les motifs de l'amiti? que lui portait cet homme extraordinaire, ni l'avenir d'une semblable union. Il fallait un miracle pour le tirer de l'ab?me o? il avait d?j? mis le pied depuis une heure, en ?changeant avec mademoiselle Taillefer les plus douces promesses. Victorine croyait entendre la voix d'un ange, les cieux s'ouvraient pour elle, la Maison-Vauquer se parait des teintes fantastiques que les d?corateurs donnent aux palais de th??tre: elle aimait, elle ?tait aim?e, elle le croyait du moins! Et quelle femme ne l'aurait cru comme elle en voyant Rastignac, en l'?coutant durant cette heure d?rob?e ? tous les argus de la maison? En se d?battant contre sa conscience, en sachant qu'il faisait mal et voulant faire mal, en se disant qu'il rach?terait ce p?ch? v?niel par le bonheur d'une femme, il s'?tait embelli de son d?sespoir, et resplendissait de tous les feux de l'enfer qu'il avait au coeur. Heureusement pour lui, le miracle eut lieu: Vautrin entra joyeusement, et lut dans l'?me des deux jeunes gens qu'il avait mari?s par les combinaisons de son infernal g?nie, mais dont il troubla soudain la joie en chantant de sa grosse voix railleuse: Ma Fanchette est charmante Dans sa simplicit?... Victorine se sauva en emportant autant de bonheur qu'elle avait eu jusqu'alors de malheur dans sa vie. Pauvre fille! un serrement de mains, sa joue effleur?e par les cheveux de Rastignac, une parole dite si pr?s de son oreille qu'elle avait senti la chaleur des l?vres de l'?tudiant, la pression de sa taille par un bras tremblant, un baiser pris sur son cou, furent les accordailles de sa passion, que le voisinage de la grosse Sylvie, mena?ant d'entrer dans cette radieuse salle ? manger, rendit plus ardentes, plus vives, plus engageantes que les plus beaux t?moignages de d?vouement racont?s dans les plus c?l?bres histoires d'amour. Ces menus suffrages, suivant une jolie expression de nos anc?tres, paraissaient ?tre des crimes ? une pieuse jeune fille confess?e tous les quinze jours! En cette heure, elle avait prodigu? plus de tr?sors d'?me que plus tard, riche et heureuse, elle n'en aurait donn? en se livrant tout enti?re. - L'affaire est faite, dit Vautrin ? Eug?ne. Nos deux dandies se sont pioch?s. Tout s'est pass? convenablement. Affaire d'opinion. Notre pigeon a insult? mon faucon. A demain, dans la redoute de Clignancourt. A huit heures et demie, mademoiselle Taillefer h?ritera de l'amour et de la fortune de son p?re, pendant qu'elle sera l? tranquillement ? tremper ses mouillettes de pain beurr? dans son caf?. N'est-ce pas dr?le ? se dire? Ce petit Taillefer est tr?s fort ? l'?p?e, il est confiant comme un brelan carr?; mais il sera saign? par un coup que j'ai invent?, une mani?re de relever l'?p?e et de vous piquer le front. Je vous montrerai cette botte-l?, car elle est furieusement utile. Rastignac ?coutait d'un air stupide, et ne pouvait rien r?pondre. En ce moment le p?re Goriot, Bianchon et quelques autres pensionnaires arriv?rent. - Voil? comme je vous voulais, lui dit Vautrin. Vous savez ce que vous faites. Bien, mon petit aiglon! vous gouvernerez les hommes; vous ?tes fort, carr?, poilu; vous avez mon estime. Il voulut lui prendre la main. Rastignac retira vivement la sienne, et tomba sur une chaise en p?lissant; il croyait voir une mare de sang devant lui. - Ah! nous avons encore quelques petits langes tach?s de vertu, dit Vautrin ? voix basse. Papa d'Oliban a trois millions, je sais sa fortune. La dot vous rendra blanc comme une robe de mari?e, et ? vos propres yeux. Rastignac n'h?sita plus. Il r?solut d'aller pr?venir pendant la soir?e messieurs Taillefer p?re et fils. En ce moment, Vautrin l'ayant quitt?, le p?re Goriot lui dit ? l'oreille:- Vous ?tes triste, mon enfant! je vais vous ?gayer, moi. Venez! Et le vieux vermicellier allumait son rat-de-cave ? une des lampes. Eug?ne le suivit tout ?mu de curiosit?. - Entrons chez vous, dit le bonhomme, qui avait demand? la clef de l'?tudiant ? Sylvie. Vous avez cru ce matin qu'elle ne vous aimait pas, hein! reprit-il. Elle vous a renvoy? de force, et vous vous en ?tes all? f?ch?, d?sesp?r?. Nigaudinos! Elle m'attendait. Comprenez-vous? Nous devions aller achever d'arranger un bijou d'appartement dans lequel vous irez demeurer d'ici ? trois jours. Ne me vendez pas. Elle veut vous faire une surprise; mais je ne tiens pas ? vous cacher plus longtemps le secret. Vous serez rue d'Artois, ? deux pas de la rue Saint-Lazare. Vous y serez comme un prince. Nous vous avons eu des meubles comme pour une ?pous?e. Nous avons fait bien des choses depuis un mois, en ne vous en disant rien. Mon avou? s'est mis en campagne, ma fille aura ses trente-six mille francs par an, l'int?r?t de sa dot, et je vais faire exiger le placement de ses huit cent mille francs en bons biens au soleil. Eug?ne ?tait muet et se promenait, les bras crois?s, de long en long, dans sa pauvre chambre en d?sordre. Le p?re Goriot saisit un moment o? l'?tudiant lui tournait le dos, et mis sur la chemin?e une bo?te en maroquin rouge, sur laquelle ?taient imprim?es en or les armes de Rastignac. - Mon cher enfant, disait le pauvre bonhomme, je me suis mis dans tout cela jusqu'au cou. Mais, voyez-vous, il y avait ? moi bien de l'?go?sme, je suis int?ress? dans votre changement de quartier. Vous ne me refuserez pas, hein! si je vous demande quelque chose? - Que voulez-vous? - Au-dessus de votre appartement, au cinqui?me, il y a une chambre qui en d?pend, j'y demeurerai, pas vrai? je me fais vieux, je suis trop loin de mes filles. Je ne vous g?nerai pas. Seulement je serai l?. Vous me parlerez d'elle tous les soirs. ?a ne vous contrariera pas, dites? Quand vous rentrerez, que je serai dans mon lit, je vous entendrai, je me dirai: Il vient de voir ma petite Delphine. Il l'a men?e au bal, elle est heureuse par lui. Si j'?tais malade, ?a me mettrait du baume dans le coeur de vous ?couter revenir, vous remuer, aller. Il y aura tant de ma fille en vous! je n'aurai qu'un pas ? faire pour ?tre aux Champs-Elys?es, o? elles passent tous les jours, je les verrai toujours, tandis que quelquefois j'arrive trop tard. Et puis elle viendra chez vous peut-?tre! je l'entendrai, je la verrai dans sa douillette du matin, trottant, allant gentiment comme une petite chatte. Elle est redevenue, depuis un mois, ce qu'elle ?tait, jeune fille, gaie, pimpante. Son ?me est en convalescence, elle vous doit le bonheur. Oh! je ferais pour vous l'impossible. Elle me disait tout ? l'heure en revenant: " Papa, je suis bien heureuse! " Quand elles me disent c?r?monieusement, Mon p?re, elles me glacent mais quand elles m'appellent papa, il me semble encore les voir petites, elles me rendent tous mes souvenirs. Je suis mieux leur p?re. Je crois qu'elles ne sont encore ? personne! Le bonhomme s'essuya les yeux, il pleurait.- Il y a longtemps que je n'avais entendu cette phrase, longtemps qu'elle ne m'avait donn? le bras. Oh! oui, voil? bien dix ans que je n'ai march? c?te ? c?te avec une de mes filles. Est-ce bon de se frotter ? sa robe, de se mettre ? son pas, de partager sa chaleur! Enfin, j'ai men? Delphine, ce matin, partout. J'entrais avec elle dans les boutiques. Et je l'ai reconduite chez elle. Oh! gardez-moi pr?s de vous. Quelquefois vous aurez besoin de quelqu'un pour vous rendre service, je serai l?. Oh! si cette grosse souche d'Alsacien mourait, si sa goutte avait l'esprit de remonter dans l'estomac, ma pauvre fille serait-elle heureuse! Vous seriez mon gendre, vous seriez ostensiblement son mari. Bah! elle est si malheureuse de ne rien conna?tre aux plaisirs de ce monde, que je l'absous de tout. Le bon Dieu doit ?tre du c?t? des p?res qui aiment bien. Elle vous aime trop! dit-il en hochant la t?te apr?s une pause. En allant, elle causait de vous avec moi: " N'est-ce pas, mon p?re, il est bien! il a bon coeur! Parle-t-il de moi? " Bah, elle m'en a dit, depuis la rue d'Artois jusqu'au passage des Panoramas, des volumes! Elle m'a enfin vers? son coeur dans le mien. Pendant toute cette bonne matin?e je n'?tais plus vieux, je ne pesais pas une once. Je lui ai dit que vous m'aviez remis le billet de mille francs. Oh! la ch?rie, elle en a ?t? ?mue aux larmes. Qu'avez-vous donc l? sur votre chemin?e? dit enfin le p?re Goriot qui se mourait d'impatience en voyant Rastignac immobile. Eug?ne tout abasourdi regardait son voisin d'un air h?b?t?. Ce duel, annonc? par Vautrin pour le lendemain, contrastait si violemment avec la r?alisation de ses plus ch?res esp?rances, qu'il ?prouvait toutes les sensations du cauchemar. Il se tourna vers la chemin?e, y aper?ut la petite bo?te carr?e, l'ouvrit, et trouva dedans un papier qui couvrait une montre de Br?guet. Sur ce papier ?taient ?crits ces mots: " Je veux que vous pensiez ? moi ? toute heure, parce que... DELPHINE " Ce dernier mot faisait sans doute allusion ? quelque sc?ne qui avait eu lieu entre eux. Eug?ne en fut attendri. Ses armes ?taient int?rieurement ?maill?es dans l'or de la bo?te. Ce bijou si longtemps envi?, la cha?ne, la clef, la fa?on, les dessins r?pondaient ? tous ses voeux. Le p?re Goriot ?tait radieux. Il avait sans doute promis ? sa fille de lui rapporter les moindres effets de la surprise que causerait son pr?sent ? Eug?ne, car il ?tait en tiers dans ces jeunes ?motions et ne paraissait pas le moins heureux. Il aimait d?j? Rastignac et pour sa fille et pour lui-m?me. - Vous irez la voir ce soir, elle vous attend. La grosse souche d'Alsacien soupe chez sa danseuse. Ah! ah! il a ?t? bien sot quand mon avou? lui a dit son fait. Ne pr?tend-il pas aimer ma fille ? l'adoration? qu'il y touche et je le tue. L'id?e de savoir ma Delphine ?... (il soupira) me ferait commettre un crime; mais ce ne serait pas un homicide, c'est une t?te de veau sur un corps de porc. Vous me prendrez avec vous, n'est-ce pas? - Oui, mon bon p?re Goriot, vous savez bien que je vous aime... - Je le vois, vous n'avez pas honte de moi, vous! Laissez-moi vous embrasser. Et il serra l'?tudiant dans ses bras.- Vous la rendrez bien heureuse, promettez-le-moi! Vous irez ce soir, n'est-ce pas? . - Oh, oui! je dois sortir pour des affaires qu'il est impossible de remettre. - Puis-je vous ?tre bon ? quelque chose? - Ma foi, oui! Pendant que j'irai chez madame de Nucingen, allez chez M. Taillefer le p?re, lui dire de me donner une heure dans la soir?e pour lui parler d'une affaire de la derni?re importance. - Serait-ce donc vrai, jeune homme, dit le p?re Goriot en changeant de visage; feriez-vous la cour ? sa fille, comme le disent ces imb?ciles d'en bas? Tonnerre de Dieu! vous ne savez pas ce que c'est qu'une tape ? la Goriot. Et si vous nous trompiez, ce serait l'affaire d'un coup de poing. - Oh! ce n'est pas possible. - Je vous jure que je n'aime qu'une femme au monde, dit l'?tudiant, je ne le sais que depuis un moment. - Ah, quel bonheur! fit le p?re Goriot. - Mais, reprit l'?tudiant, le fils de Taillefer se bat demain, et j'ai entendu dire qu'il serait tu?. - Qu'est-ce que cela vous fait? dit Goriot. Mais il faut lui dire d'emp?cher son fils de se rendre.... s'?cria Eug?ne. En ce moment, il fut interrompu par la voix de Vautrin, qui se fit entendre sur le pas de sa porte, o? il chantait: O Richard, ? mon roi! L'univers t'abandonne... Broum! broum! broum! broum! broum! J'ai longtemps parcouru le monde, Et l'on m'a vu... Tra la, la, la, la... - Messieurs, cria Christophe, la soupe vous attend, et tout le monde est ? table. - Tiens, dit Vautrin, viens prendre une bouteille de mon vin de Bordeaux. - La trouvez-vous jolie, la montre? dit le p?re Goriot. Elle a bon go?t, hein! Vautrin, le p?re Goriot et Rastignac descendirent ensemble et se trouv?rent, par suite de leur retard, plac?s ? c?t? les uns des autres ? table. Eug?ne marqua la plus grande froideur ? Vautrin pendant le d?ner, quoique jamais cet homme, si aimable aux yeux de madame Vauquer, n'e?t d?ploy? autant d'esprit. Il fut p?tillant de saillies, et sut mettre en train tous les convives. Cette assurance, ce sang-froid consternaient Eug?ne. - Sur quelle herbe avez-vous donc march? aujourd'hui? lui dit madame Vauquer. Vous ?tes gai comme un pinson. - Je suis toujours gai quand j'ai fait de bonnes affaires. - Des affaires? dit Eug?ne. - Eh bien, oui. J'ai livr? une partie de marchandises qui me vaudra de bons droits de commission. Mademoiselle Michonneau, dit-il en s'apercevant que la vieille fille l'examinait, ai-je dans la figure un trait qui vous d?plaise, que vous me faites l'oeil am?ricain? Faut le dire! je le changerai pour vous ?tre agr?able. Poiret, nous ne nous f?cherons pas pour ?a, hein! dit-il en guignant le vieil employ?. - Sac ? papier! vous devriez poser pour un Hercule-Farceur, dit le jeune peintre ? Vautrin. - Ma foi, ?a va! si mademoiselle Michonneau veut poser en V?nus du P?re-Lachaise, r?pondit Vautrin. - Et Poiret! dit Bianchon. - Oh! Poiret posera en Poiret. Ce sera le dieu des jardins! s'?cria Vautrin. Il d?rive de poire... - Molle! reprit Bianchon. Vous seriez alors entre la poire et le fromage. - Tout ?a, c'est des b?tises, dit madame Vauquer, et vous feriez mieux de nous donner de votre vin de Bordeaux dont j'aper?ois une bouteille qui montre sonnez! ?a nous entretiendra en joie, outre que c'est bon ? l'estomaque. - Messieurs, dit Vautrin, madame la pr?sidente nous rappelle ? l'ordre. Madame Couture et mademoiselle Victorine ne se formaliseront pas de vos discours badins; mais respectez l'innocence du p?re Goriot. Je vous propose une petite bouteillorama de vin de Bordeaux, que le nom de Laffitte rend doublement illustre, soit dit sans allusion politique. Allons, Chinois! dit-il en regardant Christophe qui ne bougea pas. Ici, Christophe! Comment tu n'entends pas ton nom? Chinois, am?ne les liquides! - Voil?, monsieur, dit Christophe en lui pr?sentant la bouteille. Apr?s avoir rempli le verre d'Eug?ne et celui du p?re Goriot, il s'en versa lentement quelques gouttes qu'il d?gusta, pendant que ses deux voisins buvaient, et tout ? coup il fit une grimace. - Diable! diable! il sent le bouchon. Prends cela pour toi, Christophe, et va nous en chercher; ? droite, tu sais? Nous sommes seize, descends huit bouteilles.. - Puisque vous vous fendez, dit le peintre, je paye un cent de marrons. - Oh! oh! - Booououh! - Prrrr! Chacun poussa des exclamations qui partirent comme les fus?es d'une girandole. - Allons, maman Vauquer, deux de champagne, lui cria Vautrin. - Quien, c'est cela! Pourquoi pas demander la maison? Deux de champagne! mais ?a co?te douze francs! Je ne les gagne pas, non! Mais si monsieur Eug?ne veut les payer, j'offre du cassis. - V'l? son cassis qui purge comme de la manne, dit l'?tudiant en m?decine ? voix basse. - Veux-tu te taire, Bianchon, s'?cria Rastignac, je ne peux pas entendre parler de manne sans que le coeur... Oui, va pour le vin de Champagne, je le paye, ajouta l'?tudiant. - Sylvie, dit madame Vauquer, donnez les biscuits et les petits g?teaux. - Vos petits g?teaux sont trop grands, dit Vautrin, ils ont de la barbe. Mais quant aux biscuits, aboulez. En un moment le vin de Bordeaux circula, les convives s'anim?rent, la gaiet? redoubla. Ce fut des rires f?roces, au milieu desquels ?clat?rent quelques imitations des diverses voix d'animaux. L'employ? au Mus?um s'?tant avis? de reproduire un cri de Paris qui avait de l'analogie avec le miaulement du chat amoureux, aussit?t huit voix beugl?rent simultan?ment les phrases suivantes:- A repasser les couteaux!- Mo-ron pour les p'tits oiseaux!- Voil? le plaisir, mesdames, voil? le plaisir!- A raccommoder la fa?ence!- A la barque, ? la barque!- Battez vos femmes, vos habits!- Vieux habits, vieux galons, vieux chapeaux ? vendre!- A la cerise, ? la douce! La palme fut ? Bianchon pour l'accent nasillard avec lequel il cria:- Marchand de parapluies! En quelques instants ce fut un tapage ? casser la t?te, une conversation pleine de coq-?-l'?ne, un v?ritable op?ra que Vautrin conduisait comme un chef d'orchestre, en surveillant Eug?ne et le p?re Goriot, qui semblaient ivres d?j?. Le dos appuy? sur leur chaise, tous deux contemplaient ce d?sordre inaccoutum? d'un air grave, en buvant peu; tous deux ?taient pr?occup?s de ce qu'ils avaient ? faire pendant la soir?e, et n?anmoins ils se sentaient incapables de se lever. Vautrin, qui suivait les changements de leur physionomie en leur lan?ant des regards de c?t?, saisit le moment o? leurs yeux vacill?rent et parurent vouloir se fermer, pour se pencher ? l'oreille de Rastignac et lui dire: " Mon petit gars, nous ne sommes pas assez rus? pour lutter avec notre papa Vautrin, et il vous aime trop pour vous laisser faire des sottises. Quand j'ai r?solu quelque chose, le bon Dieu seul est assez fort pour me barrer le passage. Ah! nous voulions aller pr?venir le p?re Taillefer, commettre des fautes d'?colier! Le four est chaud, la farine est p?trie, le pain est sur la pelle, demain nous en ferons sauter les miettes par-dessus notre t?te en y mordant; et nous emp?cherions d'enfourner?... non, non, tout cuira! Si nous avons quelques petits remords, la digestion les emportera. Pendant que nous dormirons notre petit somme, le colonel comte Franchessini vous ouvrira la succession de Michel Taillefer avec la pointe de son ?p?e. En h?ritant de son fr?re, Victorine aura quinze petits mille francs de rente. J'ai d?j? pris des renseignements, et sais que la succession de la m?re monte ? plus de trois cent mille... " Eug?ne entendit ces paroles sans pouvoir y r?pondre il sentait sa langue coll?e ? son palais, et se trouvait en proie ? une somnolence invincible; il ne voyait d?j? plus la table et les figures des convives qu'? travers un brouillard lumineux. Bient?t le bruit s'apaisa, les pensionnaires s'en all?rent un ? un. Puis, quand il ne resta plus que madame Vauquer, madame Couture, mademoiselle Victorine, Vautrin et le p?re Goriot, Rastignac aper?ut, comme s'il e?t r?v?, madame Vauquer occup?e ? prendre les bouteilles pour en vider les restes de mani?re ? en faire des bouteilles pleines. - Ah! sont-ils fous, sont-ils jeunes! disait la veuve. Ce fut la derni?re phrase que put comprendre Eug?ne. - Il n'y a que monsieur Vautrin pour faire de ces farces-l?, dit Sylvie. Allons, voil? Christophe qui ronfle comme une toupie. - Adieu, maman, dit Vautrin. Je vais au boulevard admirer M. Marty dans Le Mont Sauvage, une grande pi?ce tir?e du Solitaire. Si vous voulez, je vous y m?ne ainsi que ces dames. - Je vous remercie, dit madame Couture. - Comment, ma voisine! s'?cria madame Vauquer, vous refusez de voir une pi?ce prise dans Le Solitaire, un ouvrage fait par Atala de Chateaubriand, et que nous aimions tant ? lire, qui est si joli que nous pleurions comme des madeleines d'Elodie sous les tyeuilles cet ?t? dernier, enfin un ouvrage moral qui peut ?tre susceptible d'instruire voire demoiselle? - Il nous est d?fendu d'aller ? la com?die, r?pondit Victorine. - Allons, les voil? partis, ceux-l?, dit Vautrin en remuant d'une mani?re comique la t?te du p?re Goriot et celle d'Eug?ne. En pla?ant la t?te de l'?tudiant sur la chaise, pour qu'il p?t dormir commod?ment, il le baisa chaleureusement au front, en chantant. Dormez, mes ch?res amours! Pour vous je veillerai toujours. - J'ai peur qu'il ne soit malade, dit Victorine. - Restez ? le soigner alors, reprit Vautrin. C'est, lui souffla-t-il ? l'oreille, votre devoir de femme soumise. Il vous adore, ce jeune homme, et vous serez sa petite femme, je vous le pr?dis. Enfin, dit-il ? haute voix, ils furent consid?r?s dans tout le pays, v?curent heureux, et eurent beaucoup d'enfants. Voil? comment finissent tous les romans d'amour. Allons, maman dit-il en se tournant vers madame Vauquer, qu'il ?treignit, mettez le chapeau, la belle robe ? fleurs, l'?charpe de la comtesse. Je vais vous allez chercher un fiacre, soi-m?me. Et il partit en chantant: Soleil, soleil, divin soleil, Toi qui fais m?rir les citrouilles.... - Mon Dieu! dites donc, madame Couture, cet homme-l? me ferait vivre heureuse sur les toits. Allons, dit-elle en se tournant vers le vermicellier, voil? le p?re Goriot parti. Ce vieux cancre-l? n'a jamais eu l'id?e de me mener ? part, lui. Mais il va tomber par terre, mon Dieu! C'est-y ind?cent ? un homme d'?ge de perdre la raison! Vous me direz qu'on ne perd point ce qu'on n'a pas, Sylvie, montez-le donc chez lui. Sylvie prit le bonhomme par-dessous le bras, le fit marcher, et le jeta tout habill? comme un paquet au travers de son lit. - Pauvre jeune homme, disait madame Couture en ?cartant les cheveux d'Eug?ne qui lui tombaient dans les yeux, il est comme une jeune fille, il ne sait pas ce que c'est qu'un exc?s. - Ah! je peux bien dire que depuis trente et un ans que je tiens ma pension, dit madame Vauquer, il m'est pass? bien des jeunes gens par les mains, comme on dit, mais je n'en ai jamais vu d'aussi gentil, d'aussi distingu? que monsieur Eug?ne. Est-il beau quand il dort! Prenez-lui donc la t?te sur votre ?paule, madame Couture. Bah! il tombe sur celle de mademoiselle Victorine: il y a un dieu pour les enfants. Encore un peu, il se fendait la t?te sur la pomme de la chaise. A eux deux, ils feraient un bien joli couple. - Ma voisine, taisez-vous donc, s'?cria madame Couture, vous dites des choses... - Bah! fit madame Vauquer, il n'entend pas. Allons, Sylvie, viens m'habiller. Je vais mettre mon grand corset. - Ah bien! votre grand corset, apr?s avoir d?n?, madame, dit Sylvie. Non, cherchez quelqu'un pour vous serrer, ce ne sera pas moi qui serai votre assassin. Vous commettriez l? une imprudence ? vous co?ter la vie. - ?a m'est ?gal, il faut faire honneur ? monsieur Vautrin. - Vous aimez donc bien vos h?ritiers? Allons, Sylvie, pas de raisons, dit la veuve en s'en allant. A son ?ge, dit la cuisini?re en montrant sa ma?tresse ? Victorine. Madame Couture et sa pupille, sur l'?paule de laquelle dormait Eug?ne, rest?rent seules dans la salle ? manger. Les ronflements de Christophe retentissaient dans la maison silencieuse, et faisaient ressortir le paisible sommeil d'Eug?ne, qui dormait aussi gracieusement qu'un enfant. Heureuse de pouvoir se permettre un de ces actes de charit? par lesquels s'?panchent tous les sentiments de la femme, et qui lui faisait sans crime sentir le coeur du jeune homme battant sur le sien, Victorine avait dans la physionomie quelque chose de maternellement protecteur qui la rendait fi?re. A travers les mille pens?es qui s'?levaient dans son coeur, per?ait un tumultueux mouvement de volupt? qu'excitait l'?change d'une jeune et pure chaleur. Pauvre ch?re fille! dit madame Couture en lui pressant la main. La vieille dame admirait cette candide et souffrante figure, sur laquelle ?tait descendue l'aur?ole du bonheur. Victorine ressemblait ? l'une de ces na?ves peintures du Moyen Age dans lesquelles tous les accessoires sont n?glig?s par l'artiste, qui a r?serv? la magie d'un pinceau calme et fier pour la figure jaune de ton, mais o? le ciel semble se refl?ter avec ses teintes d'or. - Il n'a pourtant pas bu plus de deux verres, maman, dit Victorine en passant ses doigts dans la chevelure d'Eug?ne. - Mais si c'?tait un d?bauch?, ma fille, il aurait port? le vin comme tous ces autres. Son ivresse fait son ?loge. Le bruit d'une voiture retentit dans la rue. - Maman, dit la jeune fille, voici monsieur Vautrin. Prenez donc monsieur Eug?ne. Je ne voudrais pas ?tre vue ainsi par cet homme, il a des expressions qui salissent l'?me, et des regards qui g?nent une femme comme si on lui enlevait sa robe. - Non, dit madame Couture, tu te trompes! Monsieur Vautrin est un brave homme, un peu dans le genre de d?funt monsieur Couture, brusque, mais bon, un bourru bienfaisant. En ce moment Vautrin entra tout doucement, et regarda le tableau form? par ces deux enfants que la lueur de la lampe semblait caresser. - Eh bien! dit-il en se croisant les bras, voil? de ces sc?nes qui auraient inspir? de belles pages ? ce bon Bernardin de Saint-Pierre, l'auteur de Paul et Virginie. La jeunesse est bien belle, madame Couture. Pauvre enfant, dors, dit-il en contemplant Eug?ne, le bien vient quelquefois en dormant. Madame, reprit-il en s'adressant ? la veuve, ce qui m'attache ? ce jeune homme, ce qui m'?meut, c'est de savoir la beaut? de son ?me en harmonie avec celle de sa figure. Voyez, n'est-ce pas un ch?rubin pos? sur l'?paule d'un ange? il est digne d'?tre aim?, celui-l?! Si j'?tais femme, je voudrais mourir (non, pas si b?te!) vivre pour lui. En les admirant ainsi, madame, dit-il ? voix basse et se penchant ? l'oreille de la veuve, je ne puis m'emp?cher de penser que Dieu les a cr??s pour ?tre l'un ? l'autre. La Providence a des voies bien cach?es, elle sonde les reins et les coeurs, s'?cria-t-il ? haute voix. En vous voyant unis, mes enfants, unis par une m?me puret?, par tous les sentiments humains, je me dis qu'il est impossible que vous soyez jamais s?par?s dans l'avenir. Dieu est juste. Mais, dit-il ? la jeune fille, il me semble avoir vu chez vous des lignes de prosp?rit?. Donnez-moi votre main, mademoiselle Victorine? je me connais en chiromancie, j'ai dit souvent la bonne aventure. Allons, n'ayez pas peur. Oh! qu'aper?ois-je? Foi d'honn?te homme, vous serez avant peu l'une des plus riches h?riti?res de Paris. Vous comblerez de bonheur celui qui vous aime. Votre p?re vous appelle aupr?s de lui. Vous vous mariez avec un homme titr?, jeune, beau, qui vous adore. En ce moment, les pas lourds de la coquette veuve qui descendait interrompirent les proph?ties de Vautrin. - Voil? maman Vauquerre belle comme un astre, ficel?e comme une carotte. N'?touffons-nous pas un petit brin? lui dit-il en mettant sa main sur le haut du busc; les avant-coeurs sont bien press?s, maman. Si nous pleurons, il y aura explosion; mais je ramasserai les d?bris avec un soin d'antiquaire. Il conna?t le langage de la galanterie fran?aise, celui-l?! dit la veuve en se penchant ? l'oreille de madame Couture. - Adieu, enfants, reprit Vautrin en se tournant vers Eug?ne et Victorine. Je vous b?nis, leur dit-il en leur imposant ses mains au-dessus de leurs t?tes. Croyez-moi, mademoiselle, c'est quelque chose que les voeux d'un honn?te homme, ils doivent porter bonheur, Dieu les ?coute. - Adieu, ma ch?re amie, dit madame Vauquer ? sa pensionnaire. Croyez-vous, ajouta-t-elle ? voix basse, que monsieur Vautrin ait des intentions relatives ? ma personne. - Heu! heu! - Ah! ma ch?re m?re, dit Victorine en soupirant et en regardant ses mains, quand les deux femmes furent seules, si ce bon monsieur Vautrin disait vrai! Mais il ne faut qu'une chose pour cela, r?pondit la vieille dame, seulement que ton monstre de fr?re tombe de cheval. - Ah! maman. - Mon dieu, peut-?tre est-ce un p?ch? que de souhaiter du mal ? son ennemi, reprit la veuve. Eh bien! j'en ferai p?nitence. En v?rit?, je porterai de bon coeur des fleurs sur sa tombe. Mauvais coeur! il n'a pas le courage de parler pour sa m?re, dont il garde ? ton d?triment l'h?ritage par des micmacs. Ma cousine avait une belle fortune. Pour ton malheur, il n'a jamais ?t? question de son apport dans le contrat. - Mon bonheur me serait souvent p?nible ? porter s'il co?tait la vie ? quelqu'un, dit Victorine. Et s'il fallait, pour ?tre heureuse, que mon fr?re dispar?t, J'aimerais mieux toujours ?tre ici. - Mon Dieu, comme dit ce bon monsieur Vautrin, qui, tu le vois, est plein de religion, reprit madame Couture, j'ai eu du plaisir ? savoir qu'il n'est pas incr?dule comme les autres, qui parlent de Dieu avec moins de respect que n'en a le diable. Eh bien! qui peut savoir par quelles voies il pla?t ? la Providence de nous conduire? Aid?es par Sylvie, les deux femmes finirent par transporter Eug?ne dans sa chambre, le couch?rent sur son lit, et la cuisini?re lui d?fit ses habits pour le mettre ? l'aise. Avant de partir, quand sa protectrice eut le dos tourn?, Victorine mit un baiser sur le front d'Eug?ne avec tout le bonheur que devait lui causer ce criminel larcin. Elle regarda sa chambre, ramassa pour ainsi dire dans une seule pens?e les mille f?licit?s de cette journ?e, en fit un tableau qu'elle contempla longtemps, et s'endormit la plus heureuse cr?ature de Paris. Le festoiement ? la faveur duquel Vautrin avait fait boire ? Eug?ne et au p?re Goriot du vin narcotis? d?cida la perte de cet homme. Bianchon, ? moiti? gris, oublia de questionner mademoiselle Michonneau sur Trompe-la-Mort. S'il avait prononc? ce nom, il aurait certes ?veill? la prudence de Vautrin, ou, pour lui rendre son vrai nom, de Jacques Collin, l'une des c?l?brit?s du bagne. Puis le sobriquet de V?nus du P?re-Lachaise d?cida mademoiselle Michonneau ? livrer le for?at au moment o?, confiante en la g?n?rosit? de Collin, elle calculait s'il ne valait pas mieux le pr?venir et le faire ?vader pendant la nuit. Elle venait de sortir, accompagn?e de Poiret, pour aller trouver le fameux chef de la police de s?ret?, petite rue Sainte-Anne, croyant encore avoir affaire ? un employ? sup?rieur nomm? Gondureau. Le directeur de la police judiciaire la re?ut avec gr?ce. Puis, apr?s une conversation o? tout fut pr?cis?, mademoiselle Michonneau demanda la potion ? l'aide de laquelle elle devait op?rer la v?rification de la marque. Au geste de contentement que fit le grand homme de la petite rue Sainte-Anne, en cherchant une fiole dans le tiroir de son bureau, mademoiselle Michonneau devina qu'il y avait dans cette capture quelque chose de plus important que l'arrestation d'un simple for?at. A force de se creuser la cervelle, elle soup?onna que la police esp?rait, d'apr?s quelques r?v?lations faites par les tra?tres du bagne, arriver ? temps pour mettre la main sur des valeurs consid?rables. Quand elle eut exprim? ses conjectures ? ce renard, il se mit ? sourire, et voulut d?tourner les soup?ons de la vieille fille. - Vous vous trompez, r?pondit-il. Collin est la Sorbonne la plus dangereuse qui jamais se soit trouv?e du c?t? des voleurs. Voil? tout. Les coquins le savent bien; il est leur drapeau, leur soutien, leur Bonaparte enfin; ils l'aiment tous. Ce dr?le ne nous laissera jamais sa tronche en place de Gr?ve. Mademoiselle Michonneau ne comprenant pas, Gondureau lui expliqua les deux mots d'argot dont il s'?tait servi. Sorbonne et tronche sont deux ?nergiques expressions du langage des voleurs, qui, les premiers, ont senti la n?cessit? de consid?rer la t?te humaine sous deux aspects. La Sorbonne est la t?te de l'homme vivant, son conseil, sa pens?e. La tronche est un mot de m?pris destin? ? exprimer combien la t?te devient peu de chose quand elle est coup?e. - Collin nous joue, reprit-il. Quand nous rencontrons de ces hommes en fa?on de barres d'acier tremp?es ? l'anglaise, nous avons la ressource de les tuer si, pendant leur arrestation, ils s'avisent de faire la moindre r?sistance. Nous comptons sur quelques voies de fait pour tuer Collin demain matin. On ?vite ainsi le proc?s, les frais de garde, la nourriture, et ?a d?barrasse la soci?t?. Les proc?dures, les assignations aux t?moins, leurs indemnit?s, l'ex?cution, tout ce qui doit l?galement nous d?faire de ces garnements-l? co?te au-del? des mille ?cus que vous aurez. Il y a ?conomie de temps. En donnant un bon coup de ba?onnette dans la panse de Trompe-la-Mort, nous emp?cherons une centaine de crimes, et nous ?viterons la corruption de cinquante mauvais sujets qui se tiendront bien sagement aux environs de la correctionnelle. Voil? de la police bien faite. Selon les vrais philanthropes, se conduire ainsi, c'est pr?venir les crimes. - Mais c'est servir son pays, dit Poiret. - Eh bien! r?pliqua le chef, vous dites des choses sens?es ce soir, vous. Oui, certes, nous servons le pays. Aussi le monde est-il bien injuste ? notre ?gard. Nous rendons ? la soci?t? de bien grands services ignor?s. Enfin, il est d'un homme sup?rieur de se mettre au-dessus des pr?jug?s, et d'un chr?tien d'adopter les malheurs que le bien entra?ne apr?s soi quand il n'est pas fait selon les id?es re?ues. Paris est Paris, voyez-vous? Ce mot explique ma vie. J'ai l'honneur de vous saluer, mademoiselle. Je serai avec mes gens au Jardin du Roi demain. Envoyez Christophe rue de Buffon, chez monsieur Gondureau, dans la maison o? j'?tais. Monsieur, je suis votre serviteur. S'il vous ?tait jamais vol? quelque chose, usez de moi pour vous le faire retrouver, je suis ? votre service. - Eh bien! dit Poiret ? mademoiselle Michonneau, il se rencontre des imb?ciles que ce mot de police met sens dessus dessous. Ce monsieur est tr?s aimable, et ce qu'il vous demande est simple comme bonjour. Le lendemain devait prendre place parmi les jours les plus extraordinaires de l'histoire de la Maison-Vauquer. Jusqu'alors l'?v?nement le plus saillant de cette vie paisible avait ?t? l'apparition m?t?orique de la fausse comtesse de l'Ambermesnil. Mais tout allait p?lir devant les p?rip?ties de cette grande journ?e, de laquelle il serait ?ternellement question dans les conversations de madame Vauquer. D'abord Goriot et Eug?ne de Rastignac dormirent jusqu'? onze heures. Madame Vauquer, rentr?e ? minuit de la Gaiet?, resta jusqu'? dix heures et demie au lit. Le long sommeil de Christophe, qui avait achev? le vin offert par Vautrin, causa des retards dans le service de la maison. Poiret et mademoiselle Michonneau ne se plaignirent pas de ce que le d?jeuner se reculait. Quant ? Victorine et ? madame Couture, elles dormirent la grasse matin?e. Vautrin sortit avant huit heures, et revint au moment m?me o? le d?jeuner fut servi. Personne ne r?clama donc, lorsque, vers onze heures un quart, Sylvie et Christophe all?rent frapper ? toutes les portes, en disant que le d?jeuner attendait. Pendant que Sylvie et le domestique s'absent?rent, mademoiselle Michonneau, descendant la premi?re, versa la liqueur dans le gobelet d'argent appartenant ? Vautrin, et dans lequel la cr?me pour son caf? chauffait au bain-marie, parmi tous les autres. La vieille fille avait compt? sur cette particularit? de la pension pour faire son coup. Ce ne fut pas sans quelques difficult?s que les sept pensionnaires se trouv?rent r?unis. Au moment o? Eug?ne, qui se d?tirait les bras, descendait le dernier de tous, un commissionnaire lui remit une lettre de madame de Nucingen. Cette lettre ?tait ainsi con?ue: " Je n'ai ni fausse vanit? ni col?re avec vous, mon ami. Je vous ai attendu jusqu'? deux heures apr?s minuit. Attendre un ?tre que l'on aime! Qui a connu ce supplice ne l'impose ? personne. Je vois bien que vous aimez pour la premi?re fois. Qu'est-il donc arriv?? L'inqui?tude m'a prise. Si je n'avais craint de livrer les secrets de mon coeur, je serais all?e savoir ce qui vous advenait d'heureux ou de malheureux. Mais sortir ? cette heure, soit ? pied, soit en voiture, n'?tait-ce pas se perdre? J'ai senti le malheur d'?tre femme. Rassurez-moi, expliquez-moi pourquoi vous n'?tes pas venu, apr?s ce que vous a dit mon p?re. Je me f?cherai, mais je vous pardonnerai. Etes-vous malade? pourquoi se loger si loin? Un mot, de gr?ce. A bient?t, n'est-ce pas? Un mot me suffira si vous ?tes occup?. Dites: J'accours, ou je souffre. Mais si vous ?tiez mal portant, mon p?re serait venu me le dire! Qu'est-il donc arriv??... " - Oui, qu'est-il arriv?? s'?cria Eug?ne qui se pr?cipita dans la salle ? manger en froissant la lettre sans l'achever. Quelle heure est-il? - Onze heures et demie, dit Vautrin en sucrant son caf?. Le for?at ?vad? jeta sur Eug?ne le regard froidement fascinateur que certains hommes ?minemment magn?tiques ont le don de lancer, et qui, dit-on, calme les fous furieux dans les maisons d'ali?n?s. Eug?ne trembla de tous ses membres. Le bruit d'un fiacre se fit entendre dans la rue, et un domestique ? la livr?e de monsieur Taillefer, et que reconnut sur-le-champ madame Couture, entra pr?cipitamment d'un air effar?. - Mademoiselle, s'?cria-t-il, monsieur votre p?re vous demande. Un grand malheur est arriv?. Monsieur Fr?d?ric s'est battu en duel, il a re?u un coup d'?p?e dans le front, les m?decins d?sesp?rent de le sauver; vous aurez ? peine le temps de lui dire adieu, il n'a plus sa connaissance. - Pauvre jeune homme! s'?cria Vautrin. Comment se querelle-t-on quand on a trente bonnes mille livres de rente? D?cid?ment la jeunesse ne sait pas se conduire. - Monsieur! lui cria Eug?ne. - Eh bien! quoi, grand enfant? dit Vautrin en achevant de boire son caf? tranquillement, op?ration que mademoiselle Michonneau suivait de l'oeil avec trop d'attention pour s'?mouvoir de l'?v?nement extraordinaire qui stup?fiait tout le monde. N'y a-t-il pas des duels tous les matins ? Paris? - Je vais avec vous, Victorine, disait madame Couture. Et ces deux femmes s'envol?rent sans ch?le ni chapeau. Avant de s'en aller, Victorine, les yeux en pleurs, jeta sur Eug?ne un regard qui lui disait: je ne croyais pas que notre bonheur d?t me causer des larmes! - Bah! vous ?tes donc proph?te, monsieur Vautrin? dit madame Vauquer. - Je suis tout, dit Jacques Collin. - C'est-y singulier! reprit madame Vauquer en enfilant une suite de phrases insignifiantes sur cet ?v?nement. La mort nous prend sans nous consulter. Les jeunes gens s'en vont souvent avant les vieux. Nous sommes heureuses, nous autres femmes, de n'?tre pas sujettes au duel; mais nous avons d'autres maladies que n'ont pas les hommes. Nous faisons les enfants, et le mal de m?re dure longtemps! Quel quine pour Victorine! Son p?re est forc? de l'adopter. - Voil?! dit Vautrin en regardant Eug?ne, hier elle ?tait sans un sou, ce matin elle est riche de plusieurs millions. - Dites donc, monsieur Eug?ne, s'?cria madame Vauquer, vous avez mis la main au bon endroit. A cette interpellation, le p?re Goriot regarda l'?tudiant et lui vit ? la main la lettre chiffonn?e. - Vous ne l'avez pas achev?e! qu'est-ce que cela veut dire? seriez-vous comme les autres? lui demanda-t-il. - Madame, je n'?pouserai jamais mademoiselle Victorine, dit Eug?ne en s'adressant ? madame Vauquer avec un sentiment d'horreur et de d?go?t qui surprit les assistants. Le p?re Goriot saisit la main de l'?tudiant et la lui serra. Il aurait voulu la baiser. - Oh, oh! fit Vautrin. Les Italiens ont un bon mot: col tempo! - J'attends la r?ponse, dit ? Rastignac le commissionnaire de madame de Nucingen. - Dites que j'irai. L'homme s'en alla. Eug?ne ?tait dans un violent ?tat d'irritation qui ne lui permettait pas d'?tre prudent. - Que faire? disait-il ? haute voix, en se parlant ? lui-m?me. Point de preuves! Vautrin se mit ? sourire. En ce moment la potion absorb?e par l'estomac commen?ait ? op?rer. N?anmoins le for?at ?tait si robuste qu'il se leva, regarda Rastignac, lui dit d'une voix creuse:- Jeune homme, le bien nous vient en dormant. Et il tomba roide mort. - Il y a donc une justice divine, dit Eug?ne. - Eh bien! qu'est-ce qui lui prend donc, ? ce pauvre cher monsieur Vautrin? - Une apoplexie, cria mademoiselle Michonneau. - Sylvie, allons, ma fille, va chercher le m?decin, dit la veuve. Ah! monsieur Rastignac, courez donc vite chez monsieur Bianchon; Sylvie peut ne pas rencontrer notre m?decin, monsieur Grimprel. Rastignac, heureux d'avoir un pr?texte de quitter cette ?pouvantable caverne, s'enfuit en courant. - Christophe, allons, trotte chez l'apothicaire demander quelque chose contre l'apoplexie. Christophe sortit. - Mais, p?re Goriot, aidez-nous donc ? le transporter l?-haut, chez lui. Vautrin fut saisi, manoeuvr? ? travers l'escalier et mis sur son lit. - Je ne vous suis bon ? rien, je vais voir ma fille, dit monsieur Goriot. - Vieil ?go?ste! s'?cria madame Vauquer, va, je te souhaite de mourir comme un chien. - Allez donc voir si vous avez de l'?ther, dit ? madame Vauquer mademoiselle Michonneau qui, aid?e par Poiret, avait d?fait les habits de Vautrin. Madame Vauquer descendit chez elle et laissa mademoiselle Michonneau ma?tresse du champ de bataille. - Allons, ?tez-lui donc sa chemise et retournez-le vite! Soyez donc bon ? quelque chose en m'?vitant de voir des nudit?s, dit-elle ? Poiret. Vous restez l? comme Baba. Vautrin retourn?, mademoiselle Michonneau appliqua sur l'?paule du malade une forte claque et les deux fatales lettres reparurent en blanc au milieu de la place rouge. - Tiens, vous avez bien lestement gagn? votre gratification de trois mille francs, s'?cria Poiret en tenant Vautrin debout, pendant que mademoiselle Michonneau lui remettait sa chemise.- Ouf! il est lourd, reprit-il en le couchant. - Taisez-vous. S'il y avait une caisse? dit vivement la vieille fille dont les yeux semblaient percer les murs, tant elle examinait avec avidit? les moindres meubles de la chambre.- Si l'on pouvait ouvrir ce secr?taire, sous un pr?texte quelconque? reprit-elle. - Ce serait peut-?tre mal, r?pondit Poiret. - Non. L'argent vol?, ayant ?t? celui de tout le monde, n'est plus ? personne. Mais le temps nous manque, r?pondit-elle. J'entends la Vauquer. - Voil? de l'?ther, dit madame Vauquer. Par exemple, c'est aujourd'hui la journ?e aux aventures. Dieu! cet homme-l? ne peut pas ?tre malade, il est blanc comme un poulet. - Comme un poulet? r?p?ta Poiret. Son coeur bat r?guli?rement, dit la veuve en lui posant la main sur le coeur. - R?guli?rement? dit Poiret ?tonn?. - Il est tr?s bien. - Vous trouvez? demanda Poiret. - Dame! il a l'air de dormir. Sylvie est all?e chercher un m?decin. Dites donc, mademoiselle Michonneau, il renifle ? l'?ther. Bah! c'est un se-passe (un spasme). Son pouls est bon. Il est fort comme un Turc. Voyez donc, mademoiselle, quelle palatine il a sur l'estomac; il vivra cent ans, cet homme-l?! Sa perruque tient bien tout de m?me. Tiens, elle est coll?e, il a de faux cheveux, rapport ? ce qu'il est rouge. On dit qu'il sont tout bons ou tout mauvais, les rouges! Il serait donc bon, lui? - Bon ? pendre, dit Poiret. - Vous voulez dire au cou d'une jolie femme, s'?cria vivement mademoiselle Michonneau. Allez-vous-en donc, monsieur Poiret. ?a nous regarde, nous autres, de vous soigner quand vous ?tes malades. D'ailleurs, pour ce ? quoi vous ?tes bon, vous pouvez bien vous promener, ajouta-t-elle. Madame Vauquer et moi, nous garderons bien ce cher monsieur Vautrin. Poiret s'en alla doucement et sans murmurer, comme un chien ? qui son ma?tre donne un coup de pied. Rastignac ?tait sorti pour marcher, pour prendre l'air, il ?touffait. Ce crime commis ? heure fixe, il avait voulu l'emp?cher la veille. Qu'?tait-il arriv?? Que devait-il faire? Il tremblait d'en ?tre le complice. Le sang-froid de Vautrin l'?pouvantait encore. Si cependant Vautrin mourait sans parler, se disait Rastignac. Il allait ? travers les all?es du Luxembourg, comme s'il e?t ?t? traqu? par une meute de chiens, et il lui semblait en entendre les aboiements. - Eh bien! lui cria Bianchon, as-tu lu Le Pilote? Le Pilote ?tait une feuille radicale dirig?e par monsieur Tissot, et qui donnait pour la province, quelques heures apr?s les journaux du matin, une ?dition o? se trouvaient les nouvelles du jour, qui alors avaient, dans les d?partements, vingt-quatre heures d'avance sur les autres feuilles. - Il s'y trouve une fameuse histoire, dit l'interne de l'h?pital Cochin. Le fils Taillefer s'est battu en duel avec le comte Franchessini, de la vieille garde, qui lui a mis deux pouces de fer dans le front. Voil? la petite Victorine un des plus riches partis de Paris. Hein! si l'on avait su cela? Quel trente-et-quarante que la mort! Est-il vrai que Victorine te regardait d'un bon oeil, toi? - Tais-toi, Bianchon, je ne l'?pouserai jamais. J'aime une d?licieuse femme, je suis aim?, je... - Tu dis cela comme si tu te battais les flancs pour ne pas ?tre infid?le. Montre-moi donc une femme qui vaille le sacrifice de la fortune du sieur Taillefer. - Tous les d?mons sont donc apr?s moi? s'?cria Rastignac. - Apr?s qui donc en as-tu? es-tu fou? Donne-moi donc la main, dit Bianchon, que je te t?te le pouls. Tu as la fi?vre. - Va donc chez la m?re Vauquer, lui dit Eug?ne, ce sc?l?rat de Vautrin vient de tomber comme mort. - Ah! dit Bianchon, qui laissa Rastignac seul, tu me confirmes des soup?ons que je veux aller v?rifier. La longue promenade de l'?tudiant en droit fut solennelle. Il fit en quelque sorte le tour de sa conscience. S'il flotta, s'il examina, s'il h?sita, du moins sa probit? sortit de cette ?pre et terrible discussion ?prouv?e comme une barre de fer qui r?siste ? tous les essais. Il se souvint des confidences que le p?re Goriot lui avait faites la veille, il se rappela l'appartement choisi pour lui pr?s de Delphine, rue d'Artois; il reprit sa lettre, la relut, la baisa.- Un tel amour est mon ancre de salut, se dit-il. Ce pauvre vieillard a bien souffert par le coeur. Il ne dit rien de ses chagrins, mais qui ne les devinerait pas! Eh bien! j'aurai soin de lui comme d'un p?re, je lui donnerai mille jouissances. Si elle m'aime, elle viendra souvent chez moi passer la journ?e pr?s de lui. Cette grande comtesse de Restaud est une inf?me, elle ferait un portier de son p?re. Ch?re Delphine! elle est meilleure pour le bonhomme, elle est digne d'?tre aim?e. Ah! ce soir je serai donc heureux! Il tira la montre, l'admira.- Tout m'a r?ussi! Quand on s'aime bien pour toujours, l'on peut s'aider, je puis recevoir cela. D'ailleurs je parviendrai, certes, et pourrai tout rendre au centuple. Il n'y a dans cette liaison ni crime, ni rien qui puisse faire froncer le sourcil ? la vertu la plus s?v?re. Combien d'honn?tes gens contractent des unions semblables! Nous ne trompons personne; et ce qui nous avilit, c'est le mensonge. Mentir, n'est-ce pas abdiquer? Elle s'est depuis longtemps s?par?e de son mari. D'ailleurs, je lui dirai, moi, ? cet Alsacien, de me c?der une femme qu'il lui est impossible de rendre heureuse. Le combat de Rastignac dura longtemps. Quoique la victoire d?t rester aux vertus de la jeunesse, il fut n?anmoins ramen? par une invincible curiosit? sur les quatre heures et demie, ? la nuit tombante, vers la Maison-Vauquer, qu'il se jurait ? lui-m?me de quitter pour toujours. Il voulait savoir si Vautrin ?tait mort. Apr?s avoir eu l'id?e de lui administrer un vomitif, Bianchon avait fait porter ? son h?pital les mati?res rendues par Vautrin, afin de les analyser chimiquement. En voyant l'insistance que mit mademoiselle Michonneau ? vouloir les faire jeter, ses doutes se fortifi?rent. Vautrin fut d'ailleurs trop promptement r?tabli pour que Bianchon ne soup?onn?t pas quelque complot contre le joyeux boute-en-train de la pension. A l'heure o? rentra Rastignac, Vautrin se trouvait donc debout pr?s du po?le dans la salle ? manger. Attir?s plus t?t que de coutume par la nouvelle du duel de Taillefer le fils, les pensionnaires, curieux de conna?tre les d?tails de l'affaire et l'influence qu'elle avait eue sur la destin?e de Victorine, ?taient r?unis, moins le p?re Goriot, et devisaient de cette aventure. Quand Eug?ne entra, ses yeux rencontr?rent ceux de l'imperturbable Vautrin, dont le regard p?n?tra si avant dans son coeur et y remua si fortement quelques cordes mauvaises, qu'il en frissonna. - Eh bien! cher enfant, lui dit le for?at ?vad?, la Camuse aura longtemps tort avec moi. J'ai, selon ces dames, soutenu victorieusement un coup de sang qui aurait d? tuer un boeuf. - Ah! vous pouvez bien dire un taureau, s'?cria la veuve Vauquer. - Seriez-vous donc f?ch? de me voir en vie? dit Vautrin ? l'oreille de Rastignac, dont il crut deviner les pens?es. Ce serait d'un homme diantrement fort! - Ah! ma foi, dit Bianchon, mademoiselle Michonneau parlait avant-hier d'un monsieur surnomm? Trompe la-Mort; ce nom-l? vous irait bien. Ce mot produisit sur Vautrin l'effet de la foudre: il p?lit et chancela, son regard magn?tique tomba comme un rayon de soleil sur mademoiselle Michonneau, ? laquelle ce jet de volont? cassa les jarrets. La vieille fille se laissa couler sur une chaise. Poiret s'avan?a vivement entre elle et Vautrin, comprenant qu'elle ?tait en danger, tant la figure du for?at devint f?rocement significative en d?posant le masque b?nin sous lequel se cachait sa vraie nature. Sans rien comprendre encore ? ce drame, tous les pensionnaires rest?rent ?bahis. En ce moment, l'on entendit le pas de plusieurs hommes, et le bruit de quelques fusils que des soldats firent sonner sur le pav? de la rue. Au moment o? Collin cherchait machinalement une issue en regardant les fen?tres et les murs, quatre hommes se montr?rent ? la porte du salon. Le premier ?tait le chef de la police de s?ret?, les trois autres ?taient des officiers de paix. - Au nom de la loi et du roi, dit un des officiers dont le discours fut couvert par un murmure d'?tonnement. Bient?t le silence r?gna dans la salle ? manger, les pensionnaires se s?par?rent pour livrer passage ? trois de ces hommes qui tous avaient la main dans leur poche de c?t? et y tenaient un pistolet arm?. Deux gendarmes qui suivaient les agents occup?rent la porte du salon, et deux autres se montr?rent ? celle qui sortait par l'escalier. Le pas et les fusils de plusieurs soldats retentirent sur le pav? caillouteux qui longeait la fa?ade. Tout espoir de fuite fut donc interdit ? Trompe-la-Mort, sur qui tous les regards s'arr?t?rent irr?sistiblement. Le chef alla droit ? lui, commen?a par lui donner sur la t?te une tape si violemment appliqu?e qu'il fit sauter la perruque et rendit ? la t?te de Collin toute son horreur. Accompagn?es de cheveux rouge brique et courts qui leur donnaient un ?pouvantable caract?re de force m?l?e de ruse, cette t?te et cette face, en harmonie avec le buste, furent intelligemment illumin?es comme si les feux de l'enfer les eussent ?clair?es. Chacun comprit tout Vautrin, son pass?, son pr?sent, son avenir, ses doctrines implacables, la religion de son bon plaisir, la royaut? que lui donnaient le cynisme de ses pens?es, de ses actes, et la force d'une organisation faite ? tout. Le sang lui monta au visage, et ses yeux brill?rent comme ceux d'un chat sauvage. Il bondit sur lui-m?me par un mouvement empreint d'une si f?roce ?nergie, il rugit si bien qu'il arracha des cris de terreur ? tous les pensionnaires. A ce geste de lion, et s'appuyant de la clameur g?n?rale, les agents tir?rent leurs pistolets. Collin comprit son danger en voyant briller le chien de chaque arme, et donna tout ? coup la preuve de la plus haute puissance humaine. Horrible et majestueux spectacle! sa physionomie pr?senta un ph?nom?ne qui ne peut ?tre compar? qu'? celui de la chaudi?re pleine de cette vapeur fumeuse qui soul?verait des montagnes, et que dissout en un clin d'oeil une goutte d'eau froide. La goutte d'eau qui froidit sa rage fut une r?flexion rapide comme un ?clair. Il se mit ? sourire et regarda sa perruque. - Tu n'es pas dans tes jours de politesse, dit-il au chef de la police de s?ret?. Et il tendit ses mains aux gendarmes en les appelant par un signe de t?te. Messieurs les gendarmes, mettez-moi les menottes ou les poucettes. je prends ? t?moin les personnes pr?sentes que je ne r?siste pas. Un murmure admiratif, arrach? par la promptitude avec laquelle la lave et le feu sortirent et rentr?rent dans ce volcan humain, retentit dans la salle.- ?a te la coupe, monsieur l'enfonceur, reprit le for?at en regardant le c?l?bre directeur de la police judiciaire. - Allons, qu'on se d?shabille, lui dit l'homme de la petite rue Sainte-Anne d'un air plein de m?pris. - Pourquoi? dit Collin, il y a des dames. Je ne nie rien, et je me rends. Il fit une pause, et regarda l'assembl?e comme un orateur qui va dire des choses surprenantes. - Ecrivez, papa Lachapelle, dit-il en s'adressant ? un petit vieillard en cheveux blancs qui s'?tait assis au bout de la table apr?s avoir tir? d'un portefeuille le proc?s-verbal de l'arrestation. Je reconnais ?tre Jacques Collin, dit Trompe-la-Mort, condamn? ? vingt ans de fers; et je viens de prouver que je n'ai pas vol? mon surnom. Si j'avais seulement lev? la main, dit-il aux pensionnaires, ces trois mouchards-l? r?pandaient tout mon raisin? sur le trimar domestique de maman Vauquer. Ces dr?les se m?lent de combiner des guet-apens! Madame Vauquer se trouva mal en entendant ces mots.- Mon Dieu! c'est ? en faire une maladie, moi qui ?tais hier ? la Ga?t? avec lui, dit-elle ? Sylvie. - De la philosophie, maman, reprit Collin. Est-ce un malheur d'?tre all?e dans ma loge hier, ? la Ga?t?? s'?cria-t-il. Etes-vous meilleure que nous? Nous avons moins d'infamie sur l'?paule que vous n'en avez dans le coeur, membres flasques d'une soci?t? gangren?e: le meilleur d'entre vous ne me r?sistait pas. Ses yeux s'arr?t?rent sur Rastignac, auquel il adressa un sourire gracieux qui contrastait singuli?rement avec la rude expression de sa figure.- Notre march? va toujours, mon ange, en cas d'acceptation, toutefois! Vous savez? Il chanta! Ma Fanchette est charmante Dans sa simplicit?. - Ne soyez pas embarrass?, reprit-il, je sais faire mes recouvrements. L'on me craint trop pour me flouer, moi! Le bagne avec ses moeurs et son langage, avec ses brusques transitions du plaisant ? l'horrible, son ?pouvantable grandeur, sa familiarit?, sa bassesse, fut tout ? coup repr?sent? dans cette interpellation et par cet homme, qui ne fut plus un homme, mais le type de toute une nation d?g?n?r?e, d'un peuple sauvage et logique, brutal et souple. En un moment Collin devint un po?me infernal o? se peignirent tous les sentiments humains, moins un seul, celui du repentir. Son regard ?tait celui de l'archange d?chu qui veut toujours la guerre. Rastignac baissa les yeux en acceptant ce cousinage criminel comme une expiation de ses mauvaises pens?es. - Qui m'a trahi? dit Collin en promenant son terrible regard sur l'assembl?e. Et l'arr?tant sur mademoiselle Michonneau: C'est toi, lui dit-il, vieille cagnotte, tu m'a donn? un faux coup de sang, curieuse! En disant deux mots, je pourrais te faire scier le cou dans huit jours. Je te pardonne, je suis chr?tien. D'ailleurs ce n'est pas toi qui m'as vendu. Mais qui?- Ah! ah! vous fouillez l?-haut, s'?cria-t-il en entendant les officiers de la police judiciaire qui ouvraient ses armoires et s'emparaient de ses effets. D?nich?s les oiseaux, envol?s d'hier. Et vous ne saurez rien. Mes livres de commerce sont l?, dit-il en se frappant le front. Je sais qui m'a vendu maintenant. Ce ne peut ?tre que ce gredin de Fil-de-Soie. Pas vrai, p?re l'empoigneur? dit-il au chef de police. ?a s'accorde trop bien avec le s?jour de nos billets de banque l?-haut. Plus rien, mes petits mouchards. Quant ? Fil-de-Soie, il sera terr? sous quinze jours, lors m?me que vous le feriez garder par toute votre gendarmerie.- Que lui avez-vous donn?, ? cette Michonnette? dit-il aux gens de la police, quelque millier d'?cus? je valais mieux que ?a, Ninon cari?e, Pompadour en loques, V?nus du P?re-Lachaise. Si tu m'avais pr?venu, tu aurais eu six mille francs. Ah! tu ne t'en doutais pas, vieille vendeuse de chair, sans quoi aurais eu la pr?f?rence. Oui, je les aurais donn?s pour ?viter un voyage qui me contrarie et qui me fait perdre de l'argent, disait-il pendant qu'on lui mettait les menottes. Ces gens-l? vont se faire un plaisir de me tra?ner un temps infini pour m'otolondrer. S'ils m'envoyaient tout de suite au bagne, je serais bient?t rendu ? mes occupations, malgr? nos petits badauds du quai des Orf?vres. L?-bas, ils vont tous se mettre l'?me ? l'envers pour faire ?vader leur g?n?ral, ce bon Trompe-la-Mort! Y a-t-il un de vous qui soit, comme moi, riche de plus de dix mille fr?res pr?ts ? tout faire pour vous? demanda-t-il avec fiert?. Il y a du bon l?, dit-il en se frappant le coeur; je n'ai jamais trahi personne! Tiens, cagnotte, vois-les, dit-il en s'adressant ? la vieille fille. Ils me regardent avec terreur, mais toi tu leur soul?ves le coeur de d?go?t. Ramasse ton lot. Il fit une pause en contemplant les pensionnaires.- Etes-vous b?tes, vous autres! n'avez-vous jamais vu de for?at? Un for?at de la trempe de Collin, ici pr?sent, est un homme moins l?che que les autres, et qui proteste contre les profondes d?ceptions du contrat social, comme dit Jean-Jacques, dont je me glorifie d'?tre l'?l?ve. Enfin, je suis seul contre le gouvernement avec son tas de tribunaux, de gendarmes, de budgets, et je les roule. - Diantre! dit le peintre, il est fameusement beau ? dessiner. - Dis-moi, menin de monseigneur le bourreau, gouverneur de la Veuve (nom plein de terrible po?sie que les for?ats donnent ? la guillotine), ajouta-t-il en se tournant vers le chef de la police de s?ret?, sois bon enfant, dis-moi si c'est Fil-de-Soie qui m'a vendu! je ne voudrais pas qu'il pay?t pour un autre, ce ne serait pas juste. En ce moment les agents qui avaient tout ouvert et tout inventori? chez lui rentr?rent et parl?rent ? voix basse au chef de l'exp?dition. Le proc?s-verbal ?tait fini. - Messieurs, dit Collin en s'adressant aux pensionnaires, ils vont m'emmener. Vous avez ?t? tous tr?s aimables pour moi pendant mon s?jour ici, j'en aurai de la reconnaissance. Recevez mes adieux. Vous me permettrez de vous envoyer des figues de Provence. Il fit quelques pas, et se retourna pour regarder Rastignac. Adieu, Eug?ne, dit-il d'une voix douce et triste qui contrastait singuli?rement avec le ton brusque de ses discours. Si tu ?tais g?n?, je t'ai laiss? un ami d?vou?. Malgr? ses menottes, il put se mettre en garde, fit un appel de ma?tre d'armes, cria: Une, deux! et se fendit. En cas de malheur, adresse-toi l?. Homme et argent, tu peux disposer de tout. Ce singulier personnage mit assez de bouffonnerie dans ces derni?res paroles pour qu'elles ne pussent ?tre comprises que de Rastignac et de lui. Quand la maison fut ?vacu?e par les gendarmes, par les soldats et par les agents de la police, Sylvie, qui frottait de vinaigre les tempes de sa ma?tresse, regarda les pensionnaires ?tonn?s. - Eh bien! dit-elle, c'?tait un bon homme tout de m?me. Cette phrase rompit le charme que produisaient sur chacun l'affluence et la diversit? des sentiments excit?s par cette sc?ne. En ce moment, les pensionnaires, apr?s s'?tre examin?s entre eux, virent tous ? la fois mademoiselle Michonneau gr?le, s?che et froide autant qu'une momie, tapie pr?s du po?le, les yeux baiss?s, comme si elle e?t craint que l'ombre de son abat-jour ne f?t pas assez forte pour cacher l'expression de ses regards. Cette figure, qui leur ?tait antipathique depuis si longtemps, fut tout ? coup expliqu?e. Un murmure, qui, par sa parfaite unit? de son, trahissait un d?go?t unanime, retentit sourdement. Mademoiselle Michonneau l'entendit et resta. Bianchon, le premier, se pencha vers son voisin. - Je d?campe si cette fille doit continuer ? d?ner avec nous, dit-il ? demi-voix. En un clin d'oeil chacun, moins Poiret, approuva la proposition de l'?tudiant en m?decine, qui, fort de l'adh?sion g?n?rale, s'avan?a vers le vieux pensionnaire. - Vous qui ?tes li? particuli?rement avec mademoiselle Michonneau, lui dit-il, parlez-lui, faites-lui comprendre qu'elle doit s'en aller ? l'instant m?me. - A l'instant m?me? r?p?ta Poiret ?tonn?. Puis il vint aupr?s de la vieille, et lui dit quelques mots ? l'oreille. - Mais mon terme est pay?, je suis ici pour mon argent comme tout le monde, dit-elle en lan?ant un regard de vip?re sur les pensionnaires. - Qu'? cela ne tienne, nous nous cotiserons pour vous le rendre, dit Rastignac. - Monsieur soutient Collin, r?pondit-elle en jetant sur l'?tudiant un regard venimeux et interrogateur, il n'est pas difficile de savoir pourquoi. A ce mot, Eug?ne bondit comme pour se ruer sur la vieille fille et l'?trangler. Ce regard, dont il comprit les perfidies, venait de jeter une horrible lumi?re dans son ?me. - Laissez-la donc, s'?cri?rent les pensionnaires. Rastignac se croisa les bras et resta muet. - Finissons-en avec mademoiselle judas, dit le peintre en s'adressant ? madame Vauquer. Madame, si vous ne mettez pas ? la porte la Michonneau, nous quittons tous votre baraque, et nous dirons partout qu'il ne s'y trouve que des espions et des for?ats. Dans le cas contraire, nous nous tairons tous sur cet ?v?nement, qui, au bout du compte, pourrait arriver dans les meilleures soci?t?s, jusqu'? ce qu'on marque les gal?riens au front, et qu'on leur d?fende de se d?guiser en bourgeois de Paris, et de se faire aussi b?tement farceurs qu'ils le sont tous. A ce discours, madame Vauquer retrouva miraculeusement la sant?, se redressa, se croisa les bras, ouvrit ses yeux clairs et sans apparence de larmes. - Mais, mon cher monsieur, vous voulez donc la ruine de ma maison? Voil? monsieur Vautrin... Oh! mon Dieu, se dit-elle en s'interrompant elle-m?me, je ne puis pas m'emp?cher de l'appeler par son nom d'honn?te homme! Voil?, reprit-elle, un appartement vide, et vous voulez que j'en aie deux de plus ? louer dans une saison o? tout le monde est cas?. - Messieurs, prenons nos chapeaux, et allons d?ner place Sorbonne, chez Flicoteaux, dit Bianchon. Madame Vauquer calcula d'un seul coup d'oeil le parti le plus avantageux, et roula jusqu'? mademoiselle Michonneau. - Allons, ma ch?re petite belle, vous ne voulez pas la mort de mon ?tablissement, hein? Vous voyez ? quelle extr?mit? me r?duisent ces messieurs; remontez dans votre chambre pour ce soir. - Du tout, du tout, cri?rent les pensionnaires, nous voulons qu'elle sorte ? l'instant. - Mais elle n'a pas d?n?, cette pauvre demoiselle, dit Poiret d'un ton piteux. - Elle ira d?ner o? elle voudra, cri?rent plusieurs voix. - A la porte, la moucharde! - A la porte, les mouchards! - Messieurs, s'?cria Poiret, qui s'?leva tout ? coup ? la hauteur du courage que l'amour pr?te aux b?liers, respectez une personne du sexe. - Les mouchards ne sont d'aucun sexe, dit le peintre. - Fameux sexorama! - A la portorama! - Messieurs, ceci est ind?cent. Quand on renvoie les gens, on doit y mettre des formes. Nous avons pay?, nous restons, dit Poiret en se couvrant de sa casquette et se pla?ant sur une chaise ? c?t? de mademoiselle Michonneau, que pr?chait madame Vauquer. - M?chant, lui dit le peintre d'un air comique, petit m?chant, va! Allons, si vous ne vous en allez pas, nous nous en allons, nous autres, dit Bianchon. Et les pensionnaires firent en masse un mouvement vers le salon. - Mademoiselle, que voulez-vous donc? s'?cria madame Vauquer, je suis ruin?e. Vous ne pouvez pas rester, ils vont en venir ? des actes de violence. Mademoiselle Michonneau se leva. - Elle s'en ira!- Elle ne s'en ira pas!- Elle s'en ira!- Elle ne s'en ira pas! Ces mots dits alternativement, et l'hostilit? des propos qui commen?aient ? se tenir sur elle, contraignirent mademoiselle Michonneau ? partir, apr?s quelques stipulations faites ? voix basse avec l'h?tesse. - je vais chez madame Buneaud, dit-elle d'un air mena?ant. Allez o? vous voudrez, mademoiselle, dit madame Vauquer, qui vit une cruelle injure dans le choix qu'elle faisait d'une maison avec laquelle elle rivalisait, et qui lui ?tait cons?quemment odieuse. Allez chez la Buneaud, vous aurez du vin ? faire danser les ch?vres, et des plats achet?s chez les regrattiers. Les pensionnaires se mirent sur deux files dans le plus grand silence. Poiret regarda si tendrement mademoiselle Michonneau, il se montra si na?vement ind?cis, sans savoir s'il devait la suivre ou rester, que les pensionnaires, heureux du d?part de mademoiselle Michonneau, se mirent ? rire en se regardant. - Xi, xi, xi, Poiret, lui cria le peintre. Allons, houp-l?, haoup! L'employ? au Mus?um se mit ? chanter comiquement ce d?but d'une romance connue: Partant pour la Syrie, Le jeune et beau Dunois... - Allez donc, vous en mourez d'envie, trahit sua quemaque voluptas, dit Bianchon. - Chacun suit sa particuli?re, traduction libre de Virgile, dit le r?p?titeur. Mademoiselle Michonneau ayant fait le geste de prendre le bras de Poiret en le regardant, il ne put r?sister ? cet appel, et vint donner son appui ? la vieille. Des applaudissements ?clat?rent, et il y eut une explosion de rires.- Bravo, Poiret! Ce vieux Poiret!- Apollon.- Poiret.- Mars.- Poiret.- Courageux Poiret! En ce moment, un commissionnaire entra, remit une lettre ? madame Vauquer, qui se laissa couler sur sa chaise, apr?s l'avoir lue. - Mais il n'y a plus qu'? br?ler ma maison, le tonnerre y tombe. Le fils Taillefer est mort ? trois heures. Je suis bien punie d'avoir souhait? du bien ? ces dames au d?triment de ce pauvre jeune homme. Madame Couture et Victorine me redemandent leurs effets, et vont demeurer chez son p?re. Monsieur Taillefer permet ? sa fille de garder la veuve Couture comme demoiselle de compagnie. Quatre appartements vacants, cinq pensionnaires de moins! Elle s'assit et parut pr?s de pleurer. Le malheur est entr? chez moi, s'?cria-t-elle. Le roulement d'une voiture qui s'arr?tait retentit tout ? coup dans la rue. - Encore quelque chape-chute, dit Sylvie. Goriot montra soudain une physionomie brillante et color?e de bonheur, qui pouvait faire croire ? sa r?g?n?ration. - Goriot en fiacre, dirent les pensionnaires, la fin du monde arrive. Le bonhomme alla droit ? Eug?ne, qui restait pensif dans un coin, et le prit par le bras Venez, lui dit-il d'un air joyeux. - Vous ne savez donc pas ce qui se passe? lui dit Eug?ne. Vautrin ?tait un for?at que l'on vient d'arr?ter, et le fils Taillefer est mort. - Eh bien! qu'est-ce que ?a nous fait? r?pondit le p?re Goriot. je d?ne avec ma filles chez vous, entendez-vous? Elle vous attend, venez! Il tira si violemment Rastignac par le bras, qu'il le fit marcher de force, et parut l'enlever comme si c'e?t ?t? sa ma?tresse. - D?nons, cria le peintre. En un moment chacun prit sa chaise et s'attabla. Par exemple, dit la grosse Sylvie, tout est malheur aujourd'hui, mon haricot de mouton s'est attach?. Bah! vous le mangerez br?l?, tant pire! Madame Vauquer n'eut pas le courage de dire un mot en ne voyant que dix personnes au lieu de dix-huit autour de sa table; mais chacun tenta de la consoler et de l'?gayer. Si d'abord les externes s'entretinrent de Vautrin et des ?v?nements de la journ?e, ils ob?irent bient?t ? l'allure serpentine de leur conversation, et se mirent ? parler des duels, du bagne, de la justice, des lois ? refaire, des prisons. Puis ils se trouv?rent ? mille lieues de Jacques Collin, de Victorine et de son fr?re. Quoiqu'ils ne fussent que dix, ils cri?rent comme vingt, et semblaient ?tre plus nombreux qu'? l'ordinaire; ce fut toute la diff?rence qu'il y eut entre ce d?ner et celui de la veille. L'insouciance habituelle de ce monde ?go?ste qui, le lendemain, devait avoir dans les ?v?nements quotidiens de Paris une autre proie ? d?vorer, reprit le dessus, et madame Vauquer elle-m?me se laissa calmer par l'esp?rance, qui emprunta la voix de la grosse Sylvie. Cette journ?e devait ?tre jusqu'au soir une fantasmagorie pour Eug?ne, qui, malgr? la force de son caract?re et la bont? de sa t?te, ne savait comment classer ses id?es, quand il se trouva dans le fiacre ? c?t? du p?re Goriot dont les discours trahissaient une joie inaccoutum?e, et retentissaient ? son oreille, apr?s tant d'?motions, comme les paroles que nous entendons en r?ve. - C'est fini de ce matin. Nous dirions tous les trois ensemble, ensemble! comprenez-vous? Voici quatre ans que je n'ai d?n? avec ma Delphine, ma petite Delphine. Je vais l'avoir ? moi pendant toute une soir?e. Nous sommes chez vous depuis ce matin. J'ai travaill? comme un manoeuvre, habit bas. J'aidais ? porter les meubles Ah! ah! vous ne savez pas comme elle est gentille ? table, elle s'occupera de moi: " Tenez, papa, mangez donc de cela, c'est bon. " Et alors je ne peux pas manger. Oh! y a-t-il longtemps que je n'ai ?t? tranquille avec elle comme nous allons l'?tre! - Mais, lui dit Eug?ne, aujourd'hui le monde est donc renvers?? - Renvers?? dit le p?re Goriot. Mais ? aucune ?poque le monde n'a si bien ?t?. Je ne vois que des figures gaies dans les rues, des gens qui se donnent des poign?es de main, et qui s'embrassent; des gens heureux comme s'ils allaient tous d?ner chez leurs filles, y gobichonner un bon petit d?ner qu'elle a command? devant moi au chef du caf? des Anglais. Mais bah! pr?s d'elle le chicotin serait doux comme miel. - Je crois revenir ? la vie, dit Eug?ne. - Mais marchez donc, cocher, cria le p?re Goriot en ouvrant la glace de devant. Allez donc plus vite, je vous donnerai cent sous pour boire si vous me menez en dix minutes l? o? vous savez. En entendant cette promesse, le cocher traversa Paris avec la rapidit? de l'?clair. - Il ne va pas, ce cocher, disait le p?re Goriot. - Mais o? me conduisez-vous donc? lui demanda Rastignac. - Chez vous, dit le p?re Goriot.. La voiture s'arr?ta rue d'Artois. Le bonhomme descendit le premier et jeta dix francs au cocher, avec la prodigalit? d'un homme veuf qui, dans le paroxysme de son plaisir, ne prend garde ? rien. - Allons, montons, dit-il ? Rastignac en lui faisant traverser une cour et le conduisant ? la porte d'un appartement situ? au troisi?me ?tage, sur le derri?re d'une maison neuve et de belle apparence. Le p?re Goriot n'eut pas besoin de sonner. Th?r?se, la femme de chambre de madame de Nucingen, leur ouvrit la porte. Eug?ne se vit dans un d?licieux appartement de gar?on, compos? d'une antichambre, d'un petit salon, d'une chambre ? coucher et d'un cabinet ayant vue sur un jardin. Dans le petit salon, dont l'ameublement et le d?cor pouvaient soutenir la comparaison avec ce qu'il y avait de plus joli, de plus gracieux, il aper?ut, ? la lumi?re des bougies, Delphine, qui se leva d'une causeuse, au coin du feu, mit son ?cran sur la chemin?e, et lui dit avec une intonation de voix charg?e de tendresse:- Il a donc fallu vous aller chercher, monsieur qui ne comprenez rien. Th?r?se sortit. L'?tudiant prit Delphine dans ses bras, la serra vivement et pleura de joie. Ce dernier contraste entre ce qu'il voyait et ce qu'il venait de voir, dans un jour o? tant d'irritations avaient fatigu? son coeur et sa t?te, d?termina chez Rastignac un acc?s de sensibilit? nerveuse. - Je savais bien, moi, qu'il t'aimait, dit tout bas le p?re Goriot ? sa fille pendant qu'Eug?ne abattu gisait sur la causeuse sans pouvoir prononcer une parole ni se rendre compte encore de la mani?re dont ce dernier coup de baguette avait ?t? frapp?. - Mais venez donc voir, lui dit madame de Nucingen en le prenant par la main et l'emmenant dans une chambre dont les tapis, les meubles et les moindres d?tails lui rappel?rent, en de plus petites proportions, celle de Delphine. - Il y manque un lit, dit Rastignac. - Oui, monsieur, dit-elle en rougissant et lui serrant la main. Eug?ne la regarda, et comprit, jeune encore, tout ce qu'il y avait de pudeur vraie dans un coeur de femme aimante. - Vous ?tes une de ces cr?atures que l'on doit adorer toujours, lui dit-il ? l'oreille. Oui, j'ose vous le dire, puisque nous nous comprenons si bien: plus vif et sinc?re est l'amour, plus il doit ?tre voil?, myst?rieux. Ne donnons notre secret ? personne. - Oh! je ne serai pas quelqu'un, moi, dit le p?re Goriot en grognant. - Vous savez bien que vous ?tes nous, vous... - Ah! voil? ce que je voulais. Vous ne ferez pas attention ? moi, n'est-ce pas? J'irai, je viendrai comme un bon esprit qui est partout, et qu'on sait ?tre l? sans le voir. Eh bien! Delphinette, Ninette, Dedel! n'ai-je pas eu raison de te dire Il y a un joli appartement rue d'Artois, meublons-le pour lui! " Tu ne voulais pas. Ah! c'est moi qui suis l'auteur de ta joie, comme je suis l'auteur de tes jours. Les p?res doivent toujours donner pour ?tre heureux. Donner toujours, c'est ce qui fait qu'on est p?re. - Comment? dit Eug?ne. - Oui, elle ne voulait pas, elle avait peur qu'on ne dit des b?tises, comme si le monde valait le bonheur! Mais toutes les femmes r?vent de faire ce qu'elle fait.... Le p?re Goriot parlait tout seul, madame de Nucingen avait emmen? Rastignac dans le cabinet o? le bruit d'un baiser retentit, quelque l?g?rement qu'il f?t pris. Cette pi?ce ?tait en rapport avec l'?l?gance de l'appartement, dans lequel d'ailleurs rien ne manquait. - A-t-on bien devin? vos voeux? dit-elle en revenant dans le salon pour se mettre ? table. - Oui, dit-il, trop bien. H?las! ce luxe si complet, ces beaux r?ves r?alis?s, toutes les po?sies d'une vie jeune, ?l?gante, je les sens trop pour ne pas les m?riter mais je ne puis les accepter de vous, et je suis trop pauvre encore pour... - Ah! ah! vous me r?sistez d?j?, dit-elle d'un petit air d'autorit? railleuse en faisant une de ces jolies moues que font les femmes quand elles veulent se moquer de quelque scrupule pour le mieux dissiper. Eug?ne s'?tait trop solennellement interrog? pendant cette journ?e, et l'arrestation de Vautrin, en lui montrant la profondeur de l'ab?me dans lequel il avait failli rouler, venait de trop bien corroborer ses sentiments nobles et sa d?licatesse pour qu'il c?d?t ? cette caressante r?futation de ses id?es g?n?reuses. Une profonde tristesse s'empara de lui. - Comment! dit madame de Nucingen, vous refuseriez? Savez-vous ce que signifie un refus semblable? Vous doutez de l'avenir, vous n'osez pas vous lier ? moi. Vous avez donc peur de trahir mon affection? Si vous m'aimez, si je... vous aime, pourquoi reculez-vous devant d'aussi minces obligations? Si vous connaissiez le plaisir que j'ai eu ? m'occuper de tout ce m?nage de gar?on, vous n'h?siteriez pas, et vous me demanderiez pardon. J'avais de l'argent ? vous, et je l'ai bien employ?, voil? tout. Vous croyez ?tre grand, et vous ?tes petit. Vous demandez bien plus.... (Ah! dit-elle en saisissant un regard de passion chez Eug?ne) et vous faites des fa?ons pour des niaiseries. Si vous ne m'aimez point, oh! oui, n'acceptez pas. Mon sort est dans un mot. Parlez! Mais, mon p?re, dites-lui donc quelques bonnes raisons, ajouta-t-elle en se tournant vers son p?re apr?s une pause. Croit-il que je ne sois pas moins chatouilleuse que lui sur notre honneur? Le p?re Goriot avait le sourire fixe d'un th?riaki en voyant, en ?coutant cette jolie querelle. - Enfant! vous ?tes ? l'entr?e de la vie, reprit-elle en saisissant la main d'Eug?ne, vous trouvez une barri?re insurmontable pour beaucoup de gens, une main de femme vous l'ouvre, et vous reculez! Mais vous r?ussirez, vous ferez une brillante fortune, le succ?s est ?crit sur votre beau front. Ne pourrez-vous pas alors me rendre ce que je vous pr?te aujourd'hui? Autrefois les dames ne donnaient-elles pas ? leurs chevaliers des armures, des ?p?es, des casques, des cottes de mailles, des chevaux, afin qu'ils pussent aller combattre en leur nom dans les tournois? Eh bien! Eug?ne, les choses que je vous offre sont les armes de l'?poque, des outils n?cessaires ? qui veut ?tre quelque chose. Il est joli, le grenier o? vous ?tes, s'il ressemble ? la chambre de papa. Voyons, nous ne d?nerons donc pas? Voulez-vous m'attrister? R?pondez donc! dit-elle en lui secouant la main. Mon Dieu, papa, d?cide-le donc, ou je sors et ne le revois jamais. - Je vais vous d?cider, dit le p?re Goriot en sortant de son extase. Mon cher monsieur Eug?ne, vous allez emprunter de l'argent ? des juifs, n'est-ce pas? - Il le faut bien, dit-il. - Bon, je vous tiens, reprit le bonhomme en tirant un mauvais portefeuille en cuir tout us?. Je me suis fait juif, j'ai pay? toutes les factures, les voici. Vous ne devez pas un centime pour tout ce qui se trouve ici. ?a ne fait pas une grosse somme, tout au plus cinq mille francs. Je vous les pr?te, moi! Vous ne me refuserez pas, je ne suis pas une femme. Vous m'en ferez une reconnaissance sur un chiffon de papier, et vous me les rendrez plus tard. Quelques pleurs roul?rent ? la fois dans les yeux d'Eug?ne et de Delphine, qui se regard?rent avec surprise. Rastignac tendit la main au bonhomme et la lui serra. - Eh bien, quoi! n'?tes-vous pas mes enfants? dit Goriot. - Mais, mon pauvre p?re, dit madame de Nucingen, comment avez-vous donc fait? - Ah! nous y voil?, r?pondit-il. Quand je t'ai eu d?cid?e ? le mettre pr?s de toi, que je t'ai vue achetant des choses comme pour une mari?e, je me suis dit: " Elle va se trouver dans l'embarras! " L'avou? pr?tend que le proc?s ? intenter ? ton mari, pour lui faire rendre ta fortune, durera plus de six mois. Bon. J'ai vendu mes treize cent cinquante livres de rente perp?tuelle; je me suis fait, avec quinze mille francs, douze cents francs de rentes viag?res bien hypoth?qu?es, et j'ai pay? vos marchands avec le reste du capital, mes enfants. Moi, j'ai l?-haut une chambre de cinquante ?cus par an, je peux vivre comme un prince avec quarante sous par jour, et j'aurai encore du reste. Je n'use rien, il ne me faut presque pas d'habits. Voil? quinze jours que je ris dans ma barbe en me disant: " Vont-ils ?tre heureux! " Eh bien, n'?tes-vous pas heureux? - Oh! papa, papa! dit madame de Nucingen en sautant sur son p?re qui la re?ut sur ses genoux. Elle le couvrit de baisers, lui caressa les joues avec ses cheveux blonds, et versa des pleurs sur ce vieux visage ?panoui, brillant.- Cher p?re, vous ?tes un p?re! Non, il n'existe pas deux p?res comme vous sous le ciel. Eug?ne vous aimait bien d?j?, que sera-ce maintenant! - Mais, mes enfants, dit le p?re Goriot qui depuis dix ans n'avait pas senti le coeur de sa fille battre sur le sien, mais, Delphinette, tu veux donc me faire mourir de joie! Mon pauvre coeur se brise. Allez, monsieur Eug?ne, nous sommes d?j? quittes! Et le vieillard serrait sa fille par une ?treinte si sauvage, si d?lirante, qu'elle dit:- Ah! tu me fais mal.- je t'ai fait mal! dit-il en p?lissant. Il la regarda d'un air surhumain de douleur. Pour bien peindre la physionomie de ce Christ de la Paternit?, il faudrait aller chercher des comparaisons dans les images que les princes de la palette ont invent?es pour peindre la passion soufferte au b?n?fice des mondes par le Sauveur des hommes. Le p?re Goriot baisa bien doucement la ceinture que ses doigts avaient trop press?e. Non, non, je ne t'ai pas fait mal non, reprit-il en la questionnant par un sourire; c'est toi qui m'as fait mal avec ton cri. ?a co?te plus cher, dit-il ? l'oreille de sa fille en la lui baisant avec pr?caution, mais il faut l'attraper, sans quoi il se f?cherait. Eug?ne ?tait p?trifi? par l'in?puisable d?vouement de cet homme, et le contemplait en exprimant cette na?ve admiration qui, au jeune ?ge, est de la foi. - Je serai digne de tout cela, s'?cria-t-il. - O mon Eug?ne, c'est beau ce que vous venez de dire l?. Et madame de Nucingen baisa l'?tudiant au front. - Il a refus? pour toi mademoiselle Taillefer et ses millions, dit le p?re Goriot. Oui, elle vous aimait, la petite, et, son fr?re mort, la voil? riche comme Cr?sus. Oh! pourquoi le dire? s'?cria Rastignac. Eug?ne, lui dit Delphine ? l'oreille, maintenant j'ai un regret pour ce soir. Ah! je vous aimerai bien, moi! et toujours. - Voil? la plus belle journ?e que j'aie eue depuis vos mariages, s'?cria le p?re Goriot. Le bon Dieu peut me faire souffrir tant qu'il lui plaira, pourvu que ce ne soit pas par vous, je me dirai: En f?vrier de cette ann?e, j'ai ?t? pendant un moment plus heureux que les hommes ne peuvent l'?tre pendant toute leur vie. Regarde-moi, Fifine! dit-il ? sa fille. Elle est bien belle, n'est-ce pas? Dites-moi donc, avez-vous rencontr? beaucoup de femmes qui aient ses jolies couleurs et sa petite fossette? Non, pas vrai? Eh bien, c'est moi qui ai fait cet amour de femme. D?sormais, en se trouvant heureuse par vous, elle deviendra mille fois mieux. Je puis aller en enfer, mon voisin, dit-il, s'il vous faut ma part de paradis, je vous la donne. Mangeons, mangeons, reprit-il en ne sachant plus ce qu'il disait, tout est ? nous. - Ce pauvre p?re! - Si tu savais, mon enfant, dit-il en se levant et allant ? elle, lui prenant la t?te et la baisant au milieu de ses nattes de cheveux, combien tu peux me rendre heureux ? bon march?! viens me voir quelquefois, je serai l?-haut, tu n'auras qu'un pas ? faire. Promets-le-moi, dis! - Oui, cher p?re. - Dis encore. - Oui, mon bon p?re. - Tais-toi, je te le ferais dire cent fois si je m'?coutais. D?nons. La soir?e tout enti?re fut employ?e en enfantillages, et le p?re Goriot ne se montra pas le moins fou des trois. Il se couchait aux pieds de sa fille pour les baiser; il la regardait longtemps dans les yeux il frottait sa t?te contre sa robe; enfin il faisait des folies comme en aurait fait l'amant le plus jeune et le plus tendre. - Voyez-vous? dit Delphine ? Eug?ne, quand mon p?re est avec nous, il faut ?tre tout ? lui. Ce sera pourtant bien g?nant quelquefois. Eug?ne, qui s'?tait senti d?j? plusieurs fois des mouvements de jalousie, ne pouvait pas bl?mer ce mot, qui renfermait le principe de toutes les ingratitudes. - Et quand l'appartement sera-t-il fini? dit Eug?ne en regardant autour de la chambre. Il faudra donc nous quitter ce soir? - Oui, mais demain vous viendrez d?ner avec moi, dit-elle d'un air fin. Demain est un jour d'Italiens. - J'irai au parterre, moi, dit le p?re Goriot. Il ?tait minuit. La voiture de madame de Nucingen attendait. Le p?re Goriot et l'?tudiant retourn?rent ? la Maison-Vauquer en s'entretenant de Delphine avec un croissant enthousiasme qui produisit un curieux combat d'expressions entre ces deux violentes passions. Eug?ne ne pouvait pas se dissimuler que l'amour du p?re, qu'aucun int?r?t personnel n'entachait, ?crasait le sien par sa persistance et par son ?tendue. L'idole ?tait toujours pure et belle pour le p?re, et son adoration s'accroissait de tout le pass? comme de l'avenir. Ils trouv?rent madame Vauquer seule au coin de son po?le, entre Sylvie et Christophe. La vieille h?tesse ?tait l? comme Marius sur les ruines de Carthage. Elle attendait les deux seuls pensionnaires qui lui restassent, en se d?solant avec Sylvie. Quoique lord Byron ait pr?t? d'assez belles lamentations au Tasse, elles sont bien loin de la profonde v?rit? de celles qui ?chappaient ? madame Vauquer. - Il n'y aura donc que trois tasses de caf? ? faire demain matin, Sylvie. Hein! ma maison d?serte, n'est-ce pas ? fendre le coeur? Qu'est-ce que la vie sans mes pensionnaires? Rien du tout. Voil? ma maison d?meubl?e de ses hommes. La vie est dans les meubles. Qu'ai-je fait au ciel pour m'?tre attir? tous ces d?sastres? Nos provisions de haricots et de pommes de terre sont faites pour vingt personnes. La police chez moi! Nous allons donc ne manger que des pommes de terre! je renverrai donc Christophe! Le Savoyard, qui dormait, se r?veilla soudain et dit: - Madame? - Pauvre gar?on! c'est comme un dogue, dit Sylvie. - Une saison morte, chacun s'est cas?. D'o? me tombera-t-il des pensionnaires? J'en perdrai la t?te. Et cette sibylle de Michonneau qui m'enl?ve Poiret! Qu'est-ce qu'elle lui faisait donc pour s'?tre attach? cet homme-l? qui la suit comme un toutou? - Ah! dame! fit Sylvie en hochant la t?te, ces vieilles filles, ?a conna?t les rubriques. - Ce pauvre monsieur Vautrin dont ils ont fait un for?at, reprit la veuve, eh bien! Sylvie, c'est plus fort que moi, je ne le crois pas encore. Un homme gai comme ?a, qui prenait du gloria pour quinze francs par mois, et qui payait rubis sur l'ongle! - Et qui ?tait g?n?reux! dit Christophe. - Il y a erreur, dit Sylvie. - Mais non, il a avou? lui-m?me, reprit madame Vauquer. Et dire que toutes ces choses-l? sont arriv?es chez moi, dans un quartier o? il ne passe pas un chat! Foi d'honn?te femme, je r?ve. Car, vois-tu, nous avons vu Louis XVI avoir son accident, nous avons vu tomber l'Empereur, nous l'avons vu revenir et retomber, tout cela c'?tait dans l'ordre des choses possibles; tandis qu'il n'y a point de chances contre des pensions bourgeoises: on peut se passer de roi, mais il faut toujours qu'on mange; et quand une honn?te femme, n?e de Conflans, donne ? d?ner avec toutes bonnes choses, mais ? moins que la fin du monde n'arrive... Mais, c'est ?a, c'est la fin du monde. - Et penser que mademoiselle Michonneau, qui vous fait tout ce tort, va recevoir, ? ce qu'on dit, mille ?cus de rente, s'?cria Sylvie. - Ne m'en parle pas, ce n'est qu'une sc?l?rate! dit madame Vauquer. Et elle va chez la Buneaud, par-dessus le march?! Mais elle est capable de tout, elle a d? faire des horreurs, elle a tu?, vol? dans son temps. Elle devait aller au bagne ? la place de ce pauvre cher homme... En ce moment Eug?ne et le p?re Goriot sonn?rent. - Ah! voil? mes deux fid?les, dit la veuve en soupirant. Les deux fid?les, qui n'avaient qu'un fort l?ger souvenir des d?sastres de la pension bourgeoise, annonc?rent sans c?r?monie ? leur h?tesse qu'ils allaient demeurer ? la Chauss?e-d'Antin. - Ah! Sylvie! dit la veuve, voil? mon dernier atout. Vous m'avez donn? le coup de la mort, messieurs! ?a m'a frapp?e dans l'estomac. J'ai une barre l?. Voil? une journ?e qui me met dix ans de plus sur la t?te. Je deviendrai folle, ma parole d'honneur! Que faire des haricots? Ah! bien, si je suis seule ici, tu t'en iras demain, Christophe. Adieu, messieurs, bonne nuit. - Qu'a-t-elle donc? demanda Eug?ne ? Sylvie. - Dame! voil? tout le monde parti par suite des affaires. ?a lui a troubl? la t?te. Allons, je l'entends qui pleure. ?a lui fera du bien de chigner. Voil? la premi?re fois qu'elle se vide les yeux depuis que je suis ? son service. Le lendemain, madame Vauquer s'?tait, suivant son expression, raisonn?e. Si elle parut afflig?e comme une femme qui avait perdu tous ses pensionnaires, et dont la vie ?tait boulevers?e, elle avait toute sa t?te, et montra ce qu'?tait la vraie douleur, une douleur profonde, la douleur caus?e par l'int?r?t froiss?, par les habitudes rompues. Certes, le regard qu'un amant jette sur les lieux habit?s par sa ma?tresse, en les quittant, n'est pas plus triste que ne le fut celui de madame Vauquer sur sa table vide. Eug?ne la consola en lui disant que Bianchon, dont l'internat finissait dans quelques jours, viendrait sans doute le remplacer; que l'employ? du Mus?um avait souvent manifest? le d?sir d'avoir l'appartement de madame Couture, et que dans peu de jours elle aurait remont? son personnel. - Dieu vous entende, mon cher monsieur! mais le malheur est ici. Avant dix jours, la mort y viendra, vous verrez, lui dit-elle en jetant un regard lugubre sur la salle ? manger. Qui prendra-t-elle? - Il fait bon d?m?nager, dit tout bas Eug?ne au p?re Goriot. - Madame, dit Sylvie en accourant effar?e, voici trois jours que je n'ai vu Mistigris. - Ah! bien, si mon chat est mort, s'il nous a quitt?s, je... La pauvre veuve n'acheva pas, elle joignit les mains et se renversa sur le dos de son fauteuil, accabl?e par ce terrible pronostic. Vers midi, heure ? laquelle les facteurs arrivaient dans le quartier du Panth?on, Eug?ne re?ut une lettre ?l?gamment envelopp?e, cachet?e aux armes de Beaus?ant. Elle contenait une invitation adress?e ? monsieur et ? madame de Nucingen pour le grand bal annonc? depuis un mois, et qui devait avoir lieu chez la vicomtesse. A cette invitation ?tait joint un petit mot pour Eug?ne: " J'ai pens?, monsieur, que vous vous chargeriez avec plaisir d'?tre l'interpr?te de mes sentiments aupr?s de madame de Nucingen; je vous envoie l'invitation que vous m'avez demand?e, et serai charm?e de faire la connaissance de la soeur de madame de Restaud. Amenez-moi donc cette jolie personne, et faites en sorte qu'elle ne prenne pas toute votre affection, vous m'en devez beaucoup en retour de celle que je vous porte. " " Vicomtesse DE BEAUSEANT. " - Mais, se dit Eug?ne en relisant ce billet, madame de Beaus?ant me dit assez clairement qu'elle ne veut pas du baron de Nucingen. Il alla promptement chez Delphine, heureux d'avoir ? lui procurer une joie dont il recevrait sans doute le prix. Madame de Nucingen ?tait au bain. Rastignac attendit dans le boudoir, en butte aux impatiences naturelles ? un jeune homme ardent et press? de prendre possession d'une ma?tresse, l'objet de deux ans de d?sirs. C'est des ?motions qui ne se rencontrent pas deux fois dans la vie des jeunes gens. La premi?re femme r?ellement femme ? laquelle s'attache un homme, c'est-?-dire celle qui se pr?sente ? lui dans la splendeur des accompagnements que veut la soci?t? parisienne, celle-l? n'a jamais de rivale. L'amour ? Paris ne ressemble en rien aux autres amours. Ni les hommes ni les femmes n'y sont dupes des montres pavois?es de lieux communs que chacun ?tale par d?cence sur ses affections soi-disant d?sint?ress?es. En ce pays, une femme ne doit pas satisfaire seulement le coeur et les sens, elle sait parfaitement qu'elle a de plus grandes obligations ? remplir envers les mille vanit?s dont se compose la vie. L? surtout l'amour est essentiellement vantard, effront?, gaspilleur, charlatan et fastueux. Si toutes les femmes de la cour de Louis XIV ont envi? ? mademoiselle de La Valli?re l'entra?nement de passion qui fit oublier ? ce grand prince que ses manchettes co?taient chacune mille ?cus quand il les d?chira pour faciliter au duc de Vermandois son entr?e sur la sc?ne du monde, que peut-on demander au reste de l'humanit?? Soyez jeunes, riches et titr?s, soyez mieux encore si vous pouvez, plus vous apporterez de grains d'encens ? br?ler devant l'idole, plus elle vous sera favorable, si toutefois vous avez une idole. L'amour est une religion, et son culte doit co?ter plus cher que celui de toutes les autres religions; il passe promptement, et passe en gamin qui tient ? marquer son passage par des d?vastations. Le luxe du sentiment est la po?sie des greniers; sans cette richesse, qu'y deviendrait l'amour? S'il est des exceptions ? ces lois draconiennes du code parisien, elles se rencontrent dans la solitude, chez les ?mes qui ne se sont point laiss? entra?ner par les doctrines sociales, qui vivent pr?s de quelque source aux eaux claires, fugitives, mais incessantes; qui, fid?les ? leurs ombrages verts, heureuses d'?couter le langage de l'infini, ?crit pour elles en toute chose et qu'elles retrouvent en elles-m?mes, attendent patiemment leurs ailes en plaignant ceux de la terre. Mais Rastignac, semblable ? la plupart des jeunes gens, qui, par avance, ont go?t? les grandeurs, voulait se pr?senter tout arm? dans la lice du monde; il en avait ?pous? la fi?vre, et sentait peut-?tre la force de le dominer, mais sans conna?tre ni les moyens ni le but de cette ambition. A d?faut d'un amour pur et sacr?, qui remplit la vie, cette soif du pouvoir peut devenir une belle chose; il suffit de d?pouiller tout int?r?t personnel et de se proposer la grandeur d'un pays pour objet. Mais l'?tudiant n'?tait pas encore arriv? au point d'o? l'homme peut contempler le cours de la vie et la juger. Jusqu'alors il n'avait m?me pas compl?tement secou? le charme des fra?ches et suaves id?es qui enveloppent comme d'un feuillage la jeunesse des enfants ?lev?s en province. Il avait continuellement h?sit? ? franchir le Rubicon parisien. Malgr? ses ardentes curiosit?s, il avait toujours conserv? quelques arri?re-pens?es de la vie heureuse que m?ne le vrai gentilhomme dans son ch?teau. N?anmoins ses derniers scrupules avaient disparu la veille, quand il s'?tait vu dans son appartement. En jouissant des avantages mat?riels de la fortune, comme il jouissait depuis longtemps des avantages moraux que donne la naissance, il avait d?pouill? sa peau d'homme de province, et s'?tait doucement ?tabli dans une position d'o? il d?couvrait un bel avenir. Aussi, en attendant Delphine, mollement assis dans ce joli boudoir qui devenait un peu le sien, se voyait-il si loin du Rastignac venu l'ann?e derni?re ? Paris, qu'en le lorgnant par un effet d'optique morale, il se demandait s'il se ressemblait en ce moment ? lui-m?me. - Madame est dans sa chambre, vint lui dire Th?r?se qui le fit tressaillir. Il trouva Delphine ?tendue sur sa causeuse, au coin du feu, fra?che, repos?e. A la voir ainsi ?tal?e sur des flots de mousseline, il ?tait impossible de ne pas la comparer ? ces belles plantes de l'Inde dont le fruit vient dans la fleur. - Eh bien! nous voil?, dit-elle avec ?motion. - Devinez ce que je vous apporte, dit Eug?ne en s'asseyant pr?s d'elle et lui prenant le bras pour lui baiser la main. Madame de Nucingen fit un mouvement de joie en lisant l'invitation. Elle tourna sur Eug?ne ses yeux mouill?s, et lui jeta ses bras au cou pour l'attirer ? elle dans un d?lire de satisfaction vaniteuse. - Et c'est vous (toi, lui dit-elle ? l'oreille; mais Th?r?se est dans mon cabinet de toilette, soyons prudents!), vous ? qui je dois ce bonheur? Oui, j'ose appeler cela un bonheur. Obtenu par vous, n'est-ce pas plus qu'un triomphe d'amour-propre? Personne ne m'a voulu pr?senter dans ce monde. Vous me trouverez peut-?tre en ce moment petite, frivole, l?g?re comme une Parisienne mais pensez, mon ami, que je suis pr?te ? tout vous sacrifier, et que, si je souhaite plus ardemment que jamais d'aller dans le faubourg Saint-Germain, c'est que vous y ?tes. - Ne pensez-vous pas, dit Eug?ne, que madame de Beaus?ant a l'air de nous dire qu'elle ne compte pas voir le baron de Nucingen ? son bal? - Mais oui, dit la baronne en rendant la lettre ? Eug?ne. Ces femmes-l? ont le g?nie de l'impertinence. Mais n'importe, j'irai. Ma soeur doit s'y trouver, je sais qu'elle pr?pare une toilette d?licieuse. Eug?ne, reprit-elle ? voix basse, elle y va pour dissiper d'affreux soup?ons. Vous ne savez pas les bruits qui courent sur elle? Nucingen est venu me dire ce matin qu'on en parlait hier au Cercle sans se g?ner. A quoi tient, mon Dieu! l'honneur des femmes et des familles! Je me suis sentie attaqu?e, bless?e dans ma pauvre soeur. Selon certaines personnes, monsieur de Trailles aurait souscrit des lettres de change montant ? cent mille francs, presque toutes ?chues, et pour lesquelles il allait ?tre poursuivi. Dans cette extr?mit?, ma soeur aurait vendu ses diamants ? un juif, ces beaux diamants que vous avez pu lui voir, et qui viennent de madame de Restaud la m?re. Enfin, depuis deux jours, il n'est question que de cela. Je con?ois alors qu'Anastasie se fasse faire une robe lam?e, et veuille attirer sur elle tous les regards chez madame de Beaus?ant, en y paraissant dans tout son ?clat et avec ses diamants. Mais je ne veux pas ?tre au-dessous d'elle. Elle a toujours cherch? ? m'?craser, elle n'a jamais ?t? bonne pour moi, qui lui rendais tant de services, qui avais toujours de l'argent pour elle quand elle n'en avait pas. Mais laissons le monde, aujourd'hui je veux ?tre tout heureuse. Rastignac ?tait encore ? une heure du matin chez madame de Nucingen, qui, en lui prodiguant l'adieu des amants, cet adieu plein de joies ? venir, lui dit avec une expression de m?lancolie:- Je suis si peureuse, si superstitieuse, donnez ? mes pressentiments le nom qu'il vous plaira, que je tremble de payer mon bonheur par quelque affreuse catastrophe. - Enfant, dit Eug?ne. - Ah! c'est moi qui suis l'enfant ce soir, dit-elle en riant. Eug?ne revint ? la Maison-Vauquer avec la certitude de la quitter le lendemain, il s'abandonna donc pendant la route ? ces jolis r?ves que font tous les jeunes gens quand ils ont encore sur les l?vres le go?t du bonheur. - Eh bien? lui dit le p?re Goriot quand Rastignac passa devant sa porte. - Eh bien! r?pondit Eug?ne, je vous dirai tout demain. - Tout, n'est-ce pas? cria le bonhomme. Couchez-vous. Nous allons commencer demain notre vie heureuse. IV. La mort du p?re Le lendemain, Goriot et Rastignac n'attendaient plus que le bon vouloir d'un commissionnaire pour partir de la pension bourgeoise, quand vers midi le bruit d'un ?quipage qui s'arr?tait pr?cis?ment ? la porte de la Maison-Vauquer retentit dans la rue Neuve-Sainte-Genevi?ve. Madame de Nucingen descendit de sa voiture, demanda si son p?re ?tait encore ? la pension. Sur la r?ponse affirmative de Sylvie, elle monta lestement l'escalier. Eug?ne se trouvait chez lui sans que son voisin le s?t. Il avait, en d?jeunant, pri? le p?re Goriot d'emporter ses effets, en lui disant qu'ils se retrouveraient ? quatre heures rue d'Artois. Mais, pendant que le bonhomme avait ?t? chercher des porteurs, Eug?ne, ayant promptement r?pondu ? l'appel de l'?cole, ?tait revenu sans que personne l'e?t aper?u, pour compter avec madame Vauquer, ne voulant pas laisser cette charge ? Goriot, qui, dans son fanatisme, aurait sans doute pay? pour lui. L'h?tesse ?tait sortie, Eug?ne remonta chez lui pour voir s'il n'y oubliait rien, et s'applaudit d'avoir eu cette pens?e en voyant dans le tiroir de sa table l'acceptation en blanc, souscrite ? Vautrin, qu'il avait insouciamment jet?e l? le jour o? il l'avait acquitt?e. N'ayant pas de feu, il allait la d?chirer en petits morceaux quand, en reconnaissant la voix de Delphine, il ne voulut faire aucun bruit, et s'arr?ta pour l'entendre, en pensant qu'elle ne devait avoir aucun secret pour lui. Puis, d?s les premiers mots, il trouva la conversation entre le p?re et la fille trop int?ressante pour ne pas l'?couter. - Ah! mon p?re, dit-elle, plaise au ciel que vous ayez eu l'id?e de demander compte de ma fortune assez ? temps pour que je ne sois pas ruin?e! Puis-je-parler? - Oui, la maison est vide, dit le p?re Goriot d'une voix alt?r?e. - Qu'avez-vous donc, mon p?re? reprit madame de Nucingen. - Tu viens, r?pondit le vieillard, de me donner un coup de hache sur la t?te. Dieu te pardonne, mon enfant! Tu ne sais pas combien je t'aime si tu l'avais su, tu ne m'aurais pas dit brusquement de semblables choses, surtout si rien n'est d?sesp?r?. Qu'est-il donc arriv? de si pressant pour que tu sois venue me chercher ici quand dans quelques instants nous allions ?tre rue d'Artois? - Eh! mon p?re, est-on ma?tre de son premier mouvement dans une catastrophe? je suis folle! Votre avou? nous a fait d?couvrir un peu plus t?t le malheur qui sans doute ?clatera plus tard. Votre vieille exp?rience commerciale va nous devenir n?cessaire et je suis accourue vous chercher comme on s'accroche ? une branche quand on se noie. Lorsque monsieur Derville a vu Nucingen lui opposer mille chicanes, il l'a menac? d'un proc?s en lui disant que l'autorisation du pr?sident du tribunal serait promptement obtenue. Nucingen est venu ce matin chez moi pour me demander si je voulais sa ruine et la mienne. Je lui ai r?pondu que je ne me connaissais ? rien de tout cela, que j'avais une fortune, que je devais ?tre en possession de ma fortune, et que tout ce qui avait rapport ? ce d?m?l? regardait mon avou?, que j'?tais de la derni?re ignorance et dans l'impossibilit? de rien entendre ? ce sujet. N'?tait-ce pas ce que vous m'aviez recommand? de dire? - Bien, r?pondit le p?re Goriot. - Eh bien! reprit Delphine, il m'a mise au fait de ses affaires. Il a jet? tous ses capitaux et les miens dans des entreprises ? peine commenc?es, et pour lesquelles il a fallu mettre de grandes sommes en dehors. Si je le for?ais a me repr?senter ma dot, il serait oblig? de d?poser son bilan; tandis que, si je veux attendre un an, il s'engage sur l'honneur ? me rendre une fortune double ou triple de la mienne en pla?ant mes capitaux dans des op?rations territoriales ? la fin desquelles je serai ma?tresse de tous les biens. Mon cher p?re, il ?tait sinc?re, il m'a effray?e. Il m'a demand? pardon de sa conduite, il m'a rendu ma libert?, m'a permis de me conduire ? ma guise, ? la condition de le laisser enti?rement ma?tre de g?rer les affaires sous mon nom. Il m'a promis, pour me prouver sa bonne foi, d'appeler monsieur Derville toutes les fois que je le voudrais pour juger si les actes en vertu desquels il m'instituerait propri?taire seraient convenablement r?dig?s. Enfin il s'est remis entre mes mains pieds et poings li?s. Il demande encore pendant deux ans la conduite de la maison, et m'a suppli?e de ne rien d?penser pour moi de plus qu'il ne m'accorde. Il m'a prouv? que tout ce qu'il pouvait faire ?tait de conserver les apparences, qu'il avait renvoy? sa danseuse, et qu'il allait ?tre contraint ? la plus stricte mais ? la plus sourde ?conomie, afin d'atteindre au terme de ses sp?culations sans alt?rer son cr?dit. Je l'ai malmen?, j'ai tout mis en doute afin de le pousser ? bout et d'en apprendre davantage: il m'a montr? ses livres, enfin il a pleur?. Je n'ai jamais vu d'homme en pareil ?tat. Il avait perdu la t?te, il parlait de se tuer, il d?lirait. Il m'a fait piti?. - Et tu crois ? ces sornettes, s'?cria le p?re Goriot. C'est un com?dien! J'ai rencontr? des Allemands en affaires: ces gens-l? sont presque tous de bonne foi, pleins de candeur; mais, quand, sous leur air de franchise et de bonhomie, ils se mettent ? ?tre malins et charlatans, ils le sont alors plus que les autres. Ton mari t'abuse. Il se sent serr? de pr?s, il fait le mort, il veut rester plus ma?tre sous ton nom qu'il ne l'est sous le sien. Il va profiter de cette circonstance pour se mettre ? l'abri des chances de son commerce. Il est aussi fin que perfide; c'est un mauvais gars. Non, non, je ne m'en irai pas au P?re-Lachaise en laissant mes filles d?nu?es de tout. Je me connais encore un peu aux affaires. Il a, dit-il, engag? ses fonds dans les entreprises, eh bien! ses int?r?ts sont repr?sent?s par des valeurs, par des reconnaissances, par des trait?s! qu'il les montre, et liquide avec toi. Nous choisirons les meilleures sp?culations, nous en courrons les chances, et nous aurons les titres recognitifs en notre nom de Delphine Goriot, ?pouse s?par?e quant aux biens du baron de Nucingen. Mais nous prend-il pour des imb?ciles, celui-l?? Croit-il que je puisse supporter pendant deux jours l'id?e de te laisser sans fortune, sans pain? Je ne la supporterais pas un jour, pas une nuit, pas deux heures! Si cette id?e ?tait vraie, je n'y survivrais pas. Eh quoi! j'aurai travaill? pendant quarante ans de ma vie, j'aurai port? des sacs sur mon dos, j'aurai su? des averses, je me serai priv? pendant toute ma vie pour vous, mes anges, qui me rendiez tout travail, tout fardeau l?ger; et aujourd'hui ma fortune, ma vie s'en iraient en fum?e! Ceci me ferait mourir enrag?. Par tout ce qu'il y a de plus sacr? sur terre et au ciel, nous allons tirer ?a au clair, v?rifier les livres, la caisse, les entreprises! je ne dors pas, je ne me couche pas, je ne mange pas, qu'il ne me soit prouv? que ta fortune est l? tout enti?re. Dieu merci, tu es s?par?e de biens; tu auras ma?tre Derville pour avou?, un honn?te homme heureusement. Jour de Dieu! tu garderas ton bon petit million, tes cinquante mille livres de rente, jusqu'? la fin de tes jours, ou je fais un tapage dans Paris, ah! ah! Mais je m'adresserais aux chambres si les tribunaux nous victimaient. Te savoir tranquille et heureuse du c?t? de l'argent, mais cette pens?e all?geait tous mes maux et calmait mes chagrins. L'argent, c'est la vie. Monnaie fait tout. Que nous chante-t-il donc, cette grosse souche d'Alsacien? Delphine, ne fais pas une concession d'un quart de liard ? cette grosse b?te, qui t'a mise ? la cha?ne et t'a rendue malheureuse. S'il a besoin de toi, nous le tricoterons ferme, et nous le ferons marcher droit. Mon Dieu, j'ai la t?te en feu, j'ai dans le cr?ne quelque chose qui me br?le. Ma Delphine sur la paille! Oh! ma Fifine, toi! Sapristi, o? sont mes gants? Allons! partons, je veux aller tout voir, les livres, les affaires, la caisse, la correspondance, ? l'instant. Je ne serai calme que quand il me sera prouv? que ta fortune ne court plus de risques, et que je la verrai de mes yeux. - Mon cher p?re! allez-y prudemment. Si vous mettiez la moindre vell?it? de vengeance en cette affaire, et si vous montriez des intentions trop hostiles, je serais perdue. Il vous conna?t, il a trouv? tout naturel que, sous votre inspiration, je m'inqui?tasse de ma fortune; mais, je vous le jure, il la tient en ses mains, et a voulu la tenir. Il est homme ? s'enfuir avec tous les capitaux, et ? nous laisser l?, le sc?l?rat! Il sait bien que je ne d?shonorerai pas moi-m?me le nom que je porte en le poursuivant. Il est ? la fois fort et faible. J'ai bien tout examin?. Si nous le poussons ? bout, je suis ruin?e. - Mais c'est donc un fripon? - Eh bien! oui, mon p?re, dit-elle en se jetant sur une chaise en pleurant. Je ne voulais pas vous l'avouer pour vous ?pargner le chagrin de m'avoir mari?e ? un homme de cette esp?ce-l?! Moeurs secr?tes et conscience, l'?me et le corps, tout en lui s'accorde! c'est effroyable: je le hais et le m?prise. Oui, je ne puis plus estimer ce vil Nucingen apr?s tout ce qu'il m'a dit. Un homme capable de se jeter dans les combinaisons commerciales dont il m'a parl? n'a pas la moindre d?licatesse, et mes craintes viennent de ce que j'ai lu parfaitement dans son ?me. Il m'a nettement propos?, lui, mon mari, la libert?, vous savez ce que cela signifie? si je voulais ?tre, en cas de malheur, un instrument entre ses mains, enfin si je voulais lui servir de pr?te-nom. - Mais les lois sont l?! Mais il y a une place de Gr?ve pour les gendres de cette esp?ce-l?, s'?cria le p?re Goriot; mais je le guillotinerais moi-m?me s'il n'y avait pas de bourreau. - Non, mon p?re, il n'y a pas de lois contre lui. Ecoutez en deux mots son langage, d?gag? des circonlocutions dont il l'enveloppait: " Ou tout est perdu, vous n'avez pas un liard, vous ?tes ruin?e; car je ne saurais choisir pour complice une autre personne que vous; ou vous me laisserez conduire ? bien mes entreprises. " Est-ce clair? Il tient encore ? moi. Ma probit? de femme le rassure; il sait que je lui laisserai sa fortune, et me contenterai de la mienne. C'est une association improbe et voleuse ? laquelle je dois consentir sous peine d'?tre ruin?e. Il m'ach?te ma conscience et la paye en me laissant ?tre ? mon aise la femme d'Eug?ne. " Je te permets de commettre des fautes, laisse-moi faire des crimes en ruinant de pauvres gens! " Ce langage est-il encore assez clair? Savez-vous ce qu'il nomme faire des op?rations? Il ach?te des terrains nus sous son nom, puis il y fait b?tir des maisons par des hommes de paille. Ces hommes concluent les march?s pour les b?tisses avec tous les entrepreneurs, qu'ils payent en effets ? longs termes, et consentent, moyennant une l?g?re somme, ? donner quittance ? mon mari, qui est alors possesseur des maisons, tandis que ces hommes s'acquittent avec les entrepreneurs dup?s en faisant faillite. Le nom de la maison Nucingen a servi ? ?blouir les pauvres constructeurs. J'ai compris cela. J'ai compris aussi que, pour prouver, en cas de besoin, le paiement de sommes ?normes, Nucingen a envoy? des valeurs consid?rables ? Amsterdam, ? Londres, ? Naples, ? Vienne. Comment les saisirions-nous? Eug?ne entendit le son lourd des genoux du p?re Goriot, qui tomba sans doute sur le carreau de sa chambre. - Mon Dieu, que t'ai-je fait? Ma fille livr?e ? ce mis?rable, il exigera tout d'elle s'il le veut. Pardon, ma fille! cria le vieillard. - Oui, si je suis dans un ab?me, il y a peut-?tre de votre faute, dit Delphine. Nous avons si peu de raison quand nous nous marions! Connaissons-nous le monde, les affaires, les hommes, les moeurs? Les p?res devraient penser pour nous. Cher p?re, je ne vous reproche rien, pardonnez-moi ce mot. En ceci la faute est toute ? moi. Non, ne pleurez point, papa, dit-elle en baisant le front de son p?re. - Ne pleure pas non plus, ma petite Delphine. Donne tes yeux, que je les essuie en les baisant. Va! je vais retrouver ma caboche, et d?brouiller l'?cheveau d'affaires que ton mari a m?l?. - Non, laisse-moi faire; je saurai le manoeuvrer. Il m'aime, eh bien, je me servirai de mon empire sur lui pour l'amener ? me placer promptement quelques capitaux en propri?t?s. Peut-?tre lui ferai-je racheter sous mon nom Nucingen, en Alsace, il y tient. Seulement venez demain pour examiner ses livres, ses affaires. Monsieur Derville ne sait rien de ce qui est commercial. Non, ne venez pas demain. Je ne veux pas me tourner le sang. Le bal de madame de Beaus?ant a lieu apr?s-demain, je veux me soigner pour y ?tre belle, repos?e, et faire honneur ? mon cher Eug?ne! Allons donc voir sa chambre. En ce moment une voiture s'arr?ta dans la rue Neuve-Sainte-Genevi?ve, et l'on entendit dans l'escalier la voix de madame de Restaud, qui disait ? Sylvie:- Mon p?re y est-il? Cette circonstance sauva heureusement Eug?ne, qui m?ditait d?j? de se jeter sur son lit et de feindre d'y dormir. - Ah! mon p?re, vous a-t-on parl? d'Anastasie? dit Delphine en reconnaissant la voix de sa soeur. Il para?trait qu'il arrive aussi de singuli?res choses dans son m?nage. - Quoi donc! dit le p?re Goriot: ce serait donc ma fin. Ma pauvre t?te ne tiendra pas ? un double malheur. - Bonjour, mon p?re, dit la comtesse en entrant. Ah! te voil?, Delphine. Madame de Restaud parut embarrass?e de rencontrer sa soeur. - Bonjour, Nasie, dit la baronne. Trouves-tu donc ma pr?sence extraordinaire? Je vois mon p?re tous les jours, moi. - Depuis quand? - Si tu y venais, tu le saurais. - Ne me taquine pas, Delphine, dit la comtesse d'une voix lamentable. Je suis bien malheureuse, je suis perdue, mon pauvre p?re! oh! bien perdue cette fois! - Qu'as-tu, Nasie? cria le p?re Goriot. Dis-nous tout, mon enfant. Elle p?lit. Delphine, allons, secours-la donc, sois bonne pour elle, je t'aimerai encore mieux, si je peux, toi! - Ma pauvre Nasie, dit madame de Nucingen en asseyant sa soeur, parle. Tu vois en nous les deux seules personnes qui t'aimeront toujours assez pour te pardonner tout. Vois-tu, les affections de famille sont les plus s?res. Elle lui fit respirer des sels, et la comtesse revint ? elle. - J'en mourrai, dit le p?re Goriot. Voyons, reprit-il en remuant son feu de mottes, approchez-vous toutes les deux. J'ai froid. Qu'as-tu, Nasie? dis vite, tu me tues... - Eh bien! dit la pauvre femme, mon mari sait tout. Figurez-vous, mon p?re, il y a quelque temps, vous souvenez-vous de cette lettre de change de Maxime? Eh bien! ce n'?tait pas la premi?re. J'en avais d?j? pay? beaucoup. Vers le commencement de janvier, monsieur de Trailles me paraissait bien chagrin. Il ne me disait rien; mais il est si facile de lire dans le coeur des gens qu'on aime, un rien suffit: puis il y a des pressentiments. Enfin il ?tait plus aimant, plus tendre que je ne l'avais jamais vu, j'?tais toujours plus heureuse. Pauvre Maxime! dans sa pens?e, il me faisait ses adieux, m'a-t-il dit; il voulait se br?ler la cervelle. Enfin je l'ai tant tourment?, tant suppli?, je suis rest?e deux heures ? ses genoux. Il m'a dit qu'il devait cent mille francs! Oh! papa, cent mille francs! Je suis devenue folle. Vous ne les aviez pas, j'avais tout d?vor?.... - Non, dit le p?re Goriot, je n'aurais pas pu les faire, ? moins d'aller les voler. Mais j'y aurais ?t?, Nasie! J'irai. A ce mot lugubrement jet?, comme un son du r?le d'un mourant, et qui accusait l'agonie du sentiment paternel r?duit ? l'impuissance, les deux soeurs firent une pause. Quel ?go?sme serait rest? froid ? ce cri de d?sespoir qui, semblable ? une pierre lanc?e dans un gouffre, en r?v?lait la profondeur? - Je les ai trouv?s en disposant de ce qui ne m'appartenait pas, mon p?re, dit la comtesse en fondant en larmes. Delphine fut ?mue et pleura en mettant la t?te sur le cou de sa soeur. - Tout est donc vrai, dit-elle. Anastasie baissa la t?te, madame de Nucingen la saisit ? plein corps, la baisa tendrement, et l'appuyant sur son coeur:- Ici, tu seras toujours aim?e sans ?tre jug?e, lui dit-elle. - Mes anges, dit Goriot d'une voix faible, pourquoi votre union est-elle due au malheur? - Pour sauver la vie de Maxime, enfin pour sauver tout mon bonheur, reprit la comtesse encourag?e par ces t?moignages d'une tendresse chaude et palpitante, j'ai port? chez cet usurier que vous connaissez, un homme fabriqu? par l'enfer, que rien ne peut attendrir, ce monsieur Gobseck, les diamants de famille auxquels tient tant monsieur de Restaud, les siens, les miens, tout, je les ai vendus. Vendus! comprenez-vous? il a ?t? sauv?! Mais, moi, je suis morte. Restaud a tout su. - Par qui? comment? Que je le tue! cria le p?re Goriot. - Hier, il m'a fait appeler dans sa chambre. J'y suis all?e... " Anastasie, m'a-t-il dit d'une voix... (oh! sa voix a suffi, j'ai tout devin?), o? sont vos diamants? " Chez moi. " Non, m'a-t-il dit en me regardant, ils sont l?, sur ma commode. " Et il m'a montr? l'?crin qu'il avait couvert de son mouchoir. " Vous savez d'o? ils viennent? " m'a-t-il dit. Je suis tomb?e ? ses genoux... j'ai pleur?, je lui ai demand? de quelle mort il voulait me voir mourir. - Tu as dit cela! s'?cria le p?re Goriot. Par le sacr? nom de Dieu, celui qui vous fera mal ? l'une ou ? l'autre, tant que je serai vivant, peut ?tre s?r que je le br?lerai ? petit feu! Oui, je le d?chiquetterai comme... Le p?re Goriot se tut, les mots expiraient dans sa gorge. Enfin, ma ch?re, il m'a demand? quelque chose de plus difficile ? faire que de mourir. Le ciel pr?serve toute femme d'entendre ce que j'ai entendu! - J'assassinerai cet homme, dit le p?re Goriot tranquillement. Mais il n'a qu'une vie, et il m'en doit deux. Enfin, quoi? reprit-il en regardant Anastasie. - Eh bien! dit la comtesse en continuant apr?s une pause, il m'a regard?e: " Anastasie, m'a-t-il dit, j'ensevelis tout dans le silence, nous resterons ensemble, nous avons des enfants. Je ne tuerai pas monsieur de Trailles, je pourrais le manquer, et pour m'en d?faire autrement je pourrais me heurter contre la justice humaine. Le tuer dans vos bras, ce serait d?shonorer les enfants. Mais pour ne voir p?rir ni vos enfants, ni leur p?re, ni moi, je vous impose deux conditions. R?pondez: Ai-je un enfant ? moi? " J'ai dit oui. " Lequel? " a-t-il demand?. Ernest, notre a?n?. " Bien, a-t-il dit. Maintenant, jurez-moi de m'ob?ir d?sormais sur un seul point. " J'ai jur?. " Vous signerez la vente de vos biens quand je vous le demanderai. " - Ne signe pas, cria le p?re Goriot. Ne signe jamais cela. Ah! ah! monsieur de Restaud, vous ne savez pas ce que c'est que de rendre une femme heureuse, elle va chercher le bonheur l? o? il est, et vous la punissez de votre niaise impuissance?... je suis l?, moi, halte-l?! il me trouvera dans sa route. Nasie, sois en repos. Ah, il tient ? son h?ritier! bon, bon. Je lui empoignerai son fils, qui, sacr? tonnerre, est mon petit-fils. Je puis bien le voir, ce marmot? je le mets dans mon village, j'en aurai soin, sois bien tranquille. Je le ferai capituler, ce monstre-l?, en lui disant: A nous deux! Si tu veux avoir ton fils, rends ? ma fille son bien, et laisse-la se conduire ? sa guise. - Mon p?re! - Oui, ton p?re! Ah! je suis un vrai p?re. Que ce dr?le de grand seigneur ne maltraite pas mes filles. Tonnerre! je ne sais pas ce que j'ai dans les veines. J'y ai le sang d'un tigre, je voudrais d?vorer ces deux hommes. O mes enfants! voil? donc votre vie? Mais c'est ma mort. Que deviendrez-vous donc quand je ne serai plus l?? Les p?res devraient vivre autant que leurs enfants. Mon Dieu, comme ton monde est mal arrang?! Et tu as un fils cependant, ? ce qu'on nous dit. Tu devrais nous emp?cher de souffrir dans nos enfants. Mes chers anges, quoi! ce n'est qu'? vos douleurs que je dois votre pr?sence. Vous ne me faites conna?tre que vos larmes. Eh bien, oui, vous m'aimez, je le vois. Venez, venez vous plaindre ici! mon coeur est grand, il peut tout recevoir. Oui, vous aurez beau le percer, les lambeaux feront encore des coeurs de p?re. Je voudrais prendre vos peines, souffrir pour vous. Ah! quand vous ?tiez petites, vous ?tiez bien heureuses... - Nous n'avons eu que ce temps-l? de bon, dit Delphine. O? sont les moments o? nous d?gringolions du haut des sacs dans le grand grenier? - Mon p?re! ce n'est pas tout, dit Anastasie ? l'oreille de Goriot qui fit un bond. Les diamants n'ont pas ?t? vendus cent mille francs. Maxime est poursuivi. Nous n'avons plus que douze mille francs ? payer. Il m'a promis d'?tre sage, de ne plus jouer. Il ne me reste plus au monde que son amour, et je l'ai pay? trop cher pour ne pas mourir s'il m'?chappait. Je lui ai sacrifi? fortune, honneur, repos, enfants. Oh! faites qu'au moins Maxime soit libre, honor?, qu'il puisse demeurer dans le monde o? il saura se faire une position. Maintenant il ne me doit pas que le bonheur, nous avons des enfants qui seraient sans fortune. Tout sera perdu s'il est mis ? Sainte-P?lagie. - Je ne les ai pas, Nasie. Plus, plus rien, plus rien! C'est la fin du monde. Oh! le monde va crouler, c'est s?r. Allez-vous-en, sauvez-vous avant! Ah! j'ai encore mes boucles d'argent, six couverts, les premiers que j'aie eus dans ma vie. Enfin, je n'ai plus que douze cents francs de rente viag?re... - Qu'avez-vous donc fait de vos rentes perp?tuelles? - Je les ai vendues en me r?servant ce petit bout de revenu pour mes besoins. Il me fallait douze mille francs pour arranger un appartement ? Fifine. - Chez toi, Delphine? dit madame de Restaud ? sa soeur. - Oh! qu'est-ce que cela fait! reprit le p?re Goriot, les douze mille francs sont employ?s. - Je devine, dit la comtesse. Pour monsieur de Rastignac. Ah! ma pauvre Delphine, arr?te-toi. Vois o? j'en suis. - Ma ch?re, monsieur de Rastignac est un jeune homme incapable de ruiner sa ma?tresse. - Merci, Delphine. Dans la crise o? je me trouve, j'attendais mieux de toi mais tu ne m'as jamais aim?e. - Si, elle t'aime, Nasie, cria le p?re Goriot, elle me le disait tout ? l'heure. Nous parlions de toi, elle me soutenait que tu ?tais belle et qu'elle n'?tait que jolie, elle! - Elle! r?p?ta la comtesse, elle est d'un beau froid. - Quand cela serait, dit Delphine en rougissant, comment t'es-tu comport?e envers moi? Tu m'as reni?e, tu m'as fait fermer les portes de toutes les maisons o? je souhaitais aller, enfin tu n'as jamais manqu? la moindre occasion de me causer de la peine. Et moi, suis-je venue, comme toi, soutirer ? ce pauvre p?re, mille francs ? mille francs, sa fortune, et le r?duire dans l'?tat o? il est? Voil? ton ouvrage, ma soeur. Moi, j'ai vu mon p?re tant que j'ai pu, je ne l'ai pas mis ? la porte, et je ne suis pas venue lui l?cher les mains quand j'avais besoin de lui. Je ne savais seulement pas qu'il e?t employ? ces douze mille francs pour moi. J'ai de l'ordre, moi! tu le sais. D'ailleurs, quand papa m'a fait des cadeaux, je ne les ai jamais qu?t?s. - Tu ?tais plus heureuse que moi: monsieur de Marsay ?tait riche, tu en sais quelque chose. Tu as toujours ?t? vilaine comme l'or. Adieu, je n'ai ni soeur, ni... - Tais-toi, Nasie! cria le p?re Goriot. - Il n'y a qu'une soeur comme toi qui puisse r?p?ter ce que le monde ne croit plus, tu es un monstre, lui dit Delphine. - Mes enfants, mes enfants, taisez-vous, ou je me tue devant vous. - Va, Nasie, je te pardonne, dit madame de Nucingen en continuant, tu es malheureuse. Mais je suis meilleure que tu ne l'es. Me dire cela au moment o? je me sentais capable de tout pour te secourir, m?me d'entrer dans la chambre de mon mari, ce que Je ne ferais ni pour moi ni pour... Ceci est digne de tout ce que tu as commis de mal contre moi depuis neuf ans. - Mes enfants, mes enfants, embrassez-vous! dit le p?re. Vous ?tes deux anges. - Non, laissez-moi, cria la comtesse que Goriot avait prise par le bras et qui secoua l'embrassement de son p?re. Elle a moins de piti? pour moi que n'en aurait mon mari. Ne dirait-on pas qu'elle est l'image de toutes les vertus! - J'aime encore mieux passer pour devoir de l'argent ? monsieur de Marsay que d'avouer que monsieur de Trailles me co?te plus de deux cent mille francs, r?pondit madame de Nucingen. - Delphine! cria la comtesse en faisant un pas vers elle. - Je te dis la v?rit? quand tu me calomnies, r?pliqua froidement la baronne. - Delphine! tu es une... Le p?re Goriot s'?lan?a, retint la comtesse et l'emp?cha de parler en lui couvrant la bouche avec sa main. - Mon Dieu! mon p?re, ? quoi donc avez-vous touch? ce matin? lui dit Anastasie. - Eh bien, oui, j'ai tort, dit le pauvre p?re en s'essuyant les mains ? son pantalon. Mais je ne savais pas que vous viendriez, je d?m?nage. Il ?tait heureux de s'?tre attir? un reproche qui d?tournait sur lui la col?re de sa fille. - Ah! reprit-il en s'asseyant, vous m'avez fendu le coeur. Je me meurs, mes enfants! Le cr?ne me cuit int?rieurement comme s'il avait du feu. Soyez donc gentilles, aimez-vous bien! Vous me feriez mourir. Delphine, Nasie, allons, vous aviez raison, vous aviez tort toutes les deux. Voyons, Dedel, reprit-il en portant sur la baronne des yeux pleins de larmes, il lui faut douze mille francs, cherchons-les. Ne vous regardez pas comme ?a. Il se mit ? genoux devant Delphine.- Demande-lui pardon pour me faire plaisir, lui dit-il ? l'oreille, elle est la plus malheureuse, voyons? - Ma pauvre Nasie, dit Delphine ?pouvant?e de la sauvage et folle expression que la douleur imprimait sur le visage de son p?re, j'ai eu tort, embrasse-moi... - Ah! vous me mettez du baume sur le coeur, cria le p?re Goriot. Mais o? trouver douze mille francs? Si je me proposais comme rempla?ant? - Ah! mon p?re! dirent les deux filles en l'entourant, non, non. - Dieu vous r?compensera de cette pens?e, notre vie n'y suffirait point! n'est-ce pas, Nasie? reprit Delphine. - Et puis, pauvre p?re, ce serait une goutte d'eau, fit observer la comtesse. - Mais on ne peut donc rien faire de son sang? cria le vieillard d?sesp?r?. Je me voue ? celui qui te sauvera, Nasie! je tuerai un homme pour lui. Je ferai comme Vautrin, j'irai au bagne! je... Il s'arr?ta comme s'il e?t ?t? foudroy?. Plus rien! dit-il en s'arrachant les cheveux. Si je savais o? aller pour voler, mais il est encore difficile de trouver un vol ? faire. Et puis il faudrait du monde et du temps pour prendre la Banque. Allons, je dois mourir, je n'ai plus qu'? mourir. Oui, je ne suis plus bon ? rien, je ne suis plus p?re! non. Elle me demande, elle a besoin! et moi, mis?rable, je n'ai rien. Ah! tu t'es fait des rentes viag?res, vieux sc?l?rat, et tu avais des filles! Mais tu ne les aimes donc pas? Cr?ve, cr?ve comme un chien que tu es! Oui, je suis au-dessous d'un chien, un chien ne se conduirait pas ainsi! Oh! ma t?te! elle bout! - Mais, papa, cri?rent les deux jeunes femmes qui l'entouraient pour l'emp?cher de se frapper la t?te contre les murs, soyez donc raisonnable. Il sanglotait. Eug?ne, ?pouvant?, prit la lettre de change souscrite ? Vautrin, et dont le timbre comportait une plus forte somme; il en corrigea le chiffre, en fit une lettre de change r?guli?re de douze mille francs ? l'ordre de Goriot et entra. - Voici tout votre argent, madame, dit-il en pr?sentant le papier. Je dormais, votre conversation m'a r?veill?, j'ai pu savoir ainsi ce que je devais ? monsieur Goriot. En voici le titre que vous pouvez n?gocier, je l'acquitterai fid?lement. La comtesse, immobile, tenait le papier. - Delphine, dit-elle p?le et tremblante de col?re, de fureur, de rage, je te pardonnais tout, Dieu m'en est t?moin, mais ceci! Comment, monsieur ?tait l?, tu le savais! tu as eu la petitesse de te venger en me laissant lui livrer mes secrets, ma vie, celle de mes enfants, ma honte, mon honneur! Va, tu ne m'es plus de rien, je te hais, je te ferai tout le mal possible, je... La col?re lui coupa la parole, et son gosier se s?cha. - Mais c'est mon fils, notre enfant, ton fr?re, ton sauveur, criait le p?re Goriot. Embrasse-le donc, Nasie! Tiens moi je l'embrasse, reprit-il en serrant Eug?ne avec une sorte de fureur. Oh! mon enfant! je serai plus qu'un p?re pour toi, je veux ?tre une famille. Je voudrais ?tre Dieu, je te jetterais l'univers aux pieds. Mais, baise-le donc, Nasie! ce n'est pas un homme, mais un ange, un v?ritable ange! - Laissez-la, mon p?re, elle est folle en ce moment, dit Delphine. - Folle! folle! Et toi, qu'es-tu? demanda madame de Restaud. - Mes enfants, je meurs si vous continuez, cria le vieillard en tombant sur son lit comme frapp? par une balle.- Elles me tuent! se dit-il. La comtesse regarda Eug?ne, qui restait immobile, abasourdi par la violence de cette sc?ne.- Monsieur, lui dit-elle en l'interrogeant du geste, de la voix et du regard, sans faire attention ? son p?re dont le gilet fut rapidement d?fait par Delphine. - Madame, je paierai et je me tairai, r?pondit-il sans attendre la question. - Tu as tu? notre p?re, Nasie! dit Delphine en montrant le vieillard ?vanoui ? sa soeur, qui se sauva. - Je lui pardonne bien, dit le bonhomme en ouvrant les yeux, sa situation est ?pouvantable et tournerait une meilleure t?te. Console Nasie, sois douce pour elle, promets-le ? ton pauvre p?re, qui se meurt, demanda-t-il ? Delphine en lui pressant la main. - Mais qu'avez-vous? dit-elle tout effray?e. - Rien, rien, r?pondit le p?re, ?a se passera. J'ai quelque chose qui me presse le front, une migraine. Pauvre Nasie, quel avenir! En ce moment la comtesse rentra, se jeta aux genoux de son p?re:- Pardon! cria-t-elle. - Allons, dit le p?re Goriot, tu me fais encore plus de mal maintenant. - Monsieur, dit la comtesse ? Rastignac, les yeux baign?s de larmes, la douleur m'a rendue injuste. Vous serez un fr?re pour moi? reprit-elle en lui tendant la main. - Nasie, lui dit Delphine en la serrant, ma petite Nasie, oublions tout. - Non, dit-elle, je m'en souviendrai, moi! - Les anges, s'?cria le p?re Goriot, vous m'enlevez le rideau que j'avais sur les yeux, votre voix me ranime. Embrassez-vous donc encore. Eh bien! Nasie, cette lettre de change te sauvera-t-elle? - Je l'esp?re. Dites donc, papa, voulez-vous y mettre votre signature? - Tiens, suis-je b?te, moi, d'oublier ?a! Mais je me suis trouv? mal. Nasie, ne m'en veux pas. Envoie-moi dire que tu es hors de peine. Non, j'irai. Mais non, je n'irai pas, je ne puis plus voir ton mari, je le tuerais net. Quant ? d?naturer tes biens, je serai l?. Va vite, mon enfant, et fais que Maxime devienne sage. Eug?ne ?tait stup?fait. - Cette pauvre Anastasie a toujours ?t? violente, dit madame de Nucingen, mais elle a bon coeur. - Elle est revenue pour l'endos, dit Eug?ne ? l'oreille de Delphine. - Vous croyez? - Je voudrais ne pas le croire. M?fiez-vous d'elle, r?pondit-il en levant les yeux comme pour confier ? Dieu des pens?es qu'il n'osait exprimer. - Oui, elle a toujours ?t? un peu com?dienne, et mon pauvre p?re se laisse prendre ? ses mines. - Comment allez-vous, mon bon p?re Goriot? demanda Rastignac au vieillard. - J'ai envie de dormir, r?pondit-il. Eug?ne aida Goriot ? se coucher. Puis, quand le bonhomme se fut endormi en tenant la main de Delphine, sa fille se retira. - Ce soir aux Italiens, dit-elle ? Eug?ne, et tu me diras comment il va. Demain, vous d?m?nagerez, monsieur. Voyons votre chambre. Oh! quelle horreur! dit-elle en y entrant. Mais vous ?tiez plus mal que n'est mon p?re. Eug?ne, tu t'es bien conduit. je vous aimerais davantage si c'?tait possible; mais, mon enfant, si vous voulez faire fortune, il ne faut pas jeter comme ?a des douze mille francs par les fen?tres. Le comte de Trailles est joueur. Ma soeur ne veut pas voir ?a. Il aurait ?t? chercher ses douze mille francs l? o? il sait perdre ou gagner des monts d'or. Un g?missement les fit revenir chez Goriot, qu'ils trouv?rent en apparence endormi; mais quand les deux amants s'approch?rent, ils entendirent ces mots: " Elles ne sont pas heureuses! " Qu'il dormit ou qu'il veill?t, l'accent de cette phrase frappa si vivement le coeur de sa fille, qu'elle s'approcha du grabat sur lequel gisait son p?re et le baisa au front. Il ouvrit ses yeux en disant: - C'est Delphine! - Eh bien! comment vas-tu? demanda-t-elle. - Bien, dit-il. Ne sois pas inqui?te, je vais sortir. Allez, allez, mes enfants, soyez heureux. Eug?ne accompagna Delphine jusque chez elle; mais, inquiet de l'?tat dans lequel il avait laiss? Goriot, il refusa de d?ner avec elle, et revint ? la Maison-Vauquer. Il trouva le p?re Goriot debout et pr?t ? s'attabler. Bianchon s'?tait mis de mani?re ? bien examiner la figure du vermicellier. Quand il lui vit prendre son pain et le sentir pour juger de la farine avec laquelle il ?tait fait, l'?tudiant, ayant observ? dans ce mouvement une absence totale de ce que l'on pourrait nommer la conscience de l'acte, fit un geste sinistre. - Viens donc pr?s de moi, monsieur l'interne ? Cochin, dit Eug?ne. Bianchon s'y transporta d'autant plus volontiers qu'il allait ?tre pr?s du vieux pensionnaire. - Qu'a-t-il? demanda Rastignac. - A moins que je ne me trompe, il est flamb?! Il a d? se passer quelque chose d'extraordinaire en lui, il me semble ?tre sous le poids d'une apoplexie s?reuse imminente. Quoique le bas de la figure soit assez calme, les traits sup?rieurs du visage se tirent vers le front malgr? lui, vois! Puis les yeux sont dans l'?tat particulier qui d?note l'invasion du s?rum dans le cerveau. Ne dirait-on pas qu'ils sont pleins d'une poussi?re fine? Demain matin j'en saurai davantage. - Y aurait-il quelque rem?de? - Aucun. Peut-?tre pourra-t-on retarder sa mort si l'on trouve les moyens de d?terminer une r?action vers les extr?mit?s, vers les jambes; mais si demain soir les sympt?mes ne cessent pas, le pauvre bonhomme est perdu. Sais-tu par quel ?v?nement la maladie a ?t? caus?e? il a d? recevoir un coup violent sous lequel son moral aura succomb?. - Oui, dit Rastignac en se rappelant que les deux filles avaient battu sans rel?che sur le coeur de leur p?re. - Au moins, se disait Eug?ne, Delphine aime son p?re, elle! Le soir, aux Italiens, Rastignac prit quelques pr?cautions afin de ne pas trop alarmer madame de Nucingen. - N'ayez pas d'inqui?tude, r?pondit-elle aux premiers mots que lui dit Eug?ne, mon p?re est fort. Seulement, ce matin, nous l'avons un peu secou?. Nos fortunes sont en question, songez-vous ? l'?tendue de ce malheur? Je ne vivrais pas si votre affection ne me rendait pas insensible ? ce que j'aurais regard? nagu?re comme des angoisses mortelles. Il n'est plus aujourd'hui qu'une seule crainte, un seul malheur pour moi, c'est de perdre l'amour qui m'a fait sentir le plaisir de vivre. En dehors de ce sentiment tout m'est indiff?rent, je n'aime plus rien au monde. Vous ?tes tout pour moi. Si je sens le bonheur d'?tre riche, c'est pour mieux vous plaire. Je suis, ? ma honte, plus amante que je ne suis fille. Pourquoi? je ne sais. Toute ma vie est en vous. Mon p?re m'a donn? un coeur, mais vous l'avez fait battre. Le monde entier peut me bl?mer, que m'importe! si vous, qui n'avez pas le droit de m'en vouloir, m'acquittez des crimes auxquels me condamne un sentiment irr?sistible? Me croyez-vous une fille d?natur?e? oh, non, il est impossible de ne pas aimer un p?re aussi bon que l'est le n?tre. Pouvais-je emp?cher qu'il ne vit enfin les suites naturelles de nos d?plorables mariages? Pourquoi ne les a-t-il pas emp?ch?s? N'?tait-ce pas ? lui de r?fl?chir pour nous? Aujourd'hui, je le sais, il souffre autant que nous; mais que pouvions-nous y faire? Le consoler! nous ne le consolerions de rien. Notre r?signation lui faisait plus de douleur que nos reproches et nos plaintes ne lui causeraient de mal. Il est des situations dans la vie o? tout est amertume. Eug?ne resta muet, saisi de tendresse par l'expression na?ve d'un sentiment vrai. Si les Parisiennes sont souvent fausses, ivres de vanit?, personnelles, coquettes, froides, il est s?r que quand elles aiment r?ellement, elles sacrifient plus de sentiments que les autres femmes ? leurs passions; elles se grandissent de toutes leurs petitesses, et deviennent sublimes. Puis Eug?ne ?tait frapp? de l'esprit profond et judicieux que la femme d?ploie pour juger les sentiments les plus naturels, quand une affection privil?gi?e l'en s?pare et la met ? distance. Madame de Nucingen se choqua du silence que gardait Eug?ne. - A quoi pensez-vous donc? lui demanda-t-elle. - J'?coute encore ce que vous m'avez dit. J'ai cru jusqu'ici vous aimer plus que vous ne m'aimiez. Elle sourit et s'arma contre le plaisir qu'elle ?prouva, pour laisser la conversation dans les bornes impos?es par les convenances. Elle n'avait jamais entendu les expressions vibrantes d'un amour jeune et sinc?re. Quelques mots de plus, elle ne se serait plus contenue. - Eug?ne, dit-elle en changeant de conversation, vous ne savez donc pas ce qui se passe? Tout Paris sera demain chez madame de Beaus?ant. Les Rochefide et le marquis d'Ajuda se sont entendus pour ne rien ?bruiter mais le Roi signe demain le contrat de mariage, et votre pauvre cousine ne sait rien encore. Elle ne pourra pas se dispenser de recevoir, et le marquis ne sera pas ? son bal. On ne s'entretient que de cette aventure. - Et le monde se rit d'une infamie, et il y trempe! Vous ne savez donc pas que madame de Beaus?ant en mourra? - Non, dit Delphine en souriant, vous ne connaissez pas ces sortes de femmes-l?. Mais tout Paris viendra chez elle, et j'y serai! Je vous dois ce bonheur-l? pourtant. - Mais, dit Rastignac, n'est-ce pas un de ces bruits absurdes comme on en fait tant courir ? Paris? - Nous saurons la v?rit? demain. Eug?ne ne rentra pas ? la Maison-Vauquer. Il ne put se r?soudre ? ne pas jouir de son nouvel appartement. Si, la veille, il avait ?t? forc? de quitter Delphine, ? une heure apr?s minuit, ce fut Delphine qui le quitta vers deux heures pour retourner chez elle. Il dormit le lendemain assez tard, attendit vers midi madame de Nucingen, qui vint d?jeuner avec lui. Les jeunes gens sont si avides de ces jolis bonheurs, qu'il avait presque oubli? le p?re Goriot. Ce fut une longue f?te pour lui que de s'habituer ? chacune de ces ?l?gantes choses qui lui appartenaient. Madame de Nucingen ?tait l?, donnant ? tout un nouveau prix. Cependant, vers quatre heures, les deux amants pens?rent au p?re Goriot en songeant au bonheur qu'il se promettait ? venir demeurer dans cette maison. Eug?ne fit observer qu'il ?tait n?cessaire d'y transporter promptement le bonhomme, s'il devait ?tre malade, et quitta Delphine pour courir ? la Maison-Vauquer. Ni le p?re Goriot ni Bianchon n'?taient ? table. - Eh bien! lui dit le peintre, le p?re Goriot est ?clop? Bianchon est l?-haut pr?s de lui. Le bonhomme a vu l'une de ses filles, la comtesse de Restaurama. Puis il a voulu sortir et sa maladie a empir?. La soci?t? va ?tre priv?e d'un de ses beaux ornements. Rastignac s'?lan?a vers l'escalier. - H?! monsieur Eug?ne! - Monsieur Eug?ne! madame vous appelle, cria Sylvie. - Monsieur, lui dit la veuve, monsieur Goriot et vous, vous deviez sortir le quinze de f?vrier. Voici trois jours que le quinze est pass?, nous sommes au dix-huit, il faudra me payer un mois pour vous et pour lui, mais, si vous voulez garantir le p?re Goriot, votre parole me suffira. - Pourquoi? n'avez-vous pas confiance? - Confiance! si le bonhomme n'avait plus sa t?te et mourait, ses filles ne me donneraient pas un liard, et toute sa d?froque ne vaut pas dix francs. Il a emport? ce matin ses derniers couverts, je ne sais pourquoi. Il s'?tait mis en jeune homme. Dieu me pardonne, je crois qu'il avait du rouge, il m'a paru rajeuni. - Je r?ponds de tout, dit Eug?ne en frissonnant d'horreur et appr?hendant une catastrophe. Il monta chez le p?re Goriot. Le vieillard gisait sur son lit, et Bianchon ?tait aupr?s de lui. - Bonjour, p?re, lui dit Eug?ne. Le bonhomme lui sourit doucement, et r?pondit en tournant vers lui des yeux vitreux.- Comment va-t-elle? - Bien. Et vous? - Pas mal. - Ne le fatigue pas, dit Bianchon en entra?nant Eug?ne dans un coin de la chambre. - Eh bien? lui dit Rastignac. - Il ne peut ?tre sauv? que par un miracle. La congestion s?reuse a eu lieu, il a les sinapismes; heureusement il les sent, ils agissent. - Peut-on le transporter? - Impossible. Il faut le laisser l?, lui ?viter tout mouvement physique et toute ?motion... Mon bon Bianchon, dit Eug?ne, nous le soignerons ? nous deux. - J'ai d?j? fait venir le m?decin en chef de mon h?pital. - Eh bien? - Il prononcera demain soir. Il m'a promis de venir apr?s sa journ?e. Malheureusement ce fichu bonhomme a commis ce matin une imprudence sur laquelle il ne veut pas s'expliquer. Il est ent?t? comme une mule. Quand je lui parle, il fait semblant de ne pas entendre, et dort pour ne pas me r?pondre ou bien, s'il a les yeux ouverts, il se met ? geindre. Il est sorti vers le matin, il a ?t? ? pied dans Paris, on ne sait o?. Il a emport? tout ce qu'il poss?dait de vaillant, il a ?t? faire quelque sacr? trafic pour lequel il a outrepass? ses forces! Une de ses filles est venue. - La comtesse? dit Eug?ne. Une grande brune, l'oeil vif et bien coup?, joli pied, taille souple? - Oui. - Laisse-moi seul un moment avec lui, dit Rastignac. Je vais le confesser, il me dira tout, ? moi. - Je vais aller d?ner pendant ce temps-l?. Seulement t?che de ne pas trop l'agiter; nous avons encore quelque espoir. - Sois tranquille. - Elles s'amuseront bien demain, dit le p?re Goriot ? Eug?ne quand ils furent seuls. Elles vont ? un grand bal. - Qu'avez-vous donc fait ce matin, papa, pour ?tre si souffrant ce soir qu'il vous faille rester au lit? - Rien. - Anastasie est venue? demanda Rastignac. - Oui, r?pondit le p?re Goriot. - Eh bien! ne me cachez rien. Que vous a-t-elle encore demand?? - Ah! reprit-il en rassemblant ses forces pour parler, elle ?tait bien malheureuse, allez, mon enfant! Nasie n'a pas un sou depuis l'affaire des diamants. Elle avait command?, pour ce bal, une robe lam?e qui doit lui aller comme un bijou. Sa couturi?re, une inf?me, n'a pas voulu lui faire cr?dit, et sa femme de chambre a pay? mille francs en ?-compte sur la toilette. Pauvre Nasie, en ?tre venue l?! ?a m'a d?chir? le coeur. Mais la femme de chambre, voyant ce Restaud retirer toute sa confiance ? Nasie, a eu peur de perdre son argent, et s'entend avec la couturi?re pour ne livrer la robe que si les mille francs sont rendus. Le bal est demain, la robe est pr?te, Nasie est au d?sespoir. Elle a voulu m'emprunter mes couverts pour les engager. Son mari veut qu'elle aille ? ce bal pour montrer ? tout Paris les diamants qu'on pr?tend vendus par elle. Peut-elle dire ? ce monstre: " Je dois mille francs, payez-les "? Non. J'ai compris ?a, moi. Sa soeur Delphine ira l? dans une toilette superbe. Anastasie ne doit pas ?tre au-dessous de sa cadette. Et puis elle est si noy?e de larmes, ma pauvre fille! J'ai ?t? si humili? de n'avoir pas eu douze mille francs hier, que j'aurais donn? le reste de ma mis?rable vie pour racheter ce tort-l?. Voyez-vous? j'avais eu la force de tout supporter, mais mon dernier manque d'argent m'a crev? le coeur. Oh! oh! je n'en ai fait ni une ni deux, je me suis rafistol?, requinqu?; j'ai vendu pour six cents francs de couverts et de boucles, puis J'ai engag?, pour un an, mon titre de rente viag?re contre quatre cents francs une fois pay?s, au papa Gobseck. Bah! je mangerai du pain! ?a me suffisait quand j'?tais jeune, ?a peut encore aller. Au moins elle aura une belle soir?e, ma Nasie. Elle sera pimpante. J'ai le billet de mille francs l? sous mon chevet. ?a me r?chauffe d'avoir l? sous la t?te ce qui va faire plaisir ? la pauvre Nasie! Elle pourra mettre sa mauvaise Victoire ? la porte. A-t-on vu des domestiques ne pas avoir confiance dans leurs ma?tres! Demain je serai bien, Nasie vient ? dix heures. Je ne veux pas qu'elles me croient malade, elles n'iraient point au bal, elles me soigneraient. Nasie m'embrassera demain comme son enfant, ses caresses me gu?riront. Enfin, n'aurais-je pas d?pens? mille francs chez l'apothicaire? J'aime mieux les donner ? mon Gu?rit.- Tout, ? ma Nasie. Je la consolerai dans sa mis?re, au moins. ?a m'acquitte du tort de m'?tre fait du viager. Elle est au fond de l'ab?me, et moi je ne suis plus assez fort pour l'en tirer. Oh! je vais me remettre au commerce. J'irai ? Odessa pour y acheter du grain. Les bl?s valent l? trois fois moins que les n?tres ne co?tent. Si l'introduction des c?r?ales est d?fendue en nature, les braves gens qui font les lois n'ont pas song? ? prohiber les fabrications dont les bl?s sont le principe. H?, h?! ... j'ai trouv? cela, moi, ce matin! Il y a de beaux coups ? faire dans les amidons. Il est fou, se dit Eug?ne en regardant le vieillard. Allons, restez en repos, ne parlez pas... Eug?ne descendit pour d?ner quand Bianchon remonta. Puis tous deux pass?rent la nuit ? garder le malade ? tour de r?le, en s'occupant, l'un ? lire ses livres de m?decine, l'autre ? ?crire ? sa m?re et ? ses soeurs. Le lendemain, les sympt?mes qui se d?clar?rent chez le malade furent, suivant Bianchon, d'un favorable augure; mais ils exig?rent des soins continuels dont les deux ?tudiants ?taient seuls capables, et dans le r?cit desquels il est impossible de compromettre la pudibonde phras?ologie de l'?poque. Les sangsues mises sur le corps appauvri du bonhomme furent accompagn?es de cataplasmes, de bains de pied, de manoeuvres m?dicales pour lesquelles il fallait d'ailleurs la force et le d?vouement des deux jeunes gens. Madame de Restaud ne vint pas; elle envoya chercher sa somme par un commissionnaire. - Je croyais qu'elle serait venue elle m?me. Mais ce n'est pas un mal, elle se serait inqui?t?e, dit le p?re en paraissant heureux de cette circonstance. A sept heures du soir, Th?r?se vint apporter une lettre de Delphine. " Que faites-vous donc, mon ami? A peine aim?e, serais-je d?j? n?glig?e? Vous m'avez montr?, dans ces confidences vers?es de coeur ? coeur, une trop belle ?me pour n'?tre pas de ceux qui restent toujours fid?les en voyant combien les sentiments ont de nuances. Comme vous l'avez dit en ?coutant la pri?re de Mos?: "Pour les uns c'est une m?me note, pour les autres c'est l'infini de la musique!" Songez que je vous attends ce soir pour aller au bal de madame de Beaus?ant. D?cid?ment le contrat de monsieur d'Ajuda a ?t? sign? ce matin ? la cour, et la pauvre vicomtesse ne l'a su qu'? deux heures. Tout Paris va se porter chez elle, comme le peuple encombre la Gr?ve quand il doit y avoir une ex?cution. N'est-ce pas horrible d'aller voir si cette femme cachera sa douleur, si elle saura bien mourir? je n'irais certes pas, mon ami, si j'avais ?t? d?j? chez elle; mais elle ne recevra plus sans doute, et tous les efforts que j'ai faits seraient superflus. Ma situation est bien diff?rente de celle des autres. D'ailleurs, j'y vais pour vous aussi. Je vous attends. Si vous n'?tiez pas pr?s de moi dans deux heures, je ne sais si je vous pardonnerais cette f?lonie. Rastignac prit une plume et r?pondit ainsi: J'attends un m?decin pour savoir si votre p?re doit vivre encore. Il est mourant. J'irai vous porter l'arr?t, et j'ai peur que ce ne soit un arr?t de mort. Vous verrez si vous pouvez aller au bal. Mille tendresses. " Le m?decin vint ? huit heures et demie, et, sans donner un avis favorable, il ne pensa pas que la mort d?t ?tre imminente. Il annon?a des mieux et des rechutes alternatives d'o? d?pendraient la vie et la raison du bonhomme. - Il vaudrait mieux qu'il mour?t promptement, fut le dernier mot du docteur. Eug?ne confia le p?re Goriot aux soins de Bianchon, et partit pour aller porter ? madame de Nucingen les tristes nouvelles qui, dans son esprit encore imbu des devoirs de famille, devaient suspendre toute joie. - Dites-lui qu'elle s'amuse tout de m?me, lui cria le p?re Goriot qui paraissait assoupi, mais qui se dressa sur son s?ant au moment o? Rastignac sortit. Le jeune homme se pr?senta navr? de douleur ? Delphine, et la trouva coiff?e, chauss?e, n'ayant plus que sa robe de bal ? mettre. Mais, semblables aux coups de pinceau par lesquels les peintres ach?vent leurs tableaux, les derniers appr?ts voulaient plus de temps que n'en demandait le fond m?me de la toile. - Eh quoi, vous n'?tes pas habill?? dit-elle. - Mais, madame, votre p?re... - Encore mon p?re, s'?cria-t-elle en l'interrompant. Mais vous ne m'apprendrez pas ce que je dois ? mon p?re. Je connais mon p?re depuis longtemps. Pas un mot, Eug?ne. Je ne vous ?couterai que quand vous aurez fait votre toilette. Th?r?se a tout pr?par? chez vous; ma voiture est pr?te, prenez-l? revenez. Nous causerons de mon p?re en allant au bal. Il faut partir de bonne heure; si nous sommes pris dans la file des voitures, nous serons bien heureux de faire notre entr?e ? onze heures. - Madame! - Allez! pas un mot, dit-elle courant dans son boudoir pour y prendre un collier. - Mais allez donc, monsieur Eug?ne, vous t?cherez madame, dit Th?r?se en poussant le jeune homme ?pouvant? de cet ?l?gant parricide. Il alla s'habiller en faisant les plus tristes, les plus d?courageantes r?flexions. Il voyait le monde comme un oc?an de boue dans lequel un homme se plongeait jusqu'au cou, s'il y trempait le pied.- Il ne s'y commet que des crimes mesquins! se dit-il. Vautrin est plus grand. Il avait vu les trois grandes expressions de la soci?t?: l'ob?issance, la Lutte et la R?volte; la Famille, le Monde et Vautrin. Et il n'osait prendre parti. L'Ob?issance ?tait ennuyeuse, la R?volte impossible, et la Lutte incertaine. Sa pens?e le reporta au sein de sa famille. Il se souvint des pures ?motions de cette vie calme, il se rappela les jours pass?s au milieu des ?tres dont il ?tait ch?ri. En se conformant aux lois naturelles du foyer domestique, ces ch?res cr?atures y trouvaient un bonheur plein, continu, sans angoisses. Malgr? ces bonnes pens?es, il ne se sentit pas le courage de venir confesser la foi des ?mes pures ? Delphine, en lui ordonnant la Vertu au nom de l'Amour. D?j? son ?ducation commenc?e avait port? ses fruits. Il aimait ?go?stement d?j?. Son tact lui avait permis de reconna?tre la nature du coeur de Delphine. Il pressentait qu'elle ?tait capable de marcher sur le corps de son p?re pour aller au bal, et il n'avait ni la force de jouer le r?le d'un raisonneur, ni le courage de lui d?plaire, ni la vertu de la quitter. " Elle ne me pardonnerait jamais d'avoir eu raison contre elle dans cette circonstance ", se dit-il. Puis il commenta les paroles des m?decins, il se plut ? penser que le p?re Goriot n'?tait pas aussi dangereusement malade qu'il le croyait; enfin, il entassa des raisonnements assassins pour justifier Delphine. Elle ne connaissait pas l'?tat dans lequel ?tait son p?re. Le bonhomme lui-m?me la renverrait au bal, si elle l'allait voir. Souvent la loi sociale implacable dans sa formule, condamne l? o? le crime apparent est excus? par les innombrables modifications qu'introduisent au sein des familles la diff?rence des caract?res, la diversit? des int?r?ts et des situations. Eug?ne voulait se tromper lui-m?me, il ?tait pr?t ? faire ? sa ma?tresse le sacrifice de sa conscience. Depuis deux jours, tout ?tait chang? dans sa vie. La femme y avait jet? ses d?sordres, elle avait fait p?lir la famille, elle avait tout confisqu? ? son profit. Rastignac et Delphine s'?taient rencontr?s dans les conditions voulues pour ?prouver l'un par l'autre les plus vives jouissances. Leur passion bien pr?par?e avait grandi par ce qui tue les passions, par la jouissance. En poss?dant cette femme, Eug?ne s'aper?ut que jusqu'alors il ne l'avait que d?sir?e, il ne l'aima qu'au lendemain du bonheur: l'amour n'est peut-?tre que la reconnaissance du plaisir. Inf?me ou sublime, il adorait cette femme pour les volupt?s qu'il lui avait apport?es en dot, et pour toutes celles qu'il en avait re?ues; de m?me que Delphine aimait Rastignac autant que Tantale aurait aim? l'ange qui serait venu satisfaire sa faim, ou ?tancher la soif de son gosier dess?ch?. - Eh bien! comment va mon p?re? lui dit madame de Nucingen quand il fut de retour et en costume de bal. - Extr?mement mal, r?pondit-il, si vous voulez me donner une preuve de votre affection, nous courrons le voir. - Eh bien, oui, dit-elle, mais apr?s le bal. Mon bon Eug?ne, sois gentil, ne me fais pas de morale, viens. Ils partirent. Eug?ne resta silencieux pendant une partie du chemin. - Qu'avez-vous donc? dit-elle. - J'entends le r?le de votre p?re, r?pondit-il avec l'accent de la f?cherie. Et il se mit ? raconter avec la chaleureuse ?loquence du jeune ?ge la f?roce action ? laquelle madame de Restaud avait ?t? pouss?e par la vanit?, la crise mortelle que le dernier d?vouement du p?re avait d?termin?e, et ce que co?terait la robe lam?e d'Anastasie. Delphine pleurait. - Je vais ?tre laide, pensa-t-elle. Ses larmes se s?ch?rent. J'irai garder mon p?re, je ne quitterai pas son chevet, reprit-elle. - Ah! te voil? comme je te voulais, s'?cria Rastignac. Les lanternes de cinq cents voitures ?clairaient les abords de l'h?tel de Beaus?ant. De chaque c?t? de la porte illumin?e piaffait un gendarme. Le grand monde affluait si abondamment, et chacun mettait tant d'empressement ? voir cette grande femme au moment de sa chute, que les appartements, situ?s au rez-de-chauss?e de l'h?tel, ?taient d?j? pleins quand madame de Nucingen et Rastignac s'y pr?sent?rent. Depuis le moment o? toute la cour se rua chez la grande Mademoiselle ? qui Louis XIV arrachait son amant, nul d?sastre de coeur ne fut plus ?clatant que ne l'?tait celui de madame de Beaus?ant. En cette circonstance, la derni?re fille de la quasi royale maison de Bourgogne se montra sup?rieure ? son mal, et domina jusqu'? son dernier moment le monde dont elle n'avait accept? les vanit?s que pour les faire servir au triomphe de sa passion. Les plus belles femmes de Paris animaient les salons de leurs toilettes et de leurs sourires. Les hommes les plus distingu?s de la cour, les ambassadeurs, les ministres, les gens illustr?s en tout genre, chamarr?s de croix, de plaques, de cordons multicolores, se pressaient autour de la vicomtesse. L'orchestre faisait r?sonner les motifs de sa musique sous les lambris dor?s de ce palais, d?sert pour sa reine. Madame de Beaus?ant se tenait debout devant son premier salon pour recevoir ses pr?tendus amis. V?tue de blanc, sans aucun ornement dans ses cheveux simplement natt?s, elle semblait calme, et n'affichait ni douleur, ni fiert?, ni fausse joie. Personne ne pouvait lire dans son ?me. Vous eussiez dit d'une Niob? de marbre. Son sourire ? ses intimes amis fut parfois railleur; mais elle parut ? tous semblable ? elle-m?me, et se montra si bien ce qu'elle ?tait quand le bonheur la parait de ses rayons, que les plus insensibles l'admir?rent, comme les jeunes Romaines applaudissaient le gladiateur qui savait sourire en expirant. Le monde semblait s'?tre par? pour faire ses adieux ? l'une de ses souveraines. - Je tremblais que vous ne vinssiez pas, dit-elle ? Rastignac. - Madame, r?pondit-il d'une voix ?mue en prenant ce mot pour un reproche, je suis venu pour rester le dernier. - Bien, dit-elle en lui prenant la main. Vous ?tes peut-?tre ici le seul auquel je puisse me fier. Mon ami, aimez une femme que vous puissiez aimer toujours. N'en abandonnez aucune. Elle prit le bras de Rastignac et le mena sur un canap?, dans le salon o? l'on jouait. - Allez, lui dit-elle, chez le marquis. Jacques, mon valet de chambre, vous y conduira et vous remettra une lettre pour lui. Je lui demande ma correspondance. Il vous la remettra tout enti?re, j'aime ? le croire. Si vous avez mes lettres, montez dans ma chambre. On me pr?viendra. Elle se leva pour aller au-devant de la duchesse de Langeais, sa meilleure amie, qui venait aussi. Rastignac partit, fit demander le marquis d'Ajuda ? l'h?tel de Rochefide, o? il devait passer la soir?e, et o? il le trouva. Le marquis l'emmena chez lui, remit une bo?te ? l'?tudiant, et lui dit: " Elles y sont toutes. " Il parut vouloir parler ? Eug?ne, soit pour le questionner sur les ?v?nements du bal et sur la vicomtesse, soit pour lui avouer que d?j? peut-?tre il ?tait au d?sespoir de son mariage, comme il le fut plus tard; mais un ?clair d'orgueil brilla dans ses yeux, et il eut le d?plorable courage de garder le secret sur ses plus nobles sentiments. " Ne lui dites rien de moi, mon cher Eug?ne. " Il pressa la main de Rastignac par un mouvement affectueusement triste, et lui fit signe de partir. Eug?ne revint ? l'h?tel de Beaus?ant, et fut introduit dans la chambre de la vicomtesse, o? il vit les appr?ts d'un d?part. Il s'assit aupr?s du feu, regarda la cassette en c?dre, et tomba dans une profonde m?lancolie. Pour lui, madame de Beaus?ant avait les proportions des d?esses de l'Iliade. - Ah! mon ami, dit la vicomtesse en entrant et appuyant sa main sur l'?paule de Rastignac. Il aper?ut sa cousine en pleurs, les yeux lev?s, une main tremblante, l'autre lev?e. Elle prit tout ? coup la bo?te, la pla?a dans le feu et la vit br?ler. - Ils dansent! ils sont venus tous bien exactement, tandis que la mort viendra tard. Chut! mon ami, dit-elle en mettant un doigt sur la bouche de Rastignac pr?t ? parler. Je ne verrai plus jamais ni Paris ni le monde. A cinq heures du matin, je vais partir pour aller m'ensevelir au fond de la Normandie. Depuis trois heures apr?s midi, j'ai ?t? oblig?e de faire mes pr?paratifs, signer des actes, voir ? des affaires; je ne pouvais envoyer personne chez... Elle s'arr?ta. Il ?tait s?r qu'on le trouverait chez... Elle s'arr?ta encore, accabl?e de douleur. En ces moments tout est souffrance, et certains mots sont impossibles ? prononcer.- Enfin, reprit-elle, je comptais sur vous ce soir pour ce dernier service. Je voudrais vous donner un gage de mon amiti?. je penserai souvent ? vous, qui m'avez paru bon et noble, jeune et candide au milieu de ce monde o? ces qualit?s sont si rares. Je souhaite que vous songiez quelquefois ? moi. Tenez, dit-elle en jetant les yeux autour d'elle, voici le coffret o? je mettais mes gants. Toutes les fois que j'en ai pris avant d'aller au bal ou au spectacle, je me sentais belle, parce que j'?tais heureuse, et je n'y touchais que pour y laisser quelque pens?e gracieuse: il y a beaucoup de moi l?-dedans, il y a toute une madame de Beaus?ant qui n'est plus. Acceptez-le. J'aurai soin qu'on le porte chez vous, rue d'Artois. Madame de Nucingen est fort bien ce soir, aimez-la bien. Si nous ne nous voyons plus, mon ami, soyez s?r que je ferai des voeux pour vous, qui avez ?t? bon pour moi. Descendons, je ne veux pas leur laisser croire que je pleure. J'ai l'?ternit? devant moi, j'y serai seule, et personne ne m'y demandera compte de mes larmes. Encore un regard ? cette chambre. Elle s'arr?ta. Puis, apr?s s'?tre un moment cach? les yeux avec sa main, elle se les essuya, les baigna d'eau fra?che, et prit le bras de l'?tudiant.- Marchons! dit-elle. Rastignac n'avait pas encore senti d'?motion aussi violente que fut le contact de cette douleur si noblement contenue. En rentrant dans le bal, Eug?ne en fit le tour avec madame de Beaus?ant, derni?re et d?licate attention de cette gracieuse femme. Bient?t il aper?ut les deux soeurs, madame de Restaud et madame de Nucingen. La comtesse ?tait magnifique avec tous ses diamants ?tal?s, qui, pour elle, ?taient br?lants sans doute, elle les portait pour la derni?re fois. Quelque puissants que fussent son orgueil et son amour, elle ne soutenait pas bien les regards de son mari. Ce spectacle n'?tait pas de nature ? rendre les pens?es de Rastignac moins tristes. Il revit alors, sous les diamants des deux soeurs, le grabat sur lequel gisait le p?re Goriot. Son attitude m?lancolique ayant tromp? la vicomtesse, elle lui retira son bras. - Allez! je ne veux pas vous co?ter un plaisir, dit-elle. Eug?ne fut bient?t r?clam? par Delphine, heureuse de l'effet qu'elle produisait, et jalouse de mettre aux pieds de l'?tudiant les hommages qu'elle recueillait dans ce monde, o? elle esp?rait ?tre adopt?e. - Comment trouvez-vous Nasie? lui dit-elle. - Elle a, dit Rastignac, escompt? jusqu'? la mort de son p?re. Vers quatre heures du matin, la foule des salons commen?ait ? s'?claircir. Bient?t la musique ne se fit plus entendre. La duchesse de Langeais et Rastignac se trouv?rent seuls dans le grand salon. La vicomtesse, croyant n'y rencontrer que l'?tudiant, y vint apr?s avoir dit adieu ? monsieur de Beaus?ant, qui s'alla coucher en lui r?p?tant: " Vous avez tort, ma ch?re, d'aller vous enfermer ? votre ?ge! Restez donc avec nous. " En voyant la duchesse, madame de Beaus?ant ne put retenir une exclamation. Je vous ai devin?e, Clara, dit madame de Langeais. Vous partez pour ne plus revenir; mais vous ne partirez pas sans m'avoir entendue et sans que nous nous soyons comprises. Elle prit son amie par le bras, l'emmena dans le salon voisin, et l?, la regardant avec des larmes dans les yeux, elle la serra dans ses bras et la baisa sur les joues. - Je ne veux pas vous quitter froidement, ma ch?re, ce serait un remords trop lourd. Vous pouvez compter sur moi comme sur vous-m?me. Vous avez ?t? grande ce soir, je me suis sentie digne de vous, et veux vous le prouver. J'ai eu des torts envers vous, je n'ai pas toujours ?t? bien, pardonnez-moi, ma ch?re: je d?savoue tout ce qui a pu vous blesser, je voudrais reprendre mes paroles. Une m?me douleur a r?uni nos ?mes, et je ne sais qui de nous sera la plus malheureuse. Monsieur de Montriveau n'?tait pas ici ce soir, comprenez-vous? Qui vous a vue pendant ce bal, Clara, ne vous oubliera jamais. Moi, je tente un dernier effort. Si j'?choue, j'irai dans un couvent! O? allez-vous, vous? - En Normandie, ? Courcelles, aimer, prier, jusqu'au jour o? Dieu me retirera de ce monde. - Venez, monsieur de Rastignac, dit la vicomtesse d'une voix ?mue, en pensant que ce jeune homme attendait. L'?tudiant plia le genou, prit la main de sa cousine et la baisa.- Antoinette, adieu! reprit madame de Beaus?ant, soyez heureuse. Quant ? vous, vous l'?tes, vous ?tes jeune, vous pouvez croire ? quelque chose, dit-elle ? l'?tudiant. A mon d?part de ce monde, j'aurai eu, comme quelques mourants privil?gi?s, de religieuses, de sinc?res ?motions autour de moi! Rastignac s'en alla vers cinq heures, apr?s avoir vu madame de Beaus?ant dans sa berline de voyage, apr?s avoir re?u son dernier adieu mouill? de larmes qui prouvaient que les personnes les plus ?lev?es ne sont pas mises hors de la loi du coeur et ne vivent pas sans chagrins, comme quelques courtisans du peuple voudraient le lui faire croire. Eug?ne revint ? pied vers la Maison-Vauquer, par un temps humide et froid. Son ?ducation s'achevait. - Nous ne sauverons pas le pauvre p?re Goriot, lui dit Bianchon quand Rastignac entra chez son voisin. - Mon ami, lui dit Eug?ne apr?s avoir regard? le vieillard endormi, va, poursuis la destin?e modeste ? laquelle tu bornes tes d?sirs. Moi, je suis en enfer, et il faut que j'y reste. Quelque mal que l'on te dise du monde, crois-le! il n'y a pas de Juv?nal qui puisse en peindre l'horreur couverte d'or et de pierreries. Le lendemain, Rastignac fut ?veill? sur les deux heures apr?s midi par Bianchon, qui, forc? de sortir, le pria de garder le p?re Goriot, dont l'?tat avait fort empir? pendant la matin?e. - Le bonhomme n'a pas deux jours, n'a peut-?tre pas six heures ? vivre, dit l'?l?ve en m?decine, et cependant nous ne pouvons pas cesser de combattre le mal. Il va falloir lui donner des soins co?teux. Nous serons bien ses gardes-malades; mais je n'ai pas le sou, moi. J'ai retourn? ses poches, fouill? ses armoires: z?ro au quotient. Je l'ai questionn? dans un moment o? il avait sa t?te, il m'a dit ne pas avoir un liard ? lui. Qu'as-tu, toi? - Il me reste vingt francs, r?pondit Rastignac, mais j'irai les jouer, je gagnerai. - Si tu perds? - Je demanderai de l'argent ? ses gendres et ? ses filles. - Et s'ils ne t'en donnent pas reprit Bianchon. Le plus press? dans ce moment n'est pas de trouver de l'argent, il faut envelopper le bonhomme d'un sinapisme bouillant depuis les pieds jusqu'? la moiti? des cuisses. S'il crie, il y aura de la ressource. Tu sais comment cela s'arrange. D'ailleurs, Christophe t'aidera. Moi, je passerai chez l'apothicaire r?pondre de tous les m?dicaments que nous y prendrons. Il est malheureux que le pauvre homme n'ait pas ?t? transportable ? notre hospice, il y aurait ?t? mieux. Allons, viens que je t'installe, et ne le quitte pas que je ne sois revenu. Les deux jeunes gens entr?rent dans la chambre o? gisait le vieillard. Eug?ne fut effray? du changement de cette face convuls?e, blanche et profond?ment d?bile. - Eh bien, papa? lui dit-il en se penchant sur le grabat. Goriot leva sur Eug?ne des yeux ternes et le regarda fort attentivement sans le reconna?tre. L'?tudiant ne soutint pas ce spectacle, des larmes humect?rent ses yeux. - Bianchon, ne faudrait-il pas des rideaux aux fen?tres? - Non. Les circonstances atmosph?riques ne l'affectent plus. Ce serait trop heureux s'il avait chaud ou froid. N?anmoins il nous faut du feu pour faire les tisanes et pr?parer bien des choses. Je t'enverrai des Palourdes qui nous serviront jusqu'? ce que nous ayons du bois. Hier et cette nuit, j'ai br?l? le tien et toutes les mottes du pauvre homme. Il faisait humide, l'eau d?gouttait des murs. A peine ai-je pu s?cher la chambre. Christophe l'a balay?e, c'est vraiment une ?curie. J'y ai br?l? du geni?vre, ?a puait trop. - Mon Dieu! dit Rastignac, mais ses filles! - Tiens, s'il demande ? boire, tu lui donneras de ceci, dit l'interne en montrant ? Rastignac un grand pot blanc. Si tu l'entends se plaindre et que le ventre soit chaud et dur, tu te feras aider par Christophe pour lui administrer... tu sais. S'il avait, par hasard, une grande exaltation, s'il parlait beaucoup, s'il avait enfin un petit brin de d?mence, laisse-le aller. Ce ne sera pas un mauvais signe. Mais envoie Christophe ? l'hospice Cochin. Notre m?decin, mon camarade ou moi, nous viendrions lui appliquer des moxas. Nous avons fait ce matin, pendant que tu dormais, une grande consultation avec un ?l?ve du docteur Gall, avec un m?decin en chef de l'H?tel-Dieu et le n?tre. Ces messieurs ont cru reconna?tre de curieux sympt?mes, et nous allons suivre les progr?s de la maladie, afin de nous ?clairer sur plusieurs points scientifiques assez importants. Un de ces messieurs pr?tend que la pression du s?rum, si elle portait plus sur un organe que sur un autre, pourrait d?velopper des faits particuliers. Ecoute-le donc bien, au cas o? il parlerait, afin de constater ? quel genre d'id?es appartiendraient ses discours: si c'est des effets de m?moire, de p?n?tration, de jugement s'il s'occupe de mat?rialit?s, ou de sentiments; s'il calcule, s'il revient sur le pass?; enfin sois en ?tat de nous faire un rapport exact. Il est possible que l'invasion ait lieu en bloc, il mourra imb?cile comme il l'est en ce moment. Tout est bien bizarre dans ces sortes de maladie! Si la bombe crevait par ici, dit Bianchon en montrant l'occiput du malade, il y a des exemples de ph?nom?nes singuliers: le cerveau recouvre quelques-unes de ses facult?s, et la mort est plus lente ? se d?clarer. Les s?rosit?s peuvent se d?tourner du cerveau, prendre ces routes dont on ne conna?t le cours que par l'autopsie. Il y a aux Incurables un vieillard h?b?t? chez qui l'?panchement a suivi la colonne vert?brale; il souffre horriblement, mais il vit. - Se sont-elles bien amus?es? dit le p?re Goriot, qui reconnut Eug?ne. - Oh! il ne pense qu'? ses filles, dit Bianchon. Il m'a dit plus de cent fois cette nuit: " Elles dansent! elle a sa robe. " Il les appelait par leurs noms. Il me faisait pleurer, diable m'emporte! avec ses intonations: " Delphine! ma petite Delphine! Nasie! " Ma parole d'honneur, dit l'?l?ve en m?decine, c'?tait ? fondre en larmes. - Delphine, dit le vieillard, elle est l?, n'est-ce pas? je le savais bien. Et ses yeux recouvr?rent une activit? folle pour regarder les murs et la porte. - Je descends dire ? Sylvie de pr?parer les sinapismes, cria Bianchon, le moment est favorable. Rastignac resta seul pr?s du vieillard, assis au pied du lit, les yeux fix?s sur cette t?te effrayante et douloureuse ? voir. - Madame de Beaus?ant s'enfuit, celui-ci se meurt, dit-il. Les belles ?mes ne peuvent pas rester longtemps en ce monde. Comment les grands sentiments s'allieraient-ils, en effet, ? une soci?t? mesquine, petite, superficielle? Les images de la f?te ? laquelle il avait assist? se repr?sent?rent ? son souvenir et contrast?rent avec le spectacle de ce lit de mort. Bianchon reparut soudain. - Dis donc, Eug?ne, je viens de voir notre m?decin en chef, et je suis revenu toujours courant. S'il se manifeste des sympt?mes de raison, s'il parle, couche-le sur un long sinapisme, de mani?re ? l'envelopper de moutarde depuis la nuque jusqu'? la chute des reins, et fais-nous appeler. - Cher Bianchon, dit Eug?ne. - Oh! il s'agit d'un fait scientifique, reprit l'?l?ve en m?decine avec toute l'ardeur d'un n?ophyte. - Allons, dit Eug?ne, je serai donc le seul ? soigner ce pauvre vieillard par affection. - Si tu m'avais vu ce matin, tu ne dirais pas cela, reprit Bianchon sans s'offenser du propos. Les m?decins qui ont exerc? ne voient que la maladie; moi, je vois encore le malade, mon cher gar?on. Il s'en alla, laissant Eug?ne seul avec le vieillard, et dans l'appr?hension d'une crise qui ne tarda pas ? se d?clarer. - Ah! c'est vous, mon cher enfant, dit le p?re Goriot en reconnaissant Eug?ne. - Allez-vous mieux? demanda l'?tudiant en lui prenant la main. - Oui, j'avais la t?te serr?e comme dans un ?tau, mais elle se d?gage. Avez-vous vu mes filles? Elles vont venir bient?t, elles accourront aussit?t qu'elles me sauront malade, elles m'ont tant soign? rue de la Jussienne! Mon Dieu! je voudrais que ma chambre f?t propre pour les recevoir. Il y a un jeune homme qui m'a br?l? toutes mes mottes. - J'entends Christophe, lui dit Eug?ne, il vous monte du bois que ce jeune homme vous envoie. - Bon! mais comment payer le bois? je n'ai pas un sou, mon enfant. J'ai tout donn?, tout. Je suis ? la charit?. La robe lam?e ?tait-elle belle au moins? (Ah! je souffre!) Merci, Christophe. Dieu vous r?compensera, mon gar?on; moi, je n'ai plus rien. - Je te payerai bien, toi et Sylvie, dit Eug?ne ? l'oreille du gar?on. - Mes filles vous ont dit qu'elles allaient venir, n'est-ce pas, Christophe? Vas-y encore, je te donnerai cent sous. Dis-leur que je ne me sens pas bien, que je voudrais les embrasser, les voir encore une fois avant de mourir. Dis-leur cela, mais sans trop les effrayer. Christophe partit sur un signe de Rastignac. - Elles vont venir, reprit le vieillard. Je les connais. Cette bonne Delphine, si je meurs, quel chagrin je lui causerai! Nasie aussi. je ne voudrais pas mourir, pour ne pas les faire pleurer. Mourir, mon bon Eug?ne, c'est ne plus les voir. L? o? l'on s'en va, je m'ennuierai bien. Pour un p?re, l'enfer c'est d'?tre sans enfants, et j'ai d?j? fait mon apprentissage depuis qu'elles sont mari?es. Mon paradis ?tait rue de la jussienne. Dites donc, si je vais en paradis je pourrai revenir sur terre en esprit autour d'elles. J'ai entendu dire de ces choses-l?. Sont-elles vraies? je crois les voir en ce moment telles qu'elles ?taient rue de la jussienne. Elles descendaient le matin. Bonjour, papa, disaient-elles. Je les prenais sur mes genoux, je leur faisais mille agaceries, des niches. Elles me caressaient gentiment. Nous d?jeunions tous les matins ensemble, nous d?nions, enfin j'?tais p?re, je jouissais de mes enfants. Quand elles ?taient rue de la jussienne, elles ne raisonnaient pas, elles ne savaient rien du monde, elles m'aimaient bien. Mon Dieu! pourquoi ne sont-elles pas toujours rest?es petites? (Oh! je souffre, la t?te me tire.) Ah! ah! pardon, mes enfants! je souffre horriblement, et il faut que ce soit de la vraie douleur, vous m'avez rendu bien dur au mal. Mon Dieu! si j'avais seulement leurs mains dans les miennes, je ne sentirais point mon mal. Croyez-vous qu'elles viennent? Christophe est si b?te! J'aurais d? y aller moi-m?me. Il va les voir, lui. Mais vous avez ?t? hier au bal. Dites-moi donc comment elles ?taient? Elles ne savaient rien de ma maladie, n'est-ce pas? Elles n'auraient pas dans?, pauvres petites! Oh! je ne veux plus ?tre malade. Elles ont encore trop besoin de moi. Leurs fortunes sont compromises. Et ? quels maris sont-elles livr?es! Gu?rissez-moi, gu?rissez-moi! (Oh! que je souffre! Ah! ah! ah!) Voyez-vous, il faut me gu?rir, parce qu'il leur faut de l'argent, et je sais o? aller en gagner. J'irai faire de l'amidon en aiguilles ? Odessa. Je suis un malin, je gagnerai des millions. (Oh! je souffre trop!) Goriot garda le silence pendant un moment, en paraissant faire tous ses efforts pour rassembler ses forces afin de supporter la douleur. - Si elles ?taient l?, je ne me plaindrais pas, dit-il. Pourquoi donc me plaindre? Un l?ger assoupissement survint et dura longtemps. Christophe revint. Rastignac, qui croyait le p?re Goriot endormi, laissa le gar?on lui rendre compte ? haute voix de sa mission. - Monsieur, dit-il, je suis d'abord all? chez madame la comtesse, ? laquelle il m'a ?t? impossible de parler, elle ?tait dans de grandes affaires avec son mari. Comme j'insistais, monsieur de Restaud est venu lui-m?me, et m'a dit comme ?a: " Monsieur Goriot se meurt, eh bien! c'est ce qu'il a de mieux ? faire. J'ai besoin de madame de Restaud pour terminer des affaires importantes, elle ira quand tout sera fini. " Il avait l'air en col?re, ce monsieur-l?. J'allais sortir, lorsque madame est entr?e dans l'antichambre par une porte que je ne voyais pas, et m'a dit: " Christophe, dis ? mon p?re que je suis en discussion avec mon mari, je ne puis pas le quitter; il s'agit de la vie ou de la mort de mes enfants, mais aussit?t que tout sera fini, j'irai. " Quant ? madame la baronne, autre histoire! je ne l'ai point vue, et je n'ai pas pu lui parler. " Ah! me dit la femme de chambre madame est rentr?e du bal ? cinq heures un quart, elle dort, si je l'?veille avant midi, elle me grondera. Je lui dirai que son p?re va plus mal quand elle me sonnera. Pour une mauvaise nouvelle, il est toujours temps de la lui dire. " J'ai eu beau prier! Ah ouin! J'ai demand? ? parler ? monsieur le baron, il ?tait sorti. Aucune de ses filles ne viendrait! s'?cria Rastignac. Je vais ?crire ? toutes deux. - Aucune, r?pondit le vieillard en se dressant sur son s?ant. Elles ont des affaires, elles dorment, elles ne viendront pas. Je le savais. Il faut mourir pour savoir ce que c'est que des enfants. Ah! mon ami, ne vous mariez pas, n'ayez pas d'enfants! Vous leur donnez la vie, ils vous donnent la mort. Vous les faites entrer dans le monde, ils vous en chassent. Non, elles ne viendront pas! je sais cela depuis dix ans. Je me le disais quelquefois, mais je n'osais pas y croire. Une larme roula dans chacun de ses yeux, sur la bordure rouge, sans en tomber. - Ah! si j'?tais riche, si j'avais gard? ma fortune, si je ne la leur avais pas donn?e, elles seraient l?, elles me l?cheraient les joues de leurs baisers! je demeurerais dans un h?tel, j'aurais de belles chambres, des domestiques, du feu ? moi; et elles seraient tout en larmes, avec leurs maris, leurs enfants. J'aurais tout cela. Mais rien. L'argent donne tout, m?me des filles. Oh! mon argent, o? est-il? Si j'avais des tr?sors ? laisser, elles me panseraient, elles me soigneraient; je les entendrais; je les verrais. Ah! mon cher enfant, mon seul enfant, j'aime mieux mon abandon et ma mis?re! Au moins, quand un malheureux est aim?, il est bien s?r qu'on l'aime. Non, je voudrais ?tre riche, je les verrais. Ma foi, qui sait? Elles ont toutes les deux des coeurs de roche. J'avais trop d'amour pour elles pour qu'elles en eussent pour moi. Un p?re doit ?tre toujours riche, il doit tenir ses enfants en bride comme des chevaux sournois. Et j'?tais ? genoux devant elles. Les mis?rables! elles couronnent dignement leur conduite envers moi depuis dix ans. Si vous saviez comme elles ?taient aux petits soins pour moi dans les premiers temps de leur mariage! (Oh! je souffre un cruel martyre!) je venais de leur donner ? chacune pr?s de huit cent mille francs, elles ne pouvaient pas, ni leurs maris non plus, ?tre rudes avec moi. L'on me recevait: " Mon p?re, par-ci; mon cher p?re, par-l? ". Mon couvert ?tait toujours mis chez elles. Enfin je d?nais avec leurs maris, qui me traitaient avec consid?ration. J'avais l'air d'avoir encore quelque chose. Pourquoi ?a? je n'avais rien dit de mes affaires. Un homme qui donne huit cent mille francs ? ses deux filles ?tait un homme ? soigner. Et l'on ?tait aux petits soins, mais c'?tait pour mon argent. Le monde n'est pas beau. J'ai vu cela, moi! L'on me menait en voiture au spectacle, et je restais comme je voulais aux soir?es. Enfin elles se disaient mes filles, et elles m'avouaient pour leur p?re. J'ai encore ma finesse, allez, et rien ne m'est ?chapp?. Tout a ?t? ? son adresse et m'a perc? le coeur. je voyais bien que c'?tait des frimes, mais le mal ?tait sans rem?de. Je n'?tais pas chez elles aussi ? l'aise qu'? la table d'en bas. Je ne savais rien dire. Aussi quand quelques-uns de ces gens du monde demandaient ? l'oreille de mes gendres:- Qui est-ce que ce monsieur-l??- C'est le p?re aux ?cus, il est riche.- Ah, diable! disait-on, et l'on me regardait avec le respect d? aux ?cus. Mais si je les g?nais quelquefois un peu, je rachetais bien mes d?fauts! D'ailleurs, qui donc est parfait? (Ma t?te est une plaie!) je souffre en ce moment ce qu'il faut souffrir pour mourir, mon cher monsieur Eug?ne, eh bien! ce n'est rien en comparaison de la douleur que m'a caus?e le premier regard par lequel Anastasie m'a fait comprendre que je venais de dire une b?tise qui l'humiliait: son regard m'a ouvert toutes les veines. J'aurais voulu tout savoir, mais ce que j'ai bien su, c'est que j'?tais de trop sur terre. Le lendemain je suis all? chez Delphine pour me consoler, et voil? que j'y fais une b?tise qui me l'a mise en col?re. J'en suis devenu comme fou. J'ai ?t? huit jours ne sachant plus ce que je devais faire. Je n'ai pas os? les aller voir, de peur de leurs reproches. Et me voil? ? la porte de mes filles. O mon Dieu, puisque tu connais les mis?res, les souffrances que j'ai endur?es; puisque tu as compt? les coups de poignard que j'ai re?us, dans ce temps qui m'a vieilli, chang?, tu?, blanchi, pourquoi me fais-tu donc souffrir aujourd'hui? J'ai bien expi? le p?ch? de les trop aimer. Elles se sont bien veng?es de mon affection, elles m'ont tenaill? comme des bourreaux. Eh bien! les p?res sont si b?tes! je les aimais tant que j'y suis retourn? comme un joueur au jeu. Mes filles, c'?tait mon vice ? moi elles ?taient mes ma?tresses, enfin tout! Elles avaient toutes les deux besoin de quelque chose, de parures; les femmes de chambre me le disaient, et je les donnais pour ?tre bien re?u! Mais elles m'ont fait tout de m?me quelques petites le?ons sur ma mani?re d'?tre dans le monde. Oh! elles n'ont pas attendu le lendemain. Elles commen?aient ? rougir de moi. Voil? ce que c'est que de bien ?lever ses enfants. A mon ?ge je ne pouvais pourtant pas aller ? l'?cole. (Je souffre horriblement, mon Dieu! les m?decins! les m?decins! Si l'on m'ouvrait la t?te, je souffrirais moins.) Mes filles, mes filles, Anastasie, Delphine! je veux les voir. Envoyez-les chercher par la gendarmerie, de force! la justice est pour moi, tout est pour moi, la nature, le code civil. je proteste. La patrie p?rira si les p?res sont foul?s aux pieds. Cela est clair. La soci?t?, le monde roulent sur la paternit?, tout croule si les enfants n'aiment pas leurs p?res. Oh! les voir, les entendre, n'importe ce qu'elles me diront, pourvu que j'entende leur voix, ?a calmera mes douleurs, Delphine surtout. Mais dites-leur, quand elles seront l?, de ne pas me regarder froidement comme elles font. Ah! mon bon ami, monsieur Eug?ne, vous ne savez pas ce que c'est que de trouver l'or du regard chang? tout ? coup en plomb gris. Depuis le jour o? leurs yeux n'ont plus rayonn? sur moi, j'ai toujours ?t? en hiver ici; je n'ai plus eu que des chagrins ? d?vorer, et je les ai d?vor?s! J'ai v?cu pour ?tre humili?, insult?. Je les aime tant, que j'avalais tous les affronts par lesquels elles me vendaient une pauvre petite jouissance honteuse. Un p?re se cacher pour voir ses filles! je leur ai donn? ma vie, elles ne me donneront pas une heure aujourd'hui! J'ai soif, j'ai faim, le coeur me br?le, elles ne viendront pas rafra?chir mon agonie, car je meurs, je le sens. Mais elles ne savent donc pas ce que c'est que de marcher sur le cadavre de son p?re! Il y a un Dieu dans les cieux, il nous venge malgr? nous, nous autres p?res. Oh! elles viendront! Venez, mes ch?ries, venez encore me baiser, un dernier baiser, le viatique de votre p?re, qui priera Dieu pour vous, qui lui dira que vous avez ?t? de bonnes filles, qui plaidera pour vous! Apr?s tout, vous ?tes innocentes. Elles sont innocentes, mon ami! Dites-le bien ? tout le monde, qu'on ne les inqui?te pas ? mon sujet. Tout est de ma faute, je les ai habitu?es ? me fouler aux pieds. J'aimais cela, moi. Ca ne regarde personne, ni la justice humaine, ni la justice divine. Dieu serait injuste s'il les condamnait ? cause de moi. Je n'ai pas su me conduire, j'ai fait la b?tise d'abdiquer mes droits. Je me serais avili pour elles! Que voulez vous! le plus beau naturel, les meilleures ?mes auraient succomb? ? la corruption de cette facilit? paternelle. je suis un mis?rable, je suis justement puni. Moi seul ai caus? les d?sordres de mes filles, le les ai g?t?es. Elles veulent aujourd'hui le plaisir, comme elles voulaient autrefois du bonbon. Je leur ai toujours permis de satisfaire leurs fantaisies de jeunes filles. A quinze ans, elles avaient voiture! Rien ne leur a r?sist?. Moi seul suis coupable, mais coupable par amour. Leur voix m'ouvrait le coeur. Je les entends, elles viennent. Oh! oui, elles viendront. La loi veut qu'on vienne voir mourir son p?re, la loi est pour moi. Puis ?a ne co?tera qu'une course. Je la paierai. Ecrivez-leur que j'ai des millions ? leur laisser! Parole d'honneur. J'irai faire des p?tes d'Italie ? Odessa. Je connais la mani?re. Il y a, dans mon projet, des millions ? gagner. Personne n'y a pens?. ?a ne se g?tera point dans le transport comme le bl? ou comme la farine. Eh, eh, l'amidon? il y aura l? des millions! Vous ne mentirez pas, dites-leur des millions, et quand m?me elles viendraient par avarice, j'aime mieux ?tre tromp?, je les verrai. Je veux mes filles! je les ai faites! elles sont ? moi! dit-il en se dressant sur son s?ant en montrant ? Eug?ne une t?te dont les cheveux blancs ?taient ?pars et qui mena?ait par tout ce qui pouvait exprimer la menace. - Allons, lui dit Eug?ne, recouchez-vous, mon bon p?re Goriot, je vais leur ?crire. Aussit?t que Bianchon sera de retour, j'irai si elles ne viennent pas. - Si elles ne viennent pas? r?p?ta le vieillard en sanglotant. Mais je serai mort, mort dans un acc?s de rage, de rage! La rage me gagne! En ce moment, je vois ma vie enti?re. Je suis dupe! elles ne m'aiment pas, elles ne m'ont jamais aim?! cela est clair. Si elles ne sont pas venues, elles ne viendront pas. Plus elles auront tard?, moins elles se d?cideront ? me faire cette joie. Je les connais. Elles n'ont jamais rien su deviner de mes chagrins, de mes douleurs, de mes besoins, elles ne devineront pas plus ma mort elles ne sont seulement pas dans le secret de ma tendresse. Oui, je le vois, pour elles, l'habitude de m'ouvrir les entrailles a ?t? du prix ? tout ce que je faisais. Elles auraient demand? ? me crever les yeux, je leur aurais dit: " Crevez-les! " je suis trop b?te. Elles croient que tous les p?res sont comme le leur. Il faut toujours se faire valoir. Leurs enfants me vengeront. Mais c'est dans leur int?r?t de venir ici. Pr?venez-les donc qu'elles compromettent leur agonie. Elles commettent tous les crimes en un seul. Mais allez donc, dites-leur donc que, ne pas venir, c'est un parricide! Elles en ont assez commis sans ajouter celui-l?. Criez donc comme moi: " H?, Nasie! h?, Delphine! venez ? votre p?re qui a ?t? si bon pour vous et qui souffre! " Rien, personne. Mourrai-je donc comme un chien? Voil? ma r?compense, l'abandon. Ce sont des inf?mes, des sc?l?rates; je les abomine, je les maudis, je me rel?verai, la nuit, de mon cercueil pour les remaudire, car, enfin, mes amis, ai-je tort? Elles se conduisent bien mal! hein? Qu'est-ce que je dis? Ne m'avez-vous pas averti que Delphine est l?? C'est la meilleure des deux. Vous ?tes mon fils, Eug?ne, vous! aimez-la, soyez un p?re pour elle. L'autre est bien malheureuse. Et leurs fortunes! Ah, mon Dieu! J'expire, je souffre un peu trop! Coupez-moi la t?te, laissez-moi seulement le coeur. - Christophe, allez chercher Bianchon, s'?cria Eug?ne ?pouvant? du caract?re que prenaient les plaintes et les cris du vieillard, et ramenez-moi un cabriolet. - Je vais aller chercher vos filles, mon bon p?re Goriot, je vous les ram?nerai. - De force, de force! Demandez la garde, la ligne, tout! tout, dit-il en jetant ? Eug?ne un dernier regard o? brilla la raison. Dites au gouvernement, au procureur du roi, qu'on me les am?ne, je le veux! - Mais vous les avez maudites. - Qui est-ce qui a dit cela? r?pondit le vieillard stup?fait. Vous savez bien que je les aime, je les adore! je suis gu?ri si je les vois... Allez, mon bon voisin, mon cher enfant, allez, vous ?tes bon, vous; je voudrais vous remercier, mais je n'ai rien ? vous donner que les b?n?dictions d'un mourant. Ah! je voudrais au moins voir Delphine pour lui dire de m'acquitter envers vous. Si l'autre ne peut pas, amenez-moi celle-l?. Dites-lui que vous ne l'aimerez plus si elle ne veut pas venir. Elle vous aime tant qu'elle viendra. A boire, les entrailles me br?lent! Mettez-moi quelque chose sur la t?te. La main de mes filles, ?a me sauverait, je le sens... Mon Dieu! qui refera leurs fortunes si je m'en vais? je veux aller ? Odessa pour elles, ? Odessa, y faire des p?tes. - Buvez ceci, dit Eug?ne en soulevant le moribond et le prenant dans son bras gauche tandis que de l'autre il tenait une tasse pleine de tisane. - Vous devez aimer votre p?re et votre m?re, vous! dit le vieillard en serrant de ses mains d?faillantes la main d'Eug?ne. Comprenez-vous que je vais mourir sans les voir, mes filles? Avoir soif toujours, et ne jamais boire, voil? comment j'ai v?cu depuis dix ans... Mes deux gendres ont tu? mes filles. Oui, je n'ai plus eu de filles apr?s qu'elles ont ?t? mari?es. P?res, dites aux Chambres de faire une loi sur le mariage! Enfin, ne mariez pas vos filles si vous les aimez. Le gendre est un sc?l?rat qui g?te tout chez une fille, il souille tout. Plus de mariages! C'est ce qui nous enl?ve nos filles, et nous ne les avons plus quand nous mourons. Faites une loi sur la mort des p?res. C'est ?pouvantable, ceci! Vengeance! Ce sont mes gendres qui les emp?chent de venir. Tuez-les! A mort le Restaud, ? mort l'Alsacien, ils sont mes assassins! La mort ou mes filles! Ah! c'est fini, je meurs sans elles! Elles! Nasie, Fifine, allons, venez donc! Votre papa sort... - Mon bon p?re Goriot, calmez-vous, voyons, restez tranquille, ne vous agitez pas, ne pensez pas. - Ne pas les voir, voil? l'agonie! - Vous allez les voir. - Vrai! cria le vieillard ?gar?. Oh! les voir! je vais les voir, entendre leur voix. Je mourrai heureux. Eh bien! oui, je ne demande plus ? vivre, je n'y tenais plus, les peines allaient croissant. Mais les voir, toucher leurs robes, ah! rien que leurs robes, c'est bien peu; mais que je sente quelque chose d'elles! Faites-moi prendre les cheveux... veux... Il tomba la t?te sur l'oreiller comme s'il recevait un coup de massue. Ses mains s'agit?rent sur la couverture comme pour prendre les cheveux de ses filles. - je les b?nis, dit-il en faisant un effort, b?nis. Il s'affaissa tout ? coup. En ce moment Bianchon entra. - J'ai rencontr? Christophe, dit-il, il va t'amener une voiture. Puis il regarda le malade, lui souleva de force les paupi?res, et les deux ?tudiants lui virent un oeil sans chaleur et terne.- Il n'en reviendra pas, dit Bianchon, je ne crois pas. Il prit le pouls, le t?ta, mit la main sur le coeur du bonhomme. - La machine va toujours mais, dans sa position, c'est un malheur, il vaudrait mieux qu'il mour?t! - Ma foi, oui, dit Rastignac. - Qu'as-tu donc? tu es p?le comme la mort. - Mon ami, je viens d'entendre des cris et des plaintes. Il y a un Dieu! Oh! oui! il y a un Dieu, et il nous a fait un monde meilleur, ou notre terre est un non-sens. Si ce n'avait pas ?t? si tragique, je fondrais en larmes, mais j'ai le coeur et l'estomac horriblement serr?s. - Dis donc, il va falloir bien des choses; o? prendre de l'argent? Rastignac tira sa montre. - Tiens, mets-la vite en gage. Je ne veux pas m'arr?ter en route, car j'ai peur de perdre une minute, et j'attends Christophe. je n'ai pas un liard, il faudra payer mon cocher au retour. Rastignac se pr?cipita dans l'escalier, et partit pour aller rue du Helder chez madame de Restaud. Pendant le chemin, son imagination, frapp?e de l'horrible spectacle dont il avait ?t? t?moin, ?chauffa son indignation. Quand il arriva dans l'antichambre et qu'il demanda madame de Restaud, on lui r?pondit qu'elle n'?tait pas visible. - Mais, dit-il au valet de chambre, le viens de la part de son p?re qui se meurt. - Monsieur, nous avons de monsieur le comte les ordres les plus s?v?res. - Si monsieur de Restaud y est, dites-lui dans quelle circonstance se trouve son beau-p?re et pr?venez-le qu'il faut que je lui parle ? l'instant m?me. Eug?ne attendit pendant longtemps. - Il se meurt peut-?tre en ce moment, pensait-il. Le valet de chambre l'introduisit dans le premier salon o? monsieur de Restaud re?ut l'?tudiant debout, sans le faire asseoir, devant une chemin?e o? il n'y avait pas de feu. - Monsieur le comte, lui dit Rastignac, monsieur votre beau-p?re expire en ce moment dans un bouge inf?me, sans un liard pour avoir du bois; il est exactement ? la mort et demande ? voir sa fille... - Monsieur, lui r?pondit avec froideur le comte de Restaud, vous avez pu vous apercevoir que j'ai fort peu de tendresse pour monsieur Goriot. Il a compromis son caract?re avec madame de Restaud, il a fait le malheur de ma vie, je vois en lui l'ennemi de mon repos. Qu'il meure, qu'il vive, tout m'est parfaitement indiff?rent. Voil? quels sont mes sentiments ? son ?gard. Le monde pourra me bl?mer, je m?prise l'opinion. J'ai maintenant des choses plus importantes ? accomplir qu'? m'occuper de ce que penseront de moi des sots ou des indiff?rents. Quant ? madame de Restaud, elle est hors d'?tat de sortir. D'ailleurs, je ne veux pas qu'elle quitte sa maison. Dites ? son p?re qu'aussit?t qu'elle aura rempli ses devoirs envers moi, envers mon enfant, elle ira le voir. Si elle aime son p?re, elle peut ?tre libre dans quelques instants... - Monsieur le comte, il ne m'appartient pas de juger de votre conduite, vous ?tes le ma?tre de votre femme; mais je puis compter sur votre loyaut?? eh bien! promettez-moi seulement de lui dire que son p?re n'a pas un jour ? vivre, et l'a d?j? maudite en ne la voyant pas ? son chevet! - Dites-le-lui vous-m?me, r?pondit monsieur de Restaud frapp? des sentiments d'indignation que trahissait l'accent d'Eug?ne. Rastignac entra, conduit par le comte, dans le salon o? se tenait habituellement la comtesse: il la trouva noy?e de larmes, et plong?e dans une berg?re comme une femme qui voulait mourir. Elle lui fit piti?. Avant de regarder Rastignac, elle jeta sur son mari de craintifs regards qui annon?aient une prostration compl?te de ses forces ?cras?es par une tyrannie morale et physique. Le comte hocha la t?te, elle se crut encourag?e ? parler. - Monsieur, j'ai tout entendu. Dites ? mon p?re que s'il connaissait la situation dans laquelle je suis, il me pardonnerait. Je ne comptais pas sur ce supplice, il est au-dessus de mes forces, monsieur, mais je r?sisterai jusqu'au bout, dit-elle ? son mari. Je suis m?re. Dites ? mon p?re que je suis irr?prochable envers lui, malgr? les apparences, cria-t-elle avec d?sespoir ? l'?tudiant. Eug?ne salua les deux ?poux, en devinant l'horrible crise dans laquelle ?tait la femme, et se retira stup?fait. Le ton de monsieur de Restaud lui avait d?montr? l'inutilit? de sa d?marche, et il comprit qu'Anastasie n'?tait plus libre. Il courut chez madame de Nucingen, et la trouva dans son lit. - Je suis souffrante, mon pauvre ami, lui dit-elle. J'ai pris froid en sortant du bal, j'ai peur d'avoir une fluxion de poitrine, j'attends le m?decin... - Eussiez-vous la mort sur les l?vres, lui dit Eug?ne en l'interrompant, il faut vous tra?ner aupr?s de votre p?re. Il vous appelle! si vous pouviez entendre le plus l?ger de ses cris, vous ne vous sentiriez point malade. - Eug?ne, mon p?re n'est peut-?tre pas aussi malade que vous le dites; mais je serais au d?sespoir d'avoir le moindre tort ? vos yeux, et je me conduirai comme vous le voudrez. Lui, je le sais, il mourrait de chagrin si ma maladie devenait mortelle par suite de cette sortie. Eh bien! j'irai d?s que mon m?decin sera venu. Ah! pourquoi n'avez-vous plus votre montre? dit-elle en ne voyant plus la cha?ne. Eug?ne rougit. Eug?ne! Eug?ne, si vous l'aviez d?j? vendue, perdue... oh! cela serait bien mal. L'?tudiant se pencha sur le lit de Delphine, et lui dit ? l'oreille:- Vous voulez le savoir? eh bien! sachez-le! Votre p?re n'a pas de quoi s'acheter le linceul dans lequel on le mettra ce soir. Votre montre est en gage, je n'avais plus rien. Delphine sauta tout ? coup hors de son lit, courut ? son secr?taire, y prit sa bourse, la tendit ? Rastignac. Elle sonna et s'?cria: " J'y vais, j'y vais, Eug?ne. Laissez-moi m'habiller; mais je serais un monstre! Allez, j'arriverai avant vous! Th?r?se, cria-t-elle ? sa femme de chambre, dites ? monsieur de Nucingen de monter me parler ? l'instant m?me. " Eug?ne, heureux de pouvoir annoncer au moribond la pr?sence d'une de ses filles, arriva presque joyeux rue Neuve-Sainte-Genevi?ve. Il fouilla dans la bourse pour pouvoir payer imm?diatement son cocher. La bourse de cette jeune femme, si riche, si ?l?gante, contenait soixante-dix francs. Parvenu en haut de l'escalier, il trouva le p?re Goriot maintenu par Bianchon, et op?r? par le chirurgien de l'h?pital, sous les yeux du m?decin. On lui br?lait le dos avec des moxas, dernier rem?de de la science, rem?de inutile. - Les sentez-vous? demandait le m?decin. Le p?re Goriot, ayant entrevu l'?tudiant, r?pondit: - Elles viennent, n'est-ce pas? - Il peut s'en tirer, dit le chirurgien, il parle. - Oui, r?pondit Eug?ne, Delphine me suit. - Allons! dit Bianchon, il parlait de ses filles, apr?s lesquelles il crie comme un homme sur le pal crie, dit-on, apr?s l'eau. Cessez, dit le m?decin au chirurgien, il n'y a plus rien ? faire, on ne le sauvera pas. Bianchon et le chirurgien replac?rent le mourant ? plat sur son grabat infect. - Il faudrait cependant le changer de linge, dit le m?decin. Quoiqu'il n'y ait aucun espoir, il faut respecter en lui la nature humaine. Je reviendrai, Bianchon, dit-il ? l'?tudiant. S'il se plaignait encore, mettez-lui de l'opium sur le diaphragme. Le chirurgien et le m?decin sortiront. - Allons, Eug?ne, du courage, mon fils! dit Bianchon ? Rastignac quand ils furent seuls, il s'agit de lui mettre une chemise blanche et de changer son lit. Va dire ? Sylvie de monter des draps et de venir nous aider. Eug?ne descendit et trouva madame Vauquer occup?e ? mettre le couvert avec Sylvie. Aux premiers mots que lui dit Rastignac, la veuve vint ? lui, en prenant l'air aigrement doucereux d'une marchande soup?onneuse qui ne voudrait ni perdre son argent, ni f?cher le consommateur. - Mon cher monsieur Eug?ne, r?pondit-elle, vous savez tout comme moi que le p?re Goriot n'a plus le sou. Donner des draps ? un homme en train de tortiller de l'oeil, c'est les perdre, d'autant qu'il faudra bien en sacrifier un pour le linceul. Ainsi, vous me devez d?j? cent quarante-quatre francs, mettez quarante francs de draps, et quelques autres petites choses, la chandelle que Sylvie vous donnera, tout cela fait au moins deux cents francs, qu'une pauvre veuve comme moi n'est pas en ?tat de perdre. Dame! soyez juste, monsieur Eug?ne, j'ai bien assez perdu depuis cinq jours que le guignon s'est log? chez moi. J'aurais donn? dix ?cus pour que ce bonhomme-l? f?t parti ces jours-ci, comme vous le disiez. ?a frappe mes pensionnaires. Pour un rien, je le ferais porter ? l'h?pital. Enfin, mettez-vous ? ma place. Mon ?tablissement avant tout, c'est ma vie, ? moi. Eug?ne remonta rapidement chez le p?re Goriot. - Bianchon, l'argent de la montre? - Il est l? sur la table, il en reste trois cent soixante et quelques francs. J'ai pay? sur ce qu'on m'a donn? tout ce que nous devions. La reconnaissance du Mont-de-Pi?t? est sous l'argent. - Tenez, madame, dit Rastignac apr?s avoir d?gringol? l'escalier avec horreur, soldez nos comptes. Monsieur Goriot n'a pas longtemps ? rester chez vous, et moi... - Oui, il en sortira les pieds en avant, pauvre bonhomme, dit-elle en comptant deux cents francs, d'un air moiti? gai, moiti? m?lancolique. - Finissons, dit Rastignac. - Sylvie, donnez les draps, et allez aider ces messieurs, l?-haut. - Vous n'oublierez pas Sylvie, dit madame Vauquer ? l'oreille d'Eug?ne, voil? deux nuits qu'elle veille. D?s qu'Eug?ne eut le dos tourn?, la vieille courut ? sa cuisini?re:- Prends les draps retourn?s, num?ro sept. Par Dieu, c'est toujours assez bon pour un mort, lui dit-elle ? l'oreille. Eug?ne, qui avait d?j? mont? quelques marches de l'escalier, n'entendit pas les paroles de la vieille h?tesse. - Allons, lui dit Bianchon, passons-lui sa chemise. Tiens-le droit. Eug?ne se mit ? la t?te du lit et soutint le moribond, auquel Bianchon enleva sa chemise et le bonhomme fit un geste comme pour garder quelque chose sur sa poitrine, et poussa des cris plaintifs et inarticul?s, ? la mani?re des animaux qui ont une grande douleur ? exprimer. - Oh! oh! dit Bianchon, il veut une petite cha?ne de cheveux et un petit m?daillon que nous lui avons ?t?s tout ? l'heure pour lui poser ses moxas. Pauvre homme! il faut la lui remettre. Elle est sur la chemin?e. Eug?ne alla prendre une cha?ne tress?e avec des cheveux blond cendr?, sans doute ceux de madame Goriot. Il lut d'un c?t? du m?daillon: Anastasie, et de l'autre: Delphine. Image de son coeur qui reposait toujours sur son coeur. Les boucles contenues ?taient d'une telle finesse qu'elles devaient avoir ?t? prises pendant la premi?re enfance des deux filles. Lorsque le m?daillon toucha sa poitrine, le vieillard fit un ban prolong? qui annon?ait une satisfaction effrayante ? voir. C'?tait un des derniers retentissements de sa sensibilit?, qui semblait se retirer au centre inconnu d'o? partent et o? s'adressent nos sympathies. Son visage convuls? prit une expression de joie maladive. Les deux ?tudiants, frapp?s de ce terrible ?clat d'une force de sentiment qui survivait ? la pens?e, laiss?rent tomber chacun des larmes chaudes sur le moribond qui jeta un cri de plaisir aigu. - Nasie! Fifine! dit-il. - Il vit encore, dit Bianchon. - A quoi ?a lui sert-il? dit Sylvie. - A souffrir, r?pondit Rastignac. Apr?s avoir fait ? son camarade un signe pour lui dire de l'imiter, Bianchon s'agenouilla pour passer ses bras sous les jarrets du malade, pendant que Rastignac en faisait autant de l'autre c?t? du lit afin de passer les mains sous le dos. Sylvie ?tait l?, pr?te ? retirer les draps quand le moribond serait soulev?, afin de les remplacer par ceux qu'elle apportait. Tromp? sans doute par les larmes, Goriot usa ses derni?res forces pour ?tendre les mains, rencontra de chaque c?t? de son lit les t?tes des ?tudiants, les saisit violemment par les cheveux, et l'on entendit faiblement: " Ah! mes anges! " Deux mots, deux murmures accentu?s par l'?me qui s'envola sur cette parole. - Pauvre cher homme, dit Sylvie attendrie de cette exclamation o? se peignit un sentiment supr?me que le plus horrible, le plus involontaire des mensonges exaltait une derni?re fois. Le dernier soupir de ce p?re devait ?tre un soupir de joie. Ce soupir fut l'expression de toute sa vie, il se trompait encore. Le p?re Goriot fut pieusement replac? sur son grabat. A compter de ce moment, sa physionomie garda la douloureuse empreinte du combat qui se livrait entre la mort et la vie dans une machine qui n'avait plus cette esp?ce de conscience c?r?brale d'o? r?sulte le sentiment du plaisir et de la douleur pour l'?tre humain. Ce n'?tait plus qu'une question de temps pour la destruction. - Il va rester ainsi quelques heures, et mourra sans que l'on s'en aper?oive, il ne r?lera m?me pas. Le cerveau doit ?tre compl?tement envahi. En ce moment on entendit dans l'escalier un pas de jeune femme haletante. - Elle arrive trop tard, dit Rastignac. Ce n'?tait pas Delphine, mais Th?r?se, sa femme de chambre. - Monsieur Eug?ne, dit-elle, il s'est ?lev? une sc?ne violente entre monsieur et madame, ? propos de l'argent que cette pauvre madame demandait pour son p?re. Elle s'est ?vanouie, le m?decin est venu, il a fallu la saigner, elle criait: " Mon p?re se meurt, je veux voir papa! " Enfin, des cris ? fendre l'?me. - Assez, Th?r?se. Elle viendrait que maintenant ce serait superflu, monsieur Goriot n'a plus de connaissance. - Pauvre cher monsieur, est-il mal comme ?a! dit Th?r?se. - Vous n'avez plus besoin de moi, faut que j'aille ? mon d?ner, il est quatre heures et demie, dit Sylvie qui faillit se heurter sur le haut de l'escalier avec madame de Restaud. Ce fut une apparition grave et terrible que celle de la comtesse. Elle regarda le lit de mort, mal ?clair? par une seule chandelle, et versa des pleurs en apercevant le masque de son p?re o? palpitaient encore les derniers tressaillements de la vie. Bianchon se retira par discr?tion. - Je ne me suis pas ?chapp?e assez t?t, dit la comtesse ? Rastignac. L'?tudiant fit un signe de t?te affirmatif plein de tristesse. Madame de Restaud prit la main de son p?re, la baisa. - Pardonnez-moi, mon p?re! Vous disiez que ma voix vous rappellerait de la tombe; eh bien, revenez un moment ? la vie pour b?nir votre fille repentante. Entendez-moi. Ceci est affreux! votre b?n?diction est la seule que je puisse recevoir ici-bas d?sormais. Tout le monde me hait, vous seul m'aimez. Mes enfants eux-m?mes me ha?ront. Emmenez-moi avec vous, je vous aimerai, je vous soignerai. Il n'entend plus, je suis folle. Elle tomba sur ses genoux, et contempla ce d?bris avec une expression de d?lire. Rien ne manque ? mon malheur, dit-elle en regardant Eug?ne. Monsieur de Trailles est parti, laissant ici des dettes ?normes, et j'ai su qu'il me trompait. Mon mari ne me pardonnera jamais, et je l'ai laiss? le ma?tre de ma fortune. J'ai perdu toutes mes illusions. H?las! pour qui ai-je trahi le seul coeur (elle montra son p?re) o? j'?tais ador?e! Je l'ai m?connu, je l'ai repouss?, je lui ai fait mille maux, inf?me que je suis! - Il le savait, dit Rastignac. En ce moment le p?re Goriot ouvrit les yeux, mais par l'effet d'une convulsion. Le geste qui r?v?lait l'espoir de la comtesse ne fut pas moins horrible ? voir que l'oeil du mourant. - M'entendrait-il? cria la comtesse. Non, se dit-elle en s'asseyant aupr?s de lui. Madame de Restaud ayant manifest? le d?sir de garder son p?re, Eug?ne descendit pour prendre un peu de nourriture. Les pensionnaires ?taient d?j? r?unis. - Eh bien, lui dit le peintre, il parait que nous allons avoir un petit mortorama l?-haut? - Charles, lui dit Eug?ne, il me semble que vous devriez plaisanter sur quelque sujet moins lugubre. - Nous ne pourrons donc plus rire ici? reprit le peintre. Qu'est-ce que cela fait, puisque Bianchon dit que le bonhomme n'a plus sa connaissance? - Eh bien! reprit l'employ? du Mus?um, il sera mort comme il a v?cu. - Mon p?re est mort! cria la comtesse. A ce cri terrible, Sylvie, Rastignac et Bianchon mont?rent, et trouv?rent madame de Restaud ?vanouie. Apr?s l'avoir fait revenir ? elle, ils la transport?rent dans le fiacre qui l'attendait. Eug?ne la confia aux soins de Th?r?se, lui ordonnant de la conduire chez madame de Nucingen. - Oh! il est bien mort, dit Bianchon en descendant. - Allons, messieurs, ? table, dit madame Vauquer, la soupe va se refroidir. Les deux ?tudiants se mirent ? c?t? l'un de l'autre. - Que faut-il faire maintenant? dit Eug?ne ? Bianchon. - Mais je lui ai ferm? les yeux, et je l'ai convenablement dispos?. Quand le m?decin de la mairie aura constat? le d?c?s que nous irons d?clarer, on le coudra dans un linceul, et on l'enterrera. Que veux-tu qu'il devienne? - Il ne flairera plus son pain comme ?a, dit un pensionnaire en imitant la grimace du bonhomme. - Sacrebleu, messieurs, dit le r?p?titeur, laissez donc le p?re Goriot, et ne nous en faites plus manger, car on l'a mis ? toute sauce depuis une heure. Un des privil?ges de la bonne ville de Paris, c'est qu'on peut y na?tre, y vivre, y mourir sans que personne fasse attention ? vous. Profitons donc des avantages de la civilisation. Il y a soixante morts aujourd'hui, voulez-vous nous apitoyer sur les h?catombes parisiennes? Que le p?re Goriot soit crev?, tant mieux pour lui! Si vous l'adorez, allez le garder, et laissez-nous manger tranquillement, nous autres. - Oh! oui, dit la veuve, tant mieux pour lui qu'il soit mort! Il para?t que le pauvre homme avait bien du d?sagr?ment sa vie durant. Ce fut la seule oraison fun?bre d'un ?tre qui, pour Eug?ne, repr?sentait la Paternit?. Les quinze pensionnaires se mirent ? causer comme ? l'ordinaire. Lorsque Eug?ne et Bianchon eurent mang?, le bruit des fourchettes et des cuillers, les rires de la conversation, les diverses expressions de ces figures gloutonnes et indiff?rentes, leur insouciance, tout les gla?a d'horreur. Ils sortirent pour aller chercher un pr?tre qui veill?t et pri?t pendant la nuit pr?s du mort. Il leur fallut mesurer les derniers devoirs ? rendre au bonhomme sur le peu d'argent dont ils pourraient disposer. Vers neuf heures du soir, le corps fut plac? sur un fond sangl?, entre deux chandelles, dans cette chambre nue, et un pr?tre vint s'asseoir aupr?s de lui. Avant de se coucher, Rastignac, ayant demand? des renseignements ? l'eccl?siastique sur le prix du service ? faire et sur celui des convois, ?crivit un mot au baron de Nucingen et au comte de Restaud en les priant d'envoyer leurs gens d'affaires afin de pourvoir ? tous les frais de l'enterrement. Il leur d?p?cha Christophe, puis il se coucha et s'endormit accabl? de fatigue. Le lendemain matin, Bianchon et Rastignac furent oblig?s d'aller d?clarer eux-m?mes le d?c?s, qui vers midi fut constat?. Deux heures apr?s, aucun des deux gendres n'avait envoy? d'argent, personne ne s'?tait pr?sent? en leur nom, et Rastignac avait ?t? forc? d?j? de payer les frais du pr?tre. Sylvie ayant demand? dix francs pour ensevelir le bonhomme et le coudre dans un linceul, Eug?ne et Bianchon calcul?rent que, si les parents du mort ne voulaient se m?ler de rien, ils auraient ? peine de quoi pourvoir aux frais. L'?tudiant en m?decine se chargea donc de mettre lui-m?me le cadavre dans une bi?re de pauvre qu'il fit apporter de son h?pital, o? il l'eut ? meilleur march?. - Fais une farce ? ces dr?les-l?, dit-il ? Eug?ne. Va acheter un terrain, pour cinq ans, au P?re-Lachaise, et commande un service de troisi?me classe ? l'?glise et aux Pompes Fun?bres. Si les gendres et les filles se refusent ? te rembourser, tu feras graver sur la tombe: " Ci-g?t monsieur Goriot, p?re de la comtesse de Restaud et de la baronne de Nucingen, enterr? aux frais de deux ?tudiants. " Eug?ne ne suivit le conseil de son ami qu'apr?s avoir ?t? infructueusement chez monsieur et madame de Nucingen et chez monsieur et madame de Restaud. Il n'alla pas plus loin que la porte. Chacun des concierges avait des ordres s?v?res. - Monsieur et madame, dirent-ils, ne re?oivent personne; leur p?re est mort, et ils sont plong?s dans la plus vive douleur. Eug?ne avait assez l'exp?rience du monde parisien pour savoir qu'il ne devait pas insister. Son coeur se serra ?trangement quand il se vit dans l'impossibilit? de parvenir jusqu'? Delphine. " Vendez une parure, lui ?crivit-il chez le concierge, et que votre p?re soit d?cemment conduit ? sa derni?re demeure. " Il cacheta ce mot, et pria le concierge du baron de le remettre ? Th?r?se pour sa ma?tresse; mais le concierge le remit au baron de Nucingen qui le jeta dans le feu. Apr?s avoir fait toutes ses dispositions, Eug?ne revint vers trois heures ? la pension bourgeoise, et ne put retenir une larme quand il aper?ut ? cette porte b?tarde la bi?re ? peine couverte d'un drap noir, pos?e sur deux chaises dans cette rue d?serte. Un mauvais goupillon, auquel personne n'avait encore touch?, trempait dans un plat de cuivre argent? plein d'eau b?nite. La porte n'?tait pas m?me tendue de noir. C'?tait la mort des pauvres, qui n'a ni faste, ni suivants, ni amis, ni parents. Bianchon, oblig? d'?tre ? son h?pital, avait ?crit un mot ? Rastignac pour lui rendre compte de ce qu'il avait fait avec l'?glise. L'interne lui mandait qu'une messe ?tait hors de prix, qu'il fallait se contenter du service moins co?teux des v?pres, et qu'il avait envoy? Christophe avec un moi aux Pompes Fun?bres. Au moment o? Eug?ne achevait de lire le griffonnage de Bianchon, il vit entre les mains de madame Vauquer le m?daillon ? cercle d'or o? ?taient les cheveux des deux filles. - Comment avez-vous os? prendre ?a? lui dit-il. - Pardi! fallait-il l'enterrer avec? r?pondit Sylvie, c'est en or. - Certes! reprit Eug?ne avec indignation, qu'il emporte au moins avec lui la seule chose qui puisse repr?senter ses deux filles. Quand le corbillard vint, Eug?ne fit remonter la bi?re, la d?cloua, et pla?a religieusement sur la poitrine du bonhomme une image qui se rapportait ? un temps o? Delphine et Anastasie ?taient jeunes, vierges et pures, et ne raisonnaient pas, comme il l'avait dit dans ses cris d'agonisant. Rastignac et Christophe accompagn?rent seuls, avec deux croque-morts, le char qui menait le pauvre homme ? Saint-Etienne-du-Mont, ?glise peu distante de la rue Neuve-Sainte-Genevi?ve. Arriv? l?, le corps fut pr?sent? ? une petite chapelle basse et sombre, autour de laquelle l'?tudiant chercha vainement les deux filles du p?re Goriot ou leurs maris. Il fut seul avec Christophe, qui se croyait oblig? de rendre les derniers devoirs ? un homme qui lui avait fait gagner quelques bons pourboires. En attendant les deux pr?tres, l'enfant de choeur et le bedeau, Rastignac serra la main de Christophe, sans pouvoir prononcer une parole. - Oui, monsieur Eug?ne, dit Christophe, c'?tait un brave et honn?te homme, qui n'a jamais dit une parole plus haut que l'autre, qui ne nuisait ? personne et n'a jamais fait de mal. Les deux pr?tres, l'enfant de choeur et le bedeau vinrent et donn?rent tout ce qu'on peut avoir pour soixante-dix francs dans une ?poque o? la religion n'est pas assez riche pour prier gratis. Les gens du clerg? chant?rent un psaume, le Libera, le De profundis. Le service dura vingt minutes. Il n'y avait qu'une seule voiture de deuil pour un pr?tre et un enfant de choeur, qui consentirent ? recevoir avec eux Eug?ne et Christophe. - Il n'y a point de suite, dit le pr?tre, nous pourrons aller vite, afin de ne pas nous attarder, il est cinq heures et demie. Cependant, au moment o? le corps fut plac? dans le corbillard, deux voitures armori?es, mais vides, celle du comte de Restaud et celle du baron de Nucingen, se pr?sent?rent et suivirent le convoi jusqu'au P?re-Lachaise. A six heures, le corps du p?re Goriot fut descendu dans sa fosse, autour de laquelle ?taient les gens de ses filles, qui disparurent avec le clerg? aussit?t que fut dite la courte pri?re due au bonhomme pour l'argent de l'?tudiant. Quand les deux fossoyeurs eurent jet? quelques pellet?es de terre sur la bi?re pour la cacher, ils se relev?rent, et l'un d'eux, s'adressant ? Rastignac, lui demanda leur pourboire. Eug?ne fouilla dans sa poche et n'y trouva rien, il fut forc? d'emprunter vingt sous ? Christophe. Ce fait, si l?ger en lui-m?me, d?termina chez Rastignac un acc?s d'horrible tristesse. Le jour tombait, un humide cr?puscule aga?ait les nerfs, il regarda la tombe et y ensevelit sa derni?re larme de jeune homme, cette larme arrach?e par les saintes ?motions d'un coeur pur, une de ces larmes qui, de la terre o? elles tombent, rejaillissent jusque dans les cieux. Il se croisa les bras, contempla les nuages, et, le voyant ainsi, Christophe le quitta. Rastignac, rest? seul, fit quelques pas vers le haut du cimeti?re et vit Paris tortueusement couch? le long des deux rives de la Seine o? commen?aient ? briller les lumi?res. Ses yeux s'attach?rent presque avidement entre la colonne de la place Vend?me et le d?me des Invalides, l? o? vivait ce beau monde dans lequel il avait voulu p?n?trer. Il lan?a sur cette ruche bourdonnante un regard qui semblait par avance en pomper le miel, et dit ces mots grandioses: "A nous deux maintenant!" Et pour premier acte du d?fi qu'il portait ? la Soci?t?, Rastignac alla d?ner chez madame de Nucingen. Sach?, septembre 1834.